L’Algérie peine à amorcer sa transition énergétique

À contre-“courant”

Liberté, 30 septembre 2020

Le pays dispose d’immenses potentialités en matière d’énergies renouvelables pouvant le propulser au rang de puissance. Mais il reste viscéralement attaché aux ressources fossiles.

Tous les gouvernements qui se sont succédé aux commandes ont affirmé l’obligation de favoriser l’utilisation de l’énergie propre produite par le vent et le soleil, et non par le pétrole, expliquant que la production de courant à partir des énergies renouvelables constitue un énorme potentiel futur dans le pays. Tous les gouvernements se sont également engagés à améliorer, à simplifier la réglementation relative au renouvelable et à impliquer les acteurs publics et privés dans l’investissement dans les énergies renouvelables. Tout cela est resté cependant une simple déclaration d’intention.

Or, on ne peut se satisfaire de promesses sur le papier, alors que le monde se dirige vers une économie à faibles émissions de carbone et vers des énergies propres. Rabah Touileb, ancien cadre de Sonelgaz (ex-directeur général de la stratégie et de la prospective) et expert en énergie, rappelle que “l’intention existe”, recommandant, cependant, qu’il faut “aller de l’avant, adopter une stratégie visible et efficace et réaliser des progrès dans ce secteur”. L’expert formule des pistes de développement, estimant qu’il faut “encourager, par exemple, l’autoproduction”. “Mais, dit-il, il faut le faire dans un cadre organisé et sous-tendu par une législation claire, transparente et surtout applicable.”

Et d’expliquer : “On devrait donner la possibilité aux particuliers de s’équiper en matériel adapté aux besoins de production d’électricité verte. Ils pourraient ainsi investir sur des systèmes de production à petite échelle ou à une échelle industrielle, se chauffer et s’éclairer à l’énergie solaire.” Et que faire de l’excédent de production ? Rabah Touileb souligne : “Il faut que les distributeurs d’électricité soient légalement tenus d’assurer le raccordement pour permettre aux petits producteurs de le vendre au réseau, vente qui vient en déduction de leur propre consommation pendant d’autres périodes de l’année.” “Cela apporte une garantie aux particuliers, les encourageant ainsi à produire”, ajoute-t-il.

Quels sont les acteurs qui feront bouger les choses dans ce secteur ? L’ex-directeur général de la stratégie et de la prospective pense qu’il y a “nécessité d’établir des liens de collaboration fructueux entre opérateurs publics et privés, l’objectif étant de créer une synergie et de favoriser le financement et la réalisation conjointe de projets”. Et Sonelgaz dans tout cela ? Sonelgaz ne fait que ce que l’État lui commande de faire. “Si demain, l’État lui commande de monter un projet dans le renouvelable, elle le fera, mais le projet sera financé par des fonds publics”, explique M. Touileb. L’autre “élément important” concerne la législation.

L’expert relève à ce sujet qu’il existe “une réglementation qui encadre le secteur des énergies renouvelables, mais qu’il faut améliorer”, poursuivant que “si l’État élabore des textes plus simples et plus compréhensibles, cela donnera des signaux positifs qui montrent qu’il (l’État) prend une direction plus claire en matière de renouvelable”. Il affirme, en outre, que le renouvelable vient en complément et à l’appui de l’énergie conventionnelle et qu’il ne va pas s’y substituer.

Il note, par ailleurs, que le renouvelable fait partie des secteurs qui créent beaucoup d’emplois et qui jouent un rôle capital dans l’économie. En résumé, le pays a déjà pris beaucoup de retard et il est temps qu’il agisse et qu’il structure ce secteur. Il devrait s’inspirer de l’expérience internationale disponible en la matière.

Le contexte de baisse des coûts du kilowattheure va normalement l’y aider. Il offre une opportunité rare à des investisseurs locaux, ou internationaux, pour lancer des projets et développer les énergies propres en Algérie, un pays où l’on est encore en train de développer de l’énergie fossile à grande échelle.

Youcef Salami


Tewfik Hasni, consultant en transition énergétique

“Les obstacles ne sont pas seulement d’ordre réglementaire”

Liberté : Quelles sont les principales dispositions législatives et réglementaires encadrant le secteur des énergies renouvelables en Algérie ?
Tewfik Hasni : La principale disposition législative qui a marqué la volonté politique de promouvoir les énergies renouvelables reste la loi n°02-01 du 5 février 2002 relative à l’électricité et à la distribution du gaz par canalisations. Elle consacrait la fin du monopole de Sonelgaz qui est devenue un opérateur commercial comme les autres sociétés de production d’électricité. Sonelgaz devait même céder une partie de son réseau de distribution. Le premier décret avait, en fait, concerné les énergies renouvelables en fixant les tarifs de rachat de l’électricité à partir de sources renouvelables (Feed In Law, en anglais). La loi prévoyait un marché boursier de rachat de l’électricité par un opérateur de marché.

Elle stipulait, aussi, que les appels d’offres pour les centrales d’énergies renouvelables devaient être lancés par la Commission de régulation de l’électricité et du gaz (Creg). Le premier projet ayant respecté cette loi a été le projet solaire hybride de Hassi R’mel. Il était précisé que le prix du marché proposé dans les offres ne devait pas dépasser le prix arrêté par le décret mentionné ci-dessus et qui était fixé à 4 DA/kWh pour les centrales solaires hybrides. L’offre retenue était de 3,2 DA/kWh. Ce tarif ne pouvait être appliqué que dans la mesure où la production d’électricité solaire dépassait les 5% de la production globale, sinon, le tarif descendait à 2 DA/kWH. Les tarifs pour les autres énergies renouvelables ont été aussi définis. Cette loi avait été considérée comme la meilleure et on était le premier pays à l’avoir adoptée. Les autres décrets, près d’une vingtaine, prévus par la loi, n’ont pas vu le jour.

Sont-elles suffisantes, ou faut-il élaborer des dispositions supplémentaires, afin de permettre à ce secteur de fonctionner et de se développer en bon ordre ?
Nous avons vu que cette loi a permis de réaliser le premier projet solaire de cette capacité au monde. Ce site est devenu une référence citée par la Commission de l’énergie de l’ONU en 2011. Cela avait ouvert la voie à tout un programme de 800 MW que nous avions proposé. La Banque mondiale avait accordé un crédit concessionnel, c’est-à-dire à taux bonifié de 160 millions de dollars, et qui devait servir de levier au financement de tout le programme. Un frein a, cependant, été mis à toute cette approche avec une interdiction de développer des centrales solaires thermiques hybrides. Aucune explication n’a été fournie à ce sujet. Le solaire thermique a même exclu en 2014 du programme global de 22 000 MW.

N’estimez-vous pas que la législation sur les énergies renouvelables nécessite une mise à jour, vu l’évolution de la technologie et de la compétitivité dans l’industrie du renouvelable ?
En fait, le problème n’est pas lié à une loi. Et il ne peut être lié à la technologie. La loi de 2002 était suffisante. Je dois dire que mener à bien une stratégie de développement des énergies renouvelables est d’abord une question de volonté politique et de liberté d’investir. Il suffit d’éliminer les contraintes, pour que le développement des énergies renouvelables progresse. Il faut arrêter d’imposer des technologies aux investisseurs, des capacités de centrales électriques (trop faible pour être rentable), et des sites d’implantation des unités de production électrique.

De même, il ne faut pas les obliger à investir dans la fabrication des équipements liés à ces technologies. Il faut savoir que l’investissement dans l’énergie en général est capitalistique. Les risques sont aussi élevés pour un investisseur qui attend une rentabilité de son investissement. Il faut savoir que la génération d’électricité est un métier différent de la fabrication d’équipements. On ne peut imposer cela, alors que la taille du marché proposé ne permet pas de garantir à l’investissement une rentabilité minimum.

On ne peut imposer à l’investisseur d’autres contraintes comme celles mentionnées ci-dessus. Les obstacles au renouvelable ne sont pas seulement d’ordre réglementaire. Ils sont également liés à la politique des subventions aux énergies fossiles (15 milliards de dollars par an) et au monopole de Sonelgaz dans le renouvelable. Le monopole a, en fait, été rétabli par décret en faveur de l’opérateur historique. Voilà un exemple du manque de volonté politique où par un simple décret, on a remis en cause une loi qui avait permis au renouvelable de se défaire du monopole.

Entretien réalisé par : Y. salami


énergies

Chiffres-clés

En Algérie, les capacités installées en énergies renouvelables entre 2010 et 2019 sont évaluées à 390 mégawatts, soit seulement 1,8% des 22 000 mégawatts à déployer à l’horizon 2030, selon le Portail algérien des énergies renouvelables.

– En 2019, dans le monde, la capacité installée du secteur des énergies renouvelables a été en hausse de 176 gigawatts (GW), soit légèrement moins que les 179 GW correspondant à 2018, selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena).

– Les énergies renouvelables ont progressé de 7,6% l’année dernière, cette croissance était dominée par l’Asie qui a réalisé 54% du total des nouvelles installations.

– En 2019, les énergies solaire et éolienne contribuaient à hauteur de 90% à la capacité renouvelable totale.
– Les énergies renouvelables représentaient au moins 70% des nouvelles installations dans pratiquement toutes les régions en 2019, exception faite de l’Afrique et du Moyen-Orient, où leurs parts respectives étaient de 52% et 26% des ajouts nets de capacités.
-Ces ajouts ont porté la part des énergies renouvelables dans l’ensemble de la capacité énergétique mondiale à 34,7%, contre 33,3% à la fin 2018.
– En 2019, l’énergie solaire représentait un ajout de 98 GW, dont 60% en Asie.
– L’énergie éolienne apportait, quant à elle, 60 GW supplémentaires. En tête de cette croissance se trouvaient la Chine (26 GW) et les États-Unis (9 GW).
Aujourd’hui, ces deux technologies produisent respectivement 623 GW et 586 GW, soit près de la moitié de la capacité renouvelable mondiale.
– L’hydroélectricité, la bioénergie, l’énergie géothermique et l’énergie marine ont, quant à elles, fait preuve d’une expansion modérée depuis l’année dernière, avec respectivement 12 GW, 6 GW, 700 MW et 500 MW.


Mourad Louadah, Opérateur et DG d’Iris JC Industrial

“L’absence de vision et d’objectif alimente le doute”

Mourad Louadah, expert en énergie, fonde, en 2008, sa propre entreprise : Iris JC Industrial. Elle opère dans le segment d’EPC (contrats d’ingénierie, d’approvisionnement et de construction) dans les énergies renouvelables. Mourad Louadah en est le président-directeur général. Iris JC Industrial “dispose de capacités d’ingénierie internes pour produire et vendre de l’électricité à partir d’actifs propres (IPP) pour le marché algérien”. L’entreprise “met l’accent sur le développement de l’ingénierie locale dans ses relations avec ses partenaires”. Dans cet entretien, il affirme que “l’absence de mécanismes efficaces assurant une transition énergétique a réduit la visibilité des acteurs”. Et, selon lui, “il n’existe pas en Algérie un marché pour le renouvelable”.

Liberté : Quel constat faites-vous du renouvelable en Algérie ?
Mourad Louadah :Deux aspects contrastés caractérisent le renouvelable en Algérie : d’une part, le potentiel et, d’autre part, les moyens mis en œuvre pour l’exploiter. En effet, l’Algérie dispose d’un grand gisement mixte dominé par le solaire, ainsi que d’un territoire immense. Parmi ces gisements, ceux d’origine solaire se situent majoritairement au sud du pays. Cependant, leur exploitation laisse à désirer, du fait d’un laisser-aller dans la prise de décision et d’un manque d’engagement politique. Je ferai remarquer qu’au plan historique, nos décideurs n’ont pris conscience de la nécessité d’aller vers le renouvelable que très tardivement, pour une raison liée au fait que l’Algérie dispose de ressources fossiles. Autrement dit, le pays n’a commencé à s’y intéresser qu’après avoir senti la menace de l’épuisement de ses ressources en pétrole et en gaz, alors que le monde avançait et avance encore dans les énergies renouvelables. Et rien qu’en 2019, 176 gigawatts (GW) d’énergies renouvelables ont été installés dans le monde, selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena).

En Algérie, la première annonce officielle relative au développement des énergies renouvelables a été faite en 2010. Les annonces se sont multipliées depuis, sans être suivies de mesures opérationnelles. Seule une capacité cumulée de 350 mégawatts a été installée par SKTM, une des filiales de Sonelgaz. En proportion, les 350 mégawatts représentent 0,19% par rapport à la production mondiale de la seule année 2019, un taux insignifiant. En ce qui concerne les acteurs qui devraient intervenir dans le renouvelable, je dois dire qu’il existe une dualité entre public et privé. J’estime qu’il s’agit d’un problème important, mais qu’il est facile d’y remédier si les décideurs en charge de l’énergie le veulent. Pour le moment, le problème n’est pas résolu. Bien que la loi algérienne ait ouvert le champ de la production de l’énergie renouvelable à la concurrence, force est de constater que cette dernière y est inexistante. Dans le domaine des renouvelables, l’expérience mondiale a montré, pourtant, que les acteurs indépendants sont les moteurs du développement des renouvelables.

Quels sont, selon vous, les obstacles les plus fréquents qui empêchent le développement des énergies renouvelables dans le pays ?
Le monopole de fait de Sonelgaz sur le marché énergétique national est déjà le premier obstacle au développement du renouvelable. Le deuxième obstacle est le prix pratiqué dans le domaine de la distribution du gaz et de l’électricité conventionnés, un prix en décalage avec celui réel de la production. À cela, il faut ajouter l’absence de mécanismes efficaces assurant une transition énergétique. Cela a réduit la visibilité des acteurs. Ces derniers ne peuvent investir dans un environnement pareil. Par ailleurs, il n’existe pas un marché pour le renouvelable. Évidemment, pas de marché, pas d’investissements. Encore une fois, les intentions sont bien là, le potentiel est également. Mais l’absence d’une vision claire, d’objectifs précis et opérationnels, ainsi que de mesures concrètes alimente les doutes.

La multiplication des annonces sans mise en pratique a décrédibilisé les instances chargées du développement des énergies renouvelables en Algérie. On s’en souvient, en 2014, les responsables de l’époque avaient annoncé que le pays projetait d’atteindre le cap des 22 000 mégawatts de puissance installée à l’horizon 2030. Deux ans plus tard (en 2016), ce chiffre a baissé à 4 050 mégawatts, avant de diminuer encore à 4 000 mégawatts, début 2020. Toutes ces annonces restent au stade de simples déclarations d’intention. Cette façon de procéder n’est pas de nature à encourager l’émergence d’un réel marché du renouvelable.

Beaucoup de pays ont identifié, d’une part, le segment de l’efficacité énergétique et, d’autre part, celui des énergies renouvelables, avec deux sous-segments que sont l’éolien et le photovoltaïque. Cela a permis de réduire la part fossile de l’électricité dans le mix énergétique. L’Algérie est-elle en mesure d’en faire de même ?
Les deux segments que vous avez mentionnés ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Au contraire, il faut agir sur les deux. L’Algérie a déjà commencé par la maîtrise de l’énergie, notamment en promulguant une loi sur la maîtrise de l’énergie en 1999. En 2010, elle avait annoncé la promotion des énergies renouvelables et leur introduction dans le mix énergétique national. Cependant, comme on peut le constater, le résultat n’a pas été à la hauteur des espérances. L’efficacité énergétique est un gisement important, en ce sens qu’elle permet la réduction de la consommation énergétique, la diminution des émissions de dioxyde de carbone (CO2), la sécurité énergétique et les économies financières.

Dans notre cas, elle va, en outre, nous permettre d’économiser plus de gaz à l’export. Ces deux aspects, à eux seuls, constituent l’ossature de la transition énergétique qu’il faut réussir à tout prix. Dans ce contexte, il faut saluer l’initiative du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, pour la création du ministère de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables, qui constitue un pas vers cette nécessaire cohérence de la politique énergétique. Il importe, à présent, d’adjoindre à cette démarche gouvernementale une vision et une feuille pratique, tout en se dotant de moyens de mise en œuvre. Il faut également que l’ensemble des acteurs concernés s’organise pour travailler de concert. Une démarche doit être organisée et suivie, avec une évaluation régulière de l’efficacité de ces actions.

Quel doit être, selon vous, l’ordre des priorités en matière de renouvelables ?
À mon sens, il faut procéder par des mesures concrètes et applicables. En voici quelques-unes : encourager de manière continue le système hors réseau qui permet d’atteindre les zones d’ombre et les périmètres agricoles et réduire la pression sur le réseau électrique et, ainsi, améliorer le service de l’énergie. Cela créera un nombre important d’activités génératrices d’emplois et de richesses ; améliorer le cadre réglementaire pour accompagner la création d’entreprises et leur fournir un marché visible ; lancer un programme pluriannuel réalisable de centrales renouvelables connectées au réseau ; accompagner l’émergence d’acteurs nationaux de la production électrique renouvelable. Il y a aussi nécessité de mettre en place un cadre légal incitatif et efficace pour la création d’entreprises et de start-up, couvrant le financement, l’EPC (Engineering, Procurment & Construction), ainsi que l’exploitation et la maintenance.

Desertec, ce projet vieux de plusieurs années, faut-il l’enterrer ?
Desertec n’est plus un projet à proprement dit. Je préfère parler d’initiative, comme ses initiateurs l’appellent d’ailleurs. Le projet, annoncé en 2009, a dévié de sa vocation initiale. Au début, il s’agissait d’un projet de production de l’électricité renouvelable dans la région Mena dans le but d’exporter une grande partie de cette énergie vers les pays du Sud européen.

Or, à la même période, l’UE a élaboré une directive imposant aux Européens d’acheter de l’électricité d’origine renouvelable hors Europe, à condition qu’elle soit transportée jusqu’à ses frontières. Voilà une condition plus difficile à satisfaire, les interconnexions électriques entre régions nécessitant des investissements très lourds.

En plus, l’idée d’origine a subi les contrecoups de l’évolution de l’économie de l’UE : la baisse de la demande d’énergie et le développement important de capacités en renouvelables en Europe ont réorienté l’approche de l’UE vers la sécurisation de ses approvisionnements. De ce fait, Desertec aura perdu sa raison d’exister. La version actuelle de l’initiative est une plateforme d’échange et un facilitateur de marché qui regroupe des acteurs mondiaux. Ainsi, il ressemble à d’autres initiatives de concertation et d’études.

Entretien réalisé par : Youcef salami