Baisse des prix du pétrole et Covid-19 : Pression sur les banques

Ali Benyahia, El Watan, 29 octobre 2020

«La gestion de la liquidité est sous-développée», selon un rapport d’un groupe d’experts du FMI et de la Banque mondiale sur les capacités du système financier algérien à absorber le choc de la pandémie et de la chute des revenus pétroliers. La question du risque crédit se pose avec acuité.

Les banques privées de la place ont jusqu’à la fin de l’année pour se conformer à la dernière décision de l’autorité monétaire, relative à son règlement du 4 novembre 2018, de porter le niveau du capital des banques en Algérie à un minimum requis de 20 milliards de dinars et de 6,5 milliards de dinars pour les établissements financiers, contre respectivement 10 milliards et 3,5 milliards précédemment.

Les banques publiques ayant déjà dépassé le niveau du capital exigé. «A la fin 2020, les banques et les établissements financiers qui ne se seront pas conformés aux prescriptions du règlement de la Banque centrale se verront retirer l’agrément», selon le même texte.

Tout le monde aura remarqué que les problèmes de liquidités qui ont commencé à se poser au pays depuis l’été dernier, notamment pour les retraités qui doivent retirer leur pension dans les bureaux de poste, n’ont pas totalement disparu.

Il ne se passe pas un jour sans que l’on se retrouve face à une situation à laquelle on aurait aimé ne pas assister, tellement les scènes sont choquantes et humiliantes de voir les personnes âgées soumises à de telles contraintes devant les centres de poste en plein risque de contamination de ce virus mortel qu’est la Covid-19.

Ainsi donc, le manque de liquidités, qui reste pour l’instant l’apanage des retraités, plutôt de cette institution postale, a la peau dure. Pourquoi ? Même si certains initiés de la chose bancaire parient sur son règlement définitif sous peu. Mais, en vérité, quand bien même les autorités monétaires espèrent arriver à mettre fin à ce cauchemar qui n’a que trop duré, il n’en demeure pas moins que la situation des liquidités en général interpelle déjà.

Pareille situation trahit, en effet, un malaise au niveau bancaire que ni les spécialistes ni les autorités politiques et compétentes ne souhaitent apparemment commenter publiquement. Alors même que la très peu confortable situation financière du pays incite à la prudence, voire à la vigilance la plus fine.

A ce propos, une étude menée par un groupe d’experts internationaux des institutions financières de Bretton Woods a émis certaines conclusions sur le risque encouru à l’issue de son évaluation du système financier algérien.

Le procédé vise à aider les pays à identifier les principales sources de risque systémique dans le secteur financier et mettre en œuvre des politiques pour renforcer sa résilience aux chocs et à la contagion. Cette équipe d’économistes a séjourné en Algérie à la fin de l’été 2019, où elle a rencontré des responsables des autorités économiques et politiques du pays.

Risque de sous-capitalisation

L’étude en question a été réalisée dans une large partie avant la pandémie, qui est apparue vers le début de l’année en Chine avant de se propager aux quatre coins du monde. Mais ses auteurs précisent néanmoins que bon nombre de ses conclusions restent «pertinentes».

Etant donné que ce rapport tient compte des effets de la Covid-19, et donc prévoit un scénario plus défavorable dans le cas où la crise sanitaire durerait plus longtemps que prévu. Nous y voilà donc en présence de deux facteurs, aussi grave l’un que l’autre, qui ne manqueraient pas d’avoir une incidence certaine sur la santé économique du pays, et plus particulièrement sur le système financier, à l’instar des autres pays de la planète.

La question est de savoir par contre dans quelle mesure les banques et établissements financiers algériens pourront-ils contenir les deux chocs, la Covid-19 et la baisse des revenus pétroliers et gaziers ? «L’analyse des risques montre que le choc Covid-19 est susceptible de laisser certaines banques sous-capitalisées et, si ça se prolonge, cela pourrait entraîner des sous-capitalisations», note le rapport qui souligne que la Banque d’Algérie a utilisé les réserves obligatoires pour faire face au manque de liquidités.

La Banque centrale a, faut-il le rappeler, reconduit jusqu’au 31 décembre un certain nombre de mesures d’allégement de certaines dispositions prudentielles initiées le 6 avril 2020.

Il s’agit de réduire le seuil minimum du coefficient de liquidité ; dispenser les banques et établissements financiers de l’obligation de constitution du coussin de sécurité ; reporter le paiement des tranches de crédit, arrivant à échéance, ou procéder au rééchelonnement des créances de la clientèle impactée par la conjoncture induite par la Covid-19.

Cette équipe n’omet pas de pointer du doigt, dans son rapport, le manque d’indépendance et de volonté d’agir des «superviseurs financiers». «La gestion de la liquidité est sous-développée», peut-on y lire.

Capacité de l’état à rembourser les banques…

Aussi, les perspectives économiques du pays étaient déjà difficiles avant la pandémie, rappelle ledit rapport. «Depuis que les prix de l’énergie ont commencé à baisser en 2014, les prêts à l’économie – en grande partie par les banques publiques – ont augmenté de 50% de manière cumulative, un rythme qui constitue un défi pour la maîtrise efficace du risque de crédit.

A la fin de 2019, le crédit au secteur public, en grande partie aux entreprises publiques, représentait 32% du crédit total, et le crédit au secteur privé, y compris les programmes de prêts subventionnés, était légèrement inférieur à ce niveau.

Les bénéfices des entreprises publiques et la capacité de l’Etat à rembourser les banques pour les subventions aux prêts dépendent tous deux des prix des hydrocarbures ; ce sont donc les risques les plus importants.»

Le système financier algérien est dominé par les banques publiques. A fin 2018, les actifs du secteur financier et du système bancaire ont atteint, selon la même source, respectivement 82 et 73% du PIB.

Le secteur bancaire comprend six banques publiques représentant 86% des prêts à l’échelle du système. Les 14 banques privées, quant à elles, financent principalement de grandes entreprises et le commerce. Huit sociétés de financement accordent des prêts d’investissement, dont cinq accordent le crédit-bail et représentent moins de 1% du crédit total.

Les experts affirment que la qualité des actifs bancaires a commencé à se détériorer en 2015 et la gestion des liquidités est médiocre. Les prêts improductifs – estimés à 12,6% du total des prêts à la fin de l’année 2018 – ont augmenté dans les banques publiques et privées.

Bien que la baisse des prix des hydrocarbures, le ralentissement économique et les paiements tardifs du gouvernement aux fournisseurs ont été les principaux moteurs, note le rapport, la «mauvaise gestion des risques dans les banques a aggravé la situation». En outre, 80% des prêts des banques publiques sont à moyen et long termes, tandis que 60% des dépôts sont des dépôts à terme.