Badi : La plaidoirie se poursuit

L’avocat Abdelghani Badi raconte à Twala l’année exceptionnelle vécue avec les robes noires. Portrait.

Djaffar Kheloufi, Twala, 24 octobre 2020

« Je ne bougerai pas. Je reste là ».

C’est ainsi que j’ai imaginé les paroles de l’avocat Abdelghani Badi, le 16 avril 2014, pendant que je le regardais s’accrocher, de toutes ses forces, au tronc d’un arbre près de la place Audin à Alger. Il participait alors à un rassemblement du mouvement Barakat contre le quatrième mandat du président Bouteflika – que la police voulait empêcher- et s’en était remis à cet arbre pour rester debout.

Au fil des années, Abdelghani Badi a représenté ce pont reliant la vieille garde des avocats à la nouvelle génération sortie des entrailles du Hirak populaire. Témoin des plus grandes affaires judiciaires de ces vingt dernières années, auxquelles il a assisté, en prenant note auprès des grands maîtres, puis en traçant sa voie en tant que jeune avocat jusqu’à devenir une valeur sûre et une référence du barreau. Ses plaidoiries sont discutées par tous ceux qui suivent l’actualité politique et judiciaire qui ne manquent pas de commenter son endurance et sa défense de ce qu’il considère comme un droit, sans exclusion.

Badi raconte à « Twala » l’année exceptionnelle vécue par les robes noires en ces mots : « En toute franchise, et peut-être suis-je subjectif, mais l’histoire retiendra ce qu’ont fait les avocats depuis le début des arrestations en juin 2019 à ce jour. C’est historique. Ils ont démontré qu’ils représentent une force de défense des Droits de l’homme, que l’avocat n’est pas un commerçant mais une personne qui dit non à toute arrogance. Il est vrai que nous ne sommes pas nombreux comparé au chiffre global d’avocats en Algérie mais le nombre d’avocats engagés a nettement augmenté depuis le Hirak. Il y a même parmi eux de jeunes avocats qui débutent leur carrière. Les formalités entre les avocats et les magistrats ont, par ailleurs, été brisées, compte tenu des conditions exceptionnelles que vivait le pays. Je suis convaincu que ce qu’ont fait les avocats restera gravé à jamais dans l’imaginaire collectif ».

Mais Badi n’a pas commencé son parcours avec le Hirak populaire en 2019. A nos questions sur les premières affaires politiques et sociales qu’il a défendues, il répond : « Ma première affaire en 2005 était liée à un groupe de protestataires au sujet des logements sociaux que j’ai suivi au tribunal de Hussein Dey. Il y a eu également l’affaire des disparus des années 90 ainsi que les personnes interpellées après un rassemblement en soutien à Ghaza. J’ai eu à défendre les bénéficiaires des logements et bien évidemment, les chômeurs. C’était en 2011, bien avant les protestations contre le quatrième mandat en 2014 ».

Kouba, début de périple

C’est dans le quartier de vieux Kouba que Badi a commencé son périple. Il le fait d’abord à pied jusqu’au quartier des Anassers où il suit ses cours à l’école Mohamed Rouizi qu’il intègre en 1979.

Sa scolarité était, nous dit Badi, liée « aux conditions familiales mais également sujette aux orientations politiques du pouvoir ainsi que du contexte mondial. A cette période, nous étudions à l’ombre d’un courant nationaliste arabe et nous chantions dans les classes : « le Syrien m’a appris, l’Egyptien m’a appris, l’Arabe m’a appris. Vive le panarabisme ! ».

Quant aux conditions familiales, Badi affirme : « Mon père avait appris un peu de Coran mais n’a pas pu terminer ses études. Il avait ses frères à charge qu’il incitait à étudier. C’est pour cela que j’ai des oncles cultivés et une grande famille qui se préoccupe des questions culturelles, intellectuelles et politiques ».

Contrairement à une idée répandue, Badi estime que les enseignants aujourd’hui se préoccupent bien plus des élèves qu’à son époque : « Nous avons été sous la coupe des orientaux. Je ne suis pas ingrat, je dis qu’il y avait des enseignants compétents mais ils ne l’étaient pas tous. Nous avons eu des professeurs qui ne se souciaient guère des élèves. Je me rappelle que la majorité de mes camarades n’a pas dépassé le stade du collège. Il y a eu plusieurs vagues de déperditions scolaires et même les familles ne s’attachaient pas à voir leurs enfants terminer leurs études ».

« Lorsqu’il s’agit d’une affaire politique par excellence, comment voulez-vous que l’avocat s’en tienne uniquement au Droit? »

La décennie « Ali Yahia Abdennour »

Abdelghani Badi décroche son baccalauréat en 1991, à l’heure où l’Algérie vivait une instabilité de par les événements politiques et les affaires judiciaires. « Nous avons passé notre bac pendant que la rue bouillonnait, des marches, des rassemblements et des dispersions de rassemblements, Puis nous sommes entrés dans une vague de violence dont les indicateurs étaient bien visibles », raconte-t-il.

C’est à cette époque que les détentions ont débuté. « La rentrée universitaire était particulièrement bouillonnante et a été marquée notamment par ce qui était appelé « la commission de défense du choix du peuple », défendant le respect du processus électoral qui avait été remporté par le Front islamique du salut ». Cela m’a convaincu que la meilleure voie consiste dans la défense des libertés. Je suivais en ce temps-là les cours de Droit constitutionnel sous la houlette de Saïd Bouchaïr qui est devenu plus tard président du Conseil constitutionnel ainsi que Miloud Bidar, membre de l’ex Conseil national de transition (CNT), et qui a été assassiné d’une manière atroce, que Dieu ait son âme, c’était un homme bon ».

Abdelghani Badi raconte ses années à la faculté, au début des années 90, en ces mots : « Nous avons eu des leçons en matière de dissolution des partis politiques, à travers la dissolution du FIS. Nous avons suivi, via la télévision et les journaux, l’intervention de grands maîtres tels que le grand avocat que je salue respectueusement, et que je considère comme un modèle, Me Ali Yahia Abdenour, qui était réellement la lumière au bout du tunnel. Car lorsque tout le monde s’est tu, quand tout le monde a pris peur, Yahia est venu tel un homme d’un autre monde. C’est l’homme de gauche, le militant du temps du Parti du peuple algérien (PPA) et l’homme de l’opposition au pouvoir et le détenu des événements du printemps berbère ».

Après toutes ces années, Abdelghani Badi se rappelle de l’avocat Ali Yahia Abdenour (99 ans), constatant que les Algériens ont corrigé certaines erreurs des années 90. « Ce que je veux dire, poursuit-il, c’est que Me Ali Yahia Abdenour a fait la différence, en défendant certaines figures du FIS, bien qu’il soit opposé à leur vision politique et intellectuelle. Il l’a fait en tant qu’avocat des Droits de l’Homme. Ali Yahia, avec ses semblables, a démontré qu’il y a la possibilité de créer des perspectives et des perceptions différentes de l’avenir.

C’est ce que nous constatons aujourd’hui. Les Algériens ont, d’une certaine manière, dépassé les questions idéologiques et se concentrent sur les questions de droit et des libertés. C’est là l’une des graines semées par Me Ali Yahia Abdenour. Car bien qu’il n’appartienne pas au courant islamiste, il a défendu ceux dont il pensait qu’ils ont été lésés, aux côtés de grands maîtres tels que Rachid Morsli*, Mostefa Bouchachi, Mahmoud Khelili…

Toutes ces personnalités et ces parcours m’ont profondément influencés, et m’ont fait croire que l’idéologie ne doit pas l’emporter sur l’idée. Oui, nous devons travailler et militer pour partager une idée et cela est notre droit le plus absolu, mais lorsque tu t’en prends à la liberté d’autrui tu t’en prends à ta propre liberté. La liberté des autres fait partie intégrante de la tienne ».

« Le domaine des Droits de l’Homme est à tout le monde »

A propos de ses premiers pas dans la défense, dans un milieu où brillaient des noms prestigieux aux côtés desquels il était difficile de se faire une place, le représentant du bureau de la Ligue des Droits de l’Homme à Alger souligne : « Ayant terminé mes études en 1997, j’ai intégré, en tant que stagiaire, le cabinet de l’avocate Ardjouna Badaoui, actuellement installée à Genève. Beaucoup de mes camarades n’ont pas pu poursuivre cette voie, à cause de la rareté des stages. Raison pour laquelle le barreau était souvent une affaire de famille.

Moi-même, je n’ai pu prêter serment qu’au début de l’année 1999, ce qui fait que je suis resté dans le cabinet de l’avocate en tant que collaborateur. Qu’elle trouve ici l’expression de ma profonde gratitude. Elle disait toujours que l’Histoire ne retient jamais les noms de ceux qui occupent la deuxième position ».

A la question de savoir comment a-t-il fait pour réussir dans cette profession, il répond : « Il était difficile de me constituer dans les grands dossiers, devant les grosses pointures que connaît le monde du barreau en Algérie. Raison pour lesquelles j’ai rencontré des difficultés au début. La profession est également une affaire de relations familiales ou sociales. Un avocat compétent, s’il n’a pas beaucoup de réseaux, ne pourra pas réussir et devra se contenter des petites affaires.

Nous tous avons commencé par des affaires de coups et blessures, de possession et d’exploitation, mais avec le travail et l’envie d’évoluer et de plaider dans les grandes affaires, il est possible de parvenir à ce qui fait la saveur du métier et laisser une trace dans un domaine des plus nobles ».

Je ne possède aucune ambition politique sinon celle de promouvoir la profession d’avocat jusqu’à ce que tous les citoyens aient leurs droits.

Badi estime que l’appât du gain ne doit pas pervertir une aussi noble profession. Ce n’est pas là une affaire commerciale. « Il y a ainsi, dit-il, des affaires considérées comme des affaires de principe et des affaires liées aux libertés que nous défendons bénévolement. Les affaires impliquant les catégories les plus fragiles de la société ne devraient pas relever d’un volet commercial. Il y a eu récemment des cas où l’on a poussé des familles à vendre leurs bijoux pour se faire représenter par un avocat. Cela ne sied pas à une profession aussi noble ».

Badi précise que cela ne constitue pas une aversion pour l’argent, bien au contraire : « Je voudrais une séparation du métier d’avocat et de l’enrichissement coûte que coûte. L’avocat n’est pas un homme d’affaires. Bien évidemment, il est légitime de vouloir avoir un bon revenu, surtout dans les affaires économiques impliquant les multinationales ainsi que dans les conflits entre les hommes d’affaires ».

Parmi les affaires qui l’ont particulièrement marquées figure notamment celle du militant de la commission de défense des chômeurs, Belkacem Khencha, dans la wilaya de Laghouat : « j’ai vu un jeune homme dans une situation des plus difficiles, sans revenu, sans moyens, mais avec des principes inébranlables. Khencha a été interpellé parce qu’il manifestait en faveur de la libération de détenus. Sincèrement, j’ai été grandement touché par ces cas et j’ai été interloqué par un système qui ne se soucie pas de ces catégories marginalisées. Ils militaient simplement pour avoir un travail et une dignité ».

Il poursuit : « J’ai également été touché par l’arrestation de Slimane Hamitouche, le 10 mars dernier, dans l’affaire de Khaled Drareni et Samir Belarbi. Slimane est un homme simple qui milite depuis un quart de siècle pour que les Algériens et les familles des disparus connaissent la vérité sur ce dossier. J’aurais tant aimé que le magistrat ait pris la peine de se pencher sur l’histoire de cet homme qui a été licencié une semaine avant son emprisonnement, et qui n’en a parlé à personne ».

Les plaidoiries de la rupture

A ceux qui lui prêtent des ambitions politiques, Badi répond : « la pratique de la politique est un droit consacré à tous, l’Histoire nous dit que bon nombre d’hommes politiques étaient avocats, et rien n’interdit de porter les deux casquettes. Je pense que la pratique de la politique, quand elle parvient à des résultats concrets comme en 1989 avec l’ouverture politique, peut aider la profession d’avocat.

La défense et l’acte politique peuvent par ailleurs se croiser, à travers les plaidoiries, en brisant l’isolement des prisonniers et à travers les déclarations qui peuvent être considérées comme un acte politique non annoncé.

Afin d’éclaircir l’amalgame entre l’homme politique et l’homme de droit, il explique : « L’on demande souvent aux avocats de ne pas politiser les plaidoiries, mais lorsqu’il s’agit d’une affaire politique par excellence, comment voulez-vous que l’avocat s’en tienne uniquement au Droit ?

Pendant la guerre de libération, des avocats tels que Jacques Vergès, Omar Oussedik, Amar Bentoumi, Gisèle Halimi et d’autres ont fait des plaidoiries de rupture démontrant l’illégitimité des tribunaux français devant lesquels comparaissaient des Algériens. C’est pour cela que je dis que les affaires politiques ont besoin d’avocats politisés ».

Quant à la possibilité d’intégrer un parti politique ou à se présenter à des élections, il précise : « je pense sincèrement à poursuivre mon parcours dans le domaine de la défense, quel que soit le poste ou les opportunités que l’on me proposerait.

Même s’il y a une transition politique, et que l’Algérie accoste sur le quai de la démocratie, des libertés, du droit et de la séparation des pouvoirs, je resterai toujours de l’autre côté en observateur des droits. Je ne possède aucune ambition politique sinon celle de promouvoir la profession d’avocat jusqu’à ce que tous les citoyens aient leurs droits ».

Badi conclut en dévoilant à « Twala » les efforts incessants pour ressouder les rangs de la Ligue des Droits de l’Homme et réunir tous les clans dans un congrès rassembleur. Il insiste sur la nécessité de sortir de la légitimité de l’ancienne ligue datant de 1985 ainsi que sur le travail à la création d’observatoires et de ligues afin de mieux suivre l’état des Droits en Algérie.

Badi estime que l’Homme de droit n’est pas obligatoirement avocat : « Le domaine de la défense des droits de l’Homme est ouvert à tous, citoyens et journalistes, professeurs dans tous les domaines. Il est possible de créer des organisations de la protection des droits des enfants, d’autres pour protéger les femmes, les réfugiés, la lutte contre la violence. Ainsi chacun peut sentir que le droit général concerne tout le monde, comme ce que fait l’activiste Zaki Hannache que je salue, et qui a joué un rôle d’observatoire des détentions, à lui tout seul ».

* correction d’AW: Rachid Mesli