France : le passé colonial s’invite dans le débat sur les caricatures

Ryad Hamadi, TSA, 02 novembre 2020

Le débat sur la colonisation et la guerre d’Algérie ne lâche décidément pas la classe politique française. Tout est prétexte pour l’invoquer, même lorsque, a priori, l’actualité brûlante n’a pas grand-chose à voir avec le passé colonial du pays et les questions mémorielles.

L’actualité en France est justement marquée depuis trois semaines par le débat sur la laïcité, la liberté d’expression et la place de l’Islam et des musulmans dans le sillage de l’affaire des caricatures jugées offensantes au Prophète.

Les réactions qui s’en sont suivies ont porté le débat sur le terrorisme, la sécurité et les relations de la France avec le monde musulman après les appels au boycott de ses produits.

Jusque-là, la position officielle de la France est claire : le problème, c’est avec l’islamisme radical et violent. Le président français Emmanuel Macron a vite fait d’expliquer ses premiers propos sur la liberté d’expression, compris comme un soutien franc à la publication des caricatures controversées, rassurant les musulmans de France qu’ils ont toute leur place dans la République.

En trois semaines de débats, de déclarations et de mesures concrètes, la question mémorielle n’a été évoquée, jusqu’à ce que le Premier ministre Jean Castex parle de « combat idéologique ».

« Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, et je ne sais quoi encore. »

Il est vrai qu’il désigne lui aussi « l’islamisme radical » comme « ennemi », mais il estime que tout ce qui se passe trouve en partie son explication dans les « compromissions » passées précisément sur la question du passé colonial de la France.

« Ce combat il est idéologique », estime M. Castex sur TF1, en parlant d’un « ennemi » qui cherche « d’abord à diviser » la Franc en « répandant la haine et violence, à rompre, à fracturer la communauté nationale ».

Plus précis, le premier ministre évoque la question du colonialisme : « Et je veux ici dénoncer toutes les compromissions qu’il y a eu pendant trop d’années, les justifications à cet islamisme radical. Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, et je ne sais quoi encore. »

Il ajoute en affirmant que la « première façon de gagner une guerre, c’est que la communauté nationale soit soudée, unie, soit fière de nos racines, de notre identité, de notre République, de notre liberté. C’est la première condition, il faut gagner le combat idéologique ».

Traduits, les propos du Premier ministre français donnent à peu près ceci : le discours de repentance est pour quelque chose dans la montée de la radicalisation et du djihadisme chez les jeunes d’origine musulmane, du moins il s’agit d’une manière de le justifier a priori.

Début octobre, le président Macron, avait aussi évoqué le colonialisme et la guerre d’Algérie lors de la présentation de son plan contre le « séparatisme islamiste » en France.

« Nous sommes un pays qui a un passé colonial (…) qui a des traumatismes qu’il n’a toujours pas réglés, avec des faits qui sont fondateurs dans notre psyché collective, dans notre projet, dans notre manière de nous voir. La guerre d’Algérie en fait partie », avait déclaré Macron.

Pour lui, le passé colonial de la France influence une partie de la population française issue de l’immigration maghrébine et subsaharienne.

« Au fond, toute cette période (coloniale) de cette histoire est revenue comme à rebours parce que nous n’avons jamais déplié les choses nous-mêmes. Nous voyons des enfants de la République (…) de citoyens issus de l’immigration venue du Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, revisiter leur identité par un discours postcolonial et anticolonial », a-t-il dit.

Si Macron et Castex convergent sur l’influence du passé colonial français sur ce qui se passe aujourd’hui en France, ils ne partagent visiblement la même position sur la colonisation.

Si le premier ministre est hostile à toute repentance, il y a comme une divergence au sommet de l’État français quand on sait que, outre certains partis de gauche dont les positions quant à la colonisation sont bien connues, les pas les plus significatifs sur la voie de la repentance et de la reconnaissance des crimes coloniaux ont été faits par le président Emmanuel Macron.

En février 2017, alors candidat à la présidentielle de la même année, il avait qualifié à Alger la colonisation de « crime contre l’humanité » et dénoncé ceux qui, avant lui, avaient tenté de glorifier le colonialisme, en référence à la loi française du 23 février 2005.

Après son entrée en fonction, Macron a multiplié les déclarations et les gestes concrets dans le même sens, dont notamment sa reconnaissance solennelle, en septembre 2018, de la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie et de la responsabilité de l’État français dans la mort du résistant algérien Maurice Audin.

En juillet 2020, dans une démarche commune avec le président algérien Abddelmadjid Tebboune, il a confié à l’historien Benjamin Stora une mission sur « la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie ». L’Algérie a de son côté le directeur des archives nationales Abdelmadjid Chikhi pour effectuer le même travail.

« Des ossements d’Algériens utilisés dans la fabrication du savon »

Dans un entretien à l’APS publié vendredi 30 octobre, M. Chikhi a dénoncé « les tentatives répétitives menées par des parties françaises », sans les nommer, dans le « but de taire les vérités voire la cruauté subie par les Algériens lors de l’occupation »

« Nous souhaitons que la partie française sache que nous n’avons nullement l’intention d’obscurcir la vérité à notre peuple, de même que nous l’invitons à faire pareillement envers ses citoyens afin qu’ils soient informés des faits qui ont eu lieu lors de la période coloniale« , a-t-il dit.

M. Chikhi a indiqué qu’après les massacres qu’elle a perpétrés en Algérie durant la période coloniale, la France a « transféré les ossements des Algériens à Marseille pour les utiliser dans la fabrication du savon et le raffinage du sucre. » « Le sort d’une bonne partie des restes mortuaires demeure méconnu, le travail doit donc se poursuivre dans ce sens« , a réclamé M. Chikhi.