Mme Zahra Hamoudi Aklil, mère d’une victime d’Octobre : «Rien n’apaisera notre douleur !»

Iddir Nadir, El Watan, 05 octobre 2020

Ils nous ont scié les jambes». Les traits accusés, la démarche hésitante, Mme Zahra Hamoudi Aklil, septuagénaire, ne se sépare pas des documents jaunis qui attestent de la disparition tragique de son fils, Hamoudi Hakim, fauché à la fleur de l’âge, il y a 32 ans jour pour jour.

Elle avoue ne pas pouvoir oublier ce jour funeste où son fils est mortellement touché par les balles de la police antiémeute, massée dans les rues de Belfort (Hassen Badi). «Hakim était jeune, il avait 21 ans. Il poursuivait ses études de droit à Ben Aknoun. Il a été mortellement touché au centre de Belfort, notre quartier. La police a tiré ce jour-là à balles réelles, et non pas en caoutchouc.

Donc, il y avait une volonté délibérée de faire mal», lance-t-elle, la main serrant une attestation de décès écornée de son fils, dont la photo en noir et blanc s’est quelque peu effacée. Ils étaient nombreux à sortir, ce mercredi 5 octobre 1988, dans les rues d’El Harrach, quartier populaire de la très proche banlieue algéroise.

Des lycéens, rejoints plus tard par des jeunes des quartiers limitrophes, sont descendus dans les rues des villes pour dénoncer la hogra et crier leur révolte contre un régime qui étouffe l’espoir d’une jeunesse avide de changement. En face, les forces de l’ordre, dépêchées dans la précipitation, avaient reçu l’ordre de réprimer.

Le statut de martyr réclamé

Le bilan sera très lourd : des centaines de morts et des milliers de blessés, selon les décomptes réalisés par des personnalités indépendantes (voir Bulletin de liaison n°1 réalisé par le Comité de coordination inter-universitaire (CCIU)). La stupéfaction était générale parmi la population, horrifiée par tant de haine. Pourquoi tous ces morts ? Qui a donné l’ordre de tirer sur des Algériens sortis manifester pacifiquement ?
Advertisements

Qui doit payer ? «Ma famille a donné deux combattants pour le pays : Boualem, mort en 1958 dans la Wilaya IV, et Khaled, mort dans la wilaya III en 1959. Les martyrs de la Révolution n’ont pas combattu la France pour que les enfants de l’indépendance soient canardés à leur tour dans les quartiers du pays. Nos enfants ont le sang de nos chouhada dans leurs veines. Ce sont les héritiers de Larbi Ben M’hidi et de Zighoud.

Les Nezzar et autres responsables de cette période ont l’entière responsabilité devant Dieu», tranche Mme Hamoudi. La version officielle des événements continue d’irriter au plus haut point les familles des victimes. «Pourquoi parlent-ils de repris de justice, de morts par arrêt cardiaque ? Nos enfants ont été tués en connaissance de cause. On a parlé aussi d’accidents de travail pour indemniser les gens !

Quand je vois Azouaou Hamou Lhadj, victime d’Octobre, j’ai le cœur serré. Pourquoi le mensonge ? Mon fils a bossé quand ? Ils nous ont scié les jambes. Leurs enfants, ils les protègent. Les nôtres, sont-ils quantité négligeable ?» s’interroge-t-elle.

Les parents et les familles des victimes réclament que justice soit faite. «Ils nous ont menti. La mémoire de nos morts est salie. L’Etat doit reconnaître ses erreurs», lance la dame. Ils réclament le statut de chahid pour leurs enfants morts tragiquement sous des balles «frères».

«J’ai enterré mon fils à Sidi Tayeb (cimetière situé à El Harrach). Son nom a été donné à un amphithéâtre de l’USTHB par les enseignants militants. Le nom a été vite effacé. Rabah Bitat, qui est venu nous voir au lendemain de la mort de Hakim, a voulu nous rassurer.

Rien n’a été fait depuis cette rencontre. Nous voulons un statut de martyr pour nos enfants. Leurs noms doivent rester pour que les générations futures prennent la mesure de la répression qui s’est abattue sur le peuple», insistes-elle. «Rien ne peut apaiser nos familles, même s’ils nous cèdent tout le pays en entier», conclut-elle.