Entretien: Hosni Kitouni recommande de « ne plus voir le monde avec des yeux français »

Entretien par Raouf Farrah, Twala, 22 octobre 2020

Ancien cadre du Parti de la révolution socialiste (PRS) et membre du cabinet du président Mohamed Boudiaf en 1992, Hosni Kitouni, chercheur en Histoire et auteur, porte un regard intransigeant sur la classe dirigeante ainsi que sur les élites algériennes. Il appelle de ses vœux à un parachèvement des aspirations du Mouvement populaire du 22 février.

 
Pourquoi cherche-t-on, selon vous, à réviser encore une fois la Loi fondamentale du pays et pourquoi coller cette échéance au 1e novembre, date symbolique à laquelle le projet de révision de la constitution sera soumis à un référendum ?

Faute de légitimité, le pouvoir puise dans la réserve du patrimoine mémoriel de quoi faire passer son projet de Constitution en l’associant à une date symbolique (le 1e novembre) fondatrice du récit libérateur. C’est une sorte de vente concomitante comme les Algériens la connaissent depuis le temps des pénuries. Cet amalgame contribue un peu plus à brouiller son image et dévoile le caractère opportuniste de sa démarche. C’est dire le manque de confiance en soi et le peu de respect pour l’Histoire que recèle cette initiative.

Quant à l’objet du référendum, il faut savoir que les Constitutions en Algérie depuis 1962 n’ont été que la codification du pouvoir d’exception. Cette dernière formalise simplement la prise en main de l’État, de ses appareils, de l’économie et de sa rente, par un nouveau clan.

Ce qui est en train de changer, ce sont les groupes d’intérêt, les articulations des alliances internes et externes structurant le pouvoir et non le régime ou son mode de fonctionnement. En ce sens la Constitution, présentée comme fondatrice d’une deuxième République, est en réalité un non-événement parce qu’elle tourne le dos aux causes de la crise et à la revendication essentielle du Hirak à savoir le retour à la souveraineté du Peuple, la fondation d’un État de droit et des libertés.

Les reclassements actuels de personnels politiques, les redistributions des niches de rente sans que l’on sache exactement quelles sont les forces qui les ordonnent et à qui ils profitent, sont dans la continuité des pratiques du passé. Les mêmes atavismes restent en usage : régionalisme, proximités familiale, générationnelle et de carrière, pour reconfigurer les réseaux et sous réseaux d’intermédiation avec la société.

Rien n’a changé donc…

Quoique la situation demeure très floue, on peut noter cependant combien en raison du contexte et de la sévérité de la crise, le pouvoir est forcé de se resserrer sur son noyau dur : l’autoritarisme, le népotisme et les allégeances de clan. Jamais sans doute le gouvernement n’a eu la marge aussi serrée pour imposer son autorité. D’où le sentiment général qu’on est encore dans le nœud de la crise du 5ème mandat.

Dans cette réalité du pouvoir algérien, les textes juridiques sont faits pour être violés. La loi est utile pour interdire, réprimer, dominer, exclure et non pas pour protéger, organiser, arbitrer. La Constitution dit le formalisme des institutions, elle ne dit pas la réalité de leur fonctionnement. Pour dégager sa vérité, il faut la lire comme un discours sur la manière dont le pouvoir entend ruser pour empêcher l’exercice de la souveraineté populaire.

Le référendum relève de ce «formalisme institutionnel». Les résultats qui seront donnés par l’administration appartiennent à la «réalité institutionnelle» où la fraude sera évidemment présente. Car la fraude est dans l’ADN du système, elle est une institution avec son discours, ses pratiques, ses règles, son organisation ses hommes etc. Voilà pourquoi les élections dans le contexte de ce système sont une illusion de démocratie et voilà pourquoi elles sont totalement discréditées et pourquoi le peuple n’y croit pas.

En tant que chercheur en histoire, considérez-vous le Hirak comme un mouvement, un processus révolutionnaire ou une révolution? De quoi cette filiation est-elle le nom ?

Une des richesses du Hirak a été d’impulser le débat sur certaines questions essentielles, dont celle-ci : qu’est-ce que le peuple? Le Hirak est-il le peuple ! Les réactionnaires défendaient l’idée selon laquelle le peuple est la majorité de la population. La gauche sectaire, prétendait que la classe ouvrière seule représentait le peuple. On voit ainsi comment derrière ces prises de position se profilent des positionnements politiques. Je crois pour ma part que le Hirak, comme mouvement historique, par ses revendications cardinales, représente une profonde aspiration populaire au changement paradigmatique de l’État algérien

Les Algériens se sont manifestés en tant que peuple une première fois, en prenant les armes contre l’État colonial, raciste et exploiteur. Malheureusement la guerre de libération nationale est restée inachevée. Le Hirak est une aspiration au parachèvement de cette libération, un désir d’indépendance pour se libérer de l’État néocolonial. De ce point de vue, ce qui se passe en Algérie, n’est pas différent de ce qui se passe ailleurs dans le monde, dans les pays en état de « colonialité ». De plus en plus, les peuples aspirent à une vraie libération ou ce que des penseurs latino-américains appellent la décolonialité par laquelle ils veulent se réapproprier leur histoire, leur culture, leur souveraineté, leur autonomie, en un mot leur pleine humanité. Dans cette perspective, le Hirak est donc une vraie révolution citoyenne qui n’est pas encore parvenue à se doter des instruments théoriques et pratiques de sa victoire.

Quelles sont les ressources philosophiques, politiques et morales dans lesquelles les Algériens peuvent puiser pour arracher la souveraineté populaire?

Il faut, d’emblée, noter que le Hirak, même s’il représente la tendance forte de la société algérienne par ses revendications, socialement et culturellement, il est surtout un mouvement urbain et juvénile. Ces milieux sont par nature, les plus dynamiques, les plus prompts à réagir et les mieux portés vers le changement. Or les élites culturelles, généralement productrices de sens, ont été massivement gangrénées par la rente et la corruption passive durant l’ère de prospérité financière de la décennie passée. D’où le problème majeur auquel le Hirak s’est trouvé confronté : autant sur le plan symbolique et esthétique il s’est montré novateur, créatif, inventif, autant sur le plan théorique il a manqué d’avoir ses intellectuels organiques capables de le doter de ses instruments conceptuels, de ses analyses, de sa prospective. Entre ce qui se passait sur le terrain et sa traduction théorique et politique, il y avait un abîme. Abîme qu’ont cherché à exploiter ses ennemis honteux ou déclarés.

Il n’y a qu’à voir où et comment ces «briseurs d’espoir» sont allés chercher leurs arguments pour casser les solidarités transversales, en opposant arabes/kabyles, religieux/laïques, arabophones/francophones, moderne/traditionnel, etc. Comme la colonisation française, ils ont joué sur la haine de soi et des autres au miroir de la domination eurocentrique. Pour faire rapide, disons que combattre ces idées c’est contribuer à sauver le Hirak.

Alors que le Hirak cherche à tirer la société vers le haut, c’est-à-dire vers plus de liberté, de dignité, de justice, de responsabilité, l’autre parti veut tirer la société vers le bas : la soumission, le clientélisme, la débrouillardise, etc. Il n’y a qu’à voir ce que diffusent les médias audiovisuels dominants : des programmes d’une médiocrité nauséabonde pour insuffler la haine et la division, exaspérer l’individualisme, réactiver les bas instincts pour ensuite insulter le «peuple» en ciblant ses «travers». Deux sociétés, deux projets, voilà le vrai sens de la crise actuelle, un monde qui se meurt et un monde qui cherche à venir à la vie.

 
Comment la question coloniale, omniprésente dans l’Algérie actuelle avec ses conséquences sur la relation avec la France, peut-elle aider les Algériens à continuer à marcher vers la quête des libertés? Par quel mode opératoire le Hirak peut-il construire une voie qui s’émancipe des tabous et des dogmes de la question coloniale?

La question coloniale en Algérie ne se pose plus en termes de notre relation à la France, mais dans la relation à nous-mêmes et aux Autres, dans un monde globalisé. Il faut cesser de nous penser comme éternelles victimes d’un pays singulier, comme si nous n’existons que par rapport à lui, à sa culture, à son histoire. Pour donner existence à notre nation, nous avons entrepris une guerre contre la France, mais pour accéder en tant que peuple à notre pleine humanité, nous décoloniser, il faut penser la colonisation comme phénomène global, universel. Ce n’est plus dans la relation à la France seule, que nous trouverons des réponses à nos questions, mais en nous ouvrons sur les expériences et les savoirs des autres peuples. Parce que la France, sur le plan de la pensée critique, libératrice, décoloniale est très fermée, son monde universitaire et intellectuel ostracise tout ce qui remet en question son récit national. Or, par un atavisme de dominés, nous restons attachés à l’ancien colonisateur à sa culture qui nous enchainent un peu plus au passé.

À quoi pensez-vous en évoquant les « les expériences et les savoirs des autres peuples »?

Je vous donne deux exemples significatifs : pour accompagner les luttes des peuples amérindiens et indiens en Amérique et en Australie, des avancées théoriques exceptionnelles ont été faites sur la question de la colonisation de peuplement regroupées dans un courant de pensée appelé les « settler colonial studies ». Des livres, des études, des revues, des chaires universitaires leurs sont consacrés. Ces travaux sont, pour nous qui avons connu une colonisation de peuplement mixte, d’un exceptionnel intérêt. Or comme l’Université française les ignore, les ostracise, nous en faisons de même en Algérie. Comment peut-on actualiser nos études sur la violence coloniale par exemple tout en ignorant les travaux de Dick Moses ou de Lorenzo Veracini.

Un autre mouvement de libération s’est développé en Amérique latine depuis les années 1970, en lutte contre la domination impériale qui a sur le plan intellectuel ouvert un champ de savoir d’une exceptionnelle richesse où est pensée le couple Modernité/Colonialité. Des chercheurs de divers horizons ont apporté leur contribution à la connaissance de l’origine du Pouvoir et de la domination dans notre monde globalisé. Là aussi, des livres, des revues, des chaires universitaires travaillent depuis maintenant une trentaine d’années à éclairer des questions centrales comme celles du Pouvoir, de l’Être, du Savoir, du Genre dans la réalité du système-monde et ils montrent comment l’Occident a provincialisé le reste de l’humanité pour la soumettre à sa domination culturelle, politique et économique. En France, à l’exception de la fondation Frantz Fanon ou encore la politiste et militante Françoise Verges, l’Université française reste totalement fermée à ce courant de pensée et par conséquent en Algérie aussi nous restons fermés à ces travaux sans doute les plus éclairants sur la question coloniale.

Là aussi comment peut-on avancer dans la compréhension de nos sociétés issues de la colonisation si nous ignorons les travaux novateurs de gens qui ont vécu et vivent les mêmes situations.

Il ne peut y avoir de libération sans pensée libératrice. Provincialisés par la colonisation durant 132 ans, nous sommes restés un sous-continent de la France et nous peinons à sortir de notre subjugation, comme si le monde s’arrêtait aux frontières de l’hexagone. Voilà pourquoi la question de notre libération culturelle, intellectuelle, reste une question d’une terrible acuité et elle passe nécessairement par la déconstruction de notre relation à l’ancien colonisateur comme tête de pont de la domination impériale.