Après que M. Macron ait déclaré : «nous ne renoncerons pas aux caricatures» : Boycott des produits français et tensions diplomatiques

M. B., El Watan, 26 octobre 2020

Plusieurs pays du monde musulman ont lancé samedi une campagne de boycott des produits français en réaction aux messages délivrés récemment par le président français, Emmanuel Macron, notamment à l’occasion de l’hommage national rendu mercredi dernier à l’enseignant assassiné Samuel Paty.

Lors de cette cérémonie, qui s’est déroulée dans la cour de la Sorbonne, M. Macron avait notamment déclaré : «Nous continuerons ce combat pour la liberté dont Samuel Paty est le visage.» «Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent», avait-il insisté.

Samuel Paty, professeur d’histoire-géo dans un collège à Conflans-Sainte-Honorine, a été sauvagement assassiné, rappelle-t-on, le 16 octobre, quelques jours après avoir donné un cours sur la liberté d’expression à des élèves de 4e en utilisant des caricatures du prophète Mohammed publiées par Charlie Hebdo. «Nous continuerons, professeur. Nous défendrons la liberté que vous enseigniez si bien et nous porterons la laïcité», avait assuré le président français au cours de cet hommage solennel.

Visiblement, l’engagement exprimé par Emmanuel Macron de «ne pas renoncer aux caricatures» serait à l’origine de cette campagne de boycott et cette véritable levée de boucliers à laquelle on assiste dans plusieurs pays : le Qatar, le Koweït, la Turquie, la Jordanie, le Pakistan, l’Iran, l’Arabie Saoudite, l’Irak, la Libye… Sur Twitter, le hashtag «Illa Rassoul Allah ya Farança» (France, ne touche pas au Prophète) fait fureur. «Au Qatar, les chaînes de distribution Al Meera et Souq Al Baladi ont annoncé qu’elles ‘‘retireraient’’ les produits français des magasins jusqu’à nouvel ordre», rapporte l’AFP, qui ajoute que «l’université du Qatar a annoncé vendredi sur Twitter le report de la Semaine culturelle française à la suite de ‘‘l’atteinte délibérée à l’islam et ses symboles’’». «Au Koweït, des images montrant les fromages Kiri et Babybel retirés des rayons de certains magasins ont été relayées sur les réseaux sociaux. Une soixantaine de sociétés coopératives, qui sont de grands distributeurs au Koweït, ont annoncé un boycott des produits français», énumère l’agence de presse française.

Le vice-président de la Fédération des coopératives, Khaled Al Otaibi, a fait savoir à la même agence : «Nous avons retiré tous les produits français, à savoir les fromages, crèmes et cosmétiques, des rayons et les avons restitués aux agents agréés de ces marques au Koweït.»

On apprend par ailleurs que «quelque 430 agences de voyage du Koweït ont suspendu les réservations de vol vers la France», selon une déclaration du chef de la Fédération des agences de voyages koweïtiennes, Mohammad Al Motairi, à l’AFP. «En Jordanie, le Front d’action islamique, un parti de l’opposition, a appelé les citoyens à boycotter les produits français. Les pays du Golfe, notamment le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis, représentent un marché de plus en plus important pour les exportations de l’industrie agroalimentaire française», note l’AFP.

Dans le sillage des réactions suscitées par les propos d’Emmanuel Macron, la plus virulente côté officiel est sans doute celle du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui s’en est violemment pris au jeune chef d’Etat français.

«Tout ce qu’on peut dire d’un chef d’Etat qui traite des millions de membres de communautés religieuses différentes de cette manière, c’est : ‘‘Allez d’abord faire des examens de santé mentale’’», s’est-il emporté dans un discours télévisé, des propos cités par l’AFP. «Macron a besoin de se faire soigner», surenchérit le président turc.

Et de lancer : «Quel problème a l’individu nommé Macron avec l’islam et avec les musulmans ?» Tayyip Erdogan est même allé jusqu’à anticiper le verdict de l’élection présidentielle de 2022, en France, en prédisant une défaite de Macron «parce qu’il n’a rien accompli pour la France». M. Erdogan avait dénoncé deux semaines auparavant une déclaration du président français jugée malheureuse où Emmanuel Macron dénonçait le «séparatisme islamiste» en plaidant pour la nécessité de «structurer l’islam» en France.

«Un projet de loi sur la lutte contre ‘‘les séparatismes’’ en France, qui vise l’islam radical, doit être présenté début décembre. Il vise à renforcer la laïcité et à consolider les principes républicains en France et comporte plusieurs points susceptibles de provoquer des tensions avec la Turquie, comme le contrôle renforcé des financements des mosquées ou l’interdiction de la formation des imams à l’étranger», souligne l’AFP.

Paris n’a pas tardé à réagir à la sortie du chef de l’Etat turc. «Les propos du président Erdogan sont inacceptables. L’outrance et la grossièreté ne sont pas une méthode. Nous exigeons d’Erdogan qu’il change le cours de sa politique car elle est dangereuse à tous points de vue. Nous n’entrons pas dans des polémiques inutiles et n’acceptons pas les insultes», a répliqué l’Elysée via l’AFP.

Paris a rappelé dans la foulée son ambassadeur à Ankara «pour consultation». L’Elysée s’est, en outre, offusqué des «déclarations très offensives de ces derniers jours» de la part de M. Erdogan, «notamment sur l’appel au boycott des produits français».

Autre foyer de tensions diplomatiques : le Pakistan. En effet, le Premier ministre pakistanais Imran Khan, a fustigé à son tour le président français. «Le président Macron aurait pu jouer l’apaisement et refuser l’espace aux extrémistes plutôt que de créer une polarisation et une marginalisation supplémentaires qui conduisent inévitablement à la radicalisation», a écrit Imran Khan hier sur son compte Twitter, observe l’AFP. «Il est regrettable qu’il ait choisi d’encourager l’islamophobie en s’attaquant à l’islam plutôt qu’aux terroristes qui pratiquent la violence, qu’il s’agisse de musulmans, de tenants de la suprématie blanche ou d’idéologues nazis», a encore chargé le Premier ministre pakistanais.