Algérie – Etats-Unis: Renforcer la coopération militaire

Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 3 octobre 2020

La visite, jeudi à Alger, du secrétaire d’Etat américain à la Défense intervient à peine une semaine après celle du commandant de l’Africom et à un mois des élections présidentielles américaines et du référendum pour l’adoption de la Constitution dont les dispositions permettent désormais à l’armée algérienne de participer «dans des opérations de maintien de la paix» dans la région.

En effet, après avoir passé la nuit à Tunis, le chef du Pentagone Marc Thomas Esper a séjourné jeudi 1er octobre, quelques heures à Alger, où il a rencontré le président de la République et le Chef d’état major de l’ANP. «Nous avons évoqué les voies et moyens de renforcer la coopération bilatérale, notamment dans le domaine de la lutte contre le terrorisme et la coopération entre les armées des deux pays», a-t-il déclaré, selon l’APS, à l’issue de l’audience que lui a accordée le Président Tebboune.

L’Agence officielle enchaîne que «l’audience a été aussi l’occasion d’examiner la situation dans le Sahel, notamment la crise en Libye. Les deux parties ont convenu, à ce propos, de poursuivre leurs consultations et leur coordination pour consolider la paix et la sécurité dans la région, dans le cadre du respect de l’unité et la souveraineté des Etats». Esper fera un clin d’œil à l’ANP en faisant savoir qu’il est allé au sanctuaire des Martyrs pour déposer une gerbe de fleurs « à la mémoire des martyrs de la Révolution pour l’indépendance de l’Algérie (…)». Il a même offert à Tebboune la carte où s’est déroulée «l’opération Torch», une séquence de combat à laquelle ont participé des appelés algériens, sous la bannière des Alliés en 1942 en Afrique du Nord. L’ambassade des Etats-Unis à Alger a, elle aussi, rendu public, le même jour, un communiqué sur la visite. «(…) Esper a souligné le leadership constant de l’Algérie en matière de sécurité régionale», écrit-elle. Il a discuté, selon elle, avec le président «de la question sécuritaire en Afrique du Nord et au Sahel, ainsi que des moyens pouvant faire progresser le partenariat militaire et diplomatique stratégique, entre les deux pays».

Esper s’est envolé jeudi après-midi vers Rabat, au Maroc. Si les élections présidentielles américaines n’ont aucun lien direct avec le référendum pour la Constitution algérienne, les deux événements interviennent, toutefois, dans un conjoncture marquée par les agitations de l’Administration de Donald Trump en vue de faire accélérer la distribution de ses feuilles de route élaborées en fonction des missions et des rôles dont elle projette de charger les pays du Maghreb et plus loin, d’autres africains, pour recadrer ses positions géostratégiques et celles de l’entité sioniste dans le continent.

Paix sociale contre normalisation avec Israël

Le Soudan est en tête de liste de ceux à qui les Etats-Unis veulent faire plier l’échine pour une normalisation avec Israël, un bon point que Trump veut brandir dans sa campagne électorale avec ceux offerts par des pays arabes. La mission n’est pas impossible même si les négociateurs américains ont perdu, jeudi, le round qu’ils ont mené avec des responsables soudanais pour y arriver. Divisé en deux sur une décision bien maturée dans les laboratoires américano-israéliens et fragilisé par des guerres fratricides et par de fortes contestations populaires, le Soudan n’est plus ce grand pays fier de son Nil bleu et son Nil blanc et de ses pyramides noires, signes d’une existence millénaire, et de la poigne de ses élites politiques et intellectuelles. Aujourd’hui, les gouvernants soudanais monnayent une paix sociale, en voulant revoir à la hausse le petit milliard de dollars que les Américains et Israéliens leur offrent pour acheter leur collaboration officielle avec Israël. Les Emirats Arabes Unis qui font partie de ce marché de dupes pensent convaincre les Soudanais de l’accepter rapidement.

C’est dans cette atmosphère de pressions, de marchandages et de chantage que le secrétaire d’Etat américain de la Défense s’est glissé dans chacune des capitales des pays du Maghreb pour (re)placer les pions de son pays dans la région. Mark Esper était, mercredi, à Tunis où il a rencontré le Président Kaïs Essaïd et le ministre tunisien de la Défense et où il a procédé à la signature d’un accord de coopération militaire pour dix ans qui permet aux Etats-Unis de renforcer leur présence militaire sur le sol tunisien sous prétexte d’aider à faire face aux conséquences de l’insécurité en Libye et de lutter contre les groupes terroristes. Les Américains forment déjà l’armée tunisienne, lui font mener des exercices militaires et lui ont remis des équipements venus droit de leurs usines d’armement. En attendant de mettre en place une base militaire en Tunisie, les Etats-Unis ont placé, il y a quelques années à Bizerte, un de leurs escadrons spécialisé dans la gestion de drones de surveillance des frontières et d’autres territoires. Le Pentagone a fait savoir qu’il a débloqué un milliard de dollars pour les besoins de l’armée tunisienne. Esper a précisé l’autre objectif stratégique des Américains dans la région, « faire face à nos concurrents stratégiques la Chine et la Russie»…

Les agendas des temps modernes

A Tunis, Esper a souligné «l’importance d’une armée apolitique» à qui il a voulu donner tout son sens à Alger en inscrivant « la paix et la sécurité dans la région, dans le cadre du respect de l’unité et la souveraineté des Etats». Une phrase «très algérienne», pour justifier la décision de constitutionnaliser la participation de l’armée nationale «dans des opérations de maintien de la paix». Décision liée étroitement aux pressions qu’ont toujours exercées les Américains sur l’Algérie. Les recoupements pour l’affirmer sont à portée de main. Une semaine avant la visite d’Esper, Alger a accueilli le général d’armée Stephen J. Townsend, Commandant de l’Africom (Commandement américain pour l’Afrique), un des six commandements américains régionaux de combat affiliés au ministère américain de la Défense. «(…) Si je suis ici, c’est que nous sommes convaincus que l’Algérie peut jouer un rôle très important pour assurer la sécurité et la paix dans toute la région », a souligné Towsend après sa rencontre avec le président de la République. En décembre 2013, le général de corps d’armée, Steven Hammer, Commandant adjoint des opérations de l’Africom, a dit à des journalistes algériens, en visite au siège de l’Africom à Stuttgart, la capitale du land Baden Württemberg, situé au sud-ouest de l’Allemagne que « l’Africom utilise 5.000 personnes pour dialoguer avec les pays de la région, c’est peut-être peu par rapport à l’immensité du continent africain. » (Voir ‘Le Quotidien d’Oran’ du 15 décembre 2013). Il leur a fait savoir notamment que « l’Algérie a participé dans des opérations Flintlock, aux côtés des forces spéciales USafricom. Benjamin Benson, directeur des relations avec les médias, leur a précisé, pour sa part, que « le partenariat de l’Africom avec l’Algérie repose sur la professionnalisation de son armée, la formation de ses troupes, l’échange du renseignement, des exercices et manœuvres dans le cadre des opérations navales Phoenix Express, pour la lutte contre le trafic illicite en Méditerranée et des opérations Flintlock (entraînement militaire terrestre multilatéral).» L’Algérie fait partie, selon lui, du réseau transSahara, concerné par la lutte antiterroriste. L’Algérie avait reçu au titre de l’année fiscale 2013, un million de dollars de l’USAFRICOM pour la formation et l’entraînement de ces troupes pour la lutte antiterroriste. Ce sont les responsables militaires de l’USAFRICOM qui l’ont affirmé, à partir de Stuttgart où les journalistes avaient rencontré aussi le général de corps d’armée, David Rodriguez, alors leur commandant en chef. « Le renseignement doit être collecté, partagé, analysé et intégré dans le système de sécurité, » a recommandé Rodriguez en insistant sur l’importance de l’échange du renseignement entre les pays africains et l’Africom. La sécurité inclut, selon lui, «la lutte contre le terrorisme, les narcotrafiquants de l’Amérique Latine, au Golfe de Guinée, le crime transnational …».

«Un Centre de commandement commun dans le Maghreb»

Nous rapportions, en 2013, dans ces colonnes que le même jour et au même endroit, les journalistes ont retenu ce propos du soldat le plus gradé de l’Africom, le sergent major Devin J. Bohn à savoir que « l’armée algérienne pourrait peut-être penser à intervenir, en dehors de ses frontières pour mieux préserver les intérêts de son pays. » Les responsables militaires américains ont expliqué aux journalistes que «le Commandement africain des Etats-Unis active en coordination avec ses partenaires des différents pays et régions, pour la construction et le développement de capacités de défense (…), ceci en vue de préserver les intérêts américains nationaux et d’encourager la paix et la stabilité régionales. » Ils estiment qu’ « une Afrique sûre et stable sert au mieux l’intérêt national des Etats-Unis (…), elle est essentielle à l’achèvement de nos buts et objectifs. »

Le 16 janvier de la même année, l’Algérie a vécu l’attentat de in Amenas et la prise d’otages dans la base gazière de Tiguentourine. En mars 2013, le général Carter Ham nommé à la tête du Commandement de l’Africom, en remplacement de David Rodriguez, s’est envolé de Stuttgart, directement vers le siège du CEMOC (Comité d’état-major opérationnel conjoint) dans la 6ème Région militaire à Tamanrasset, sans escale à Alger. Comité qui regroupe quatre pays appelés «pays du champ»(Algérie, Mali, Mauritanie, Niger) que l’histoire a vite fait de faire taire après la dégradation de la situation sécuritaire dans la région du Sahel et l’incessant bruit de bottes (françaises notamment) qu’elle a produit sur fond d’exactions terroristes opérées par des groupes démultipliés en très peu de temps. En 2014, il y a eu la création du G5 par 5 Etats du Sahel (Mali, Mauritanie, Tchad, Niger et Burkina Faso) lui aussi mis au placard.

Le général Carlton Everhart, commandement adjoint de la 3ème force aérienne de l’Africom a affirmé aux journalistes à Ramstein, à 300 km de Stuttgart que les Américains veulent «un Centre de commandement commun au Maghreb». Pour lui, faire de la coopération entre les voisins et aux frontières est «une nécessité absolue.» Début avril 2014, en visite à Alger, John Forbes Kerry, le secrétaire d’Etat américain aux Affaires étrangères a rétorqué à son homologue algérien Ramtane Lamamra qui défendait l’interdiction d’intervention de l’ANP, en dehors des frontières nationales, que «nous faisons face aujourd’hui à des conflits plus complexes que jamais, il faudrait qu’on réfléchisse à relever d’importants défis en matière de sécurité et de stabilité.» L’introduction de dispositions dans la Constitution révisée, levant cette interdiction, vient conforter les Américains dans toutes leurs entreprises dans la région.