Le système sanitaire national à bout de souffle: Quel remède ?

Liberté, 2 septembre 2020

Dès l’apparition du coronavirus, le chef de l’État s’est engagé à refonder totalement un système de santé souffrant.

Le  train  de la modernisation du  secteur  tant  promis  par  les responsables successifs n’a, en réalité, jamais démarré. Les paroles sont restées lettre morte et le secteur a continué à dépérir, au grand dam des citoyens.

Le système de soins algérien continue de souffrir d’un nombre de “pathologies lourdes” qui le rongent depuis plus de vingt ans. Des pathologies qui sont liées au mode d’organisation, de gestion du personnel soignant et de fonctionnement des unités d’hospitalisation ainsi qu’aux dispositifs de soins. Les dysfonctionnements sont perceptibles à l’œil nu et à tous les niveaux. Les hôpitaux sont submergés plus qu’avant par l’afflux croissant des patients. Les prestataires des soins sont désarmés, voire dépassés. Les usagers du système de santé sont inlassablement mécontents.

La rémunération du personnel soignant comparativement à celle pratiquée dans le secteur privé reste une source de mécontentement dans le corps de la santé.  Ce tableau récapitulatif désolant montre bien que la santé algérienne est sérieusement “souffrante”. L’agrégation, pour la première fois, de la réforme hospitalière au ministère de la Santé et de la Population remonte au gouvernement de Ali Benflis en 2002. Plus de dix-huit ans après, aucune réforme proprement dite n’a vu le jour.

Le train de la modernisation du secteur tant promis par les responsables de la santé qui ont précédé Abderrahmane Benbouzid n’a, en réalité, jamais démarré. Le Pr Abdelhamid Aberkane a été cependant l’exception durant son passage au département de la Santé. Il a dû mettre les jalons du chantier sans jamais être repris ou relancés par les onze ministres qu’à consommé le département depuis. Le système décrié de tous se retrouve, en 2020, toujours à la case départ.

À la case zéro. La pathologie diagnostiquée il y a des années présente-t-elle d’autres symptômes après l’irruption du coronavirus ? La crise pandémique de coronavirus a, du moins, le mérite d’avoir fortement bousculé les décideurs politiques pour décider enfin de remettre sur les rails le chantier de la réforme hospitalière. Alors, faudrait-il établir un nouveau diagnostic ou bien reprendre l’ancien constat “radiologique” pour commencer à lui prescrire une “ordonnance” de “traitement” approprié ?

La première thérapie proposée par les hautes autorités du pays est de créer un sous-département ministériel délégué à la réforme hospitalière. Chose conclue après le léger lifting opéré  récemment dans le gouvernement de Abdelaziz Djerad.  Cependant, le nouveau détenteur de ce portefeuille, Smaïl Mesbah, a laissé entendre, lors de sa première sortie médiatique récemment à Annaba, qu’il ne dispose pas de “prémaquette” pour dessiner le nouveau schéma des réformes.

“Je n’ai pas de canevas préétabli, mais une volonté à monter un projet intégré devant aboutir à un système de santé plus efficace, performant et de qualité”, lâchera l’éminent infectiologue d’El-Kettar devant un parterre de professionnels de la santé à Annaba. Pour lui, “la réforme hospitalière est une décision des plus hautes instances du pays et sa concrétisation passe par la concertation”. Indépendamment de leur statut professionnel, les praticiens de la santé avec qui on a pu soulever la question de l’urgence de la réforme hospitalière s’accordent à crier haut et fort que le système national est infecté de plusieurs “virus”.

La preuve pour nos interlocuteurs est que le citoyen se plaint continuellement de la difficulté d’accéder aux soins. Se frayer une place d’hospitalisation ou arracher un RDV médical dans un hôpital public relèvent toujours du parcours du combattant. Parallèlement, le secteur privé, qui s’est beaucoup développé ces dix dernières années, n’est pas à la portée de tous. Le simple salarié ne peut se permettre de se payer une simple consultation spécialisée à 2 000 DA. “L’accès aux soins dans le public devient de plus en plus difficile et le médecin privé coûte plutôt cher.”

Pour les praticiens, la santé algérienne a toujours fonctionné avec un système de pompier et de façade, notamment ces vingt dernières années. Lesquelles années ont été marquées paradoxalement par une embellie financière exceptionnelle et par une dégradation hors pair du dispositif des soins. Les milliards de dollars engrangés durant le règne de Bouteflika n’ont servi qu’à ériger “une devanture” du système national, les urgences en l’occurrence. 

“C’est un système de pompier”

Pour le Pr Belhadj Rachid, chef du service de médecine légale au CHU Mustapha-Pacha, toutes les “politiques” de santé mises en place par les gouvernements qui se sont succédé se sont toujours intéressées aux “façades” des hôpitaux sans pour autant aller au fond des “maladies” qui ont ankylosé gravement le système. “Chaque gouvernement qui arrive annonce des mesurettes pour améliorer, semble-t-il, l’accueil des patients au niveau des urgences, sans plus.

Les politiques ont toujours préféré investir dans les urgences. Leur souci primordial est de rafistoler la vitrine d’un hôpital”, dénoncera encore le directeur des activités pédagogiques et médicales dans le plus grand hôpital du pays. Pour étayer le bien-fondé de leur constat, nos interlocuteurs citeront un autre exemple concret lié la création en “urgence” d’un centre pour brûlés à Ouargla au lendemain d’un mouvement d’émeutes il y a quelques années.

La décision politique a été prise pour faire face à une urgence sans pour autant penser à des mesures pratiques réalisables pour assurer le démarrage et la continuité des soins au niveau de ce nouveau centre. “On est tombé après dans un cercle infernal, une gabegie. On crée une loi, après des mesures d’accompagnement, c’est du mensonge. On propose alors des mesurettes”, désapprouvera Belhadj. Pour lui, les politiques ont l’entière responsabilité de l’état désastreux du système hospitalier.

“Il y a une réalité qu’on ne peut cacher. Nos décideurs se soignent à l’étranger. Il n’y avait pas que Bouteflika qui se soignait à l’étranger. Le seul président qui avait fait l’exception était Houari Boumediène”, regrettera encore notre interlocuteur.  Le “virus” qui a frappé le système national des soins est multicomplexe et a plusieurs formes.

D’autres médecins de la santé publique relèvent que le fonctionnement normal d’un système requiert l’adhésion de tous les professionnels ainsi que la construction de nouvelles infrastructures, et ce, en améliorant les moyens de soins et les conditions de travail du personnel soignant. “On ne peut pas améliorer un système de soins sans infrastructures, sans dispositif juridique et sans un système de formation performant. Ce sont les trois éléments-clés indispensables pour assurer la pérennité d’un système de santé performant”, rappellera un spécialiste de la santé publique.

Les professionnels de la santé relèvent encore que le facteur humain a toujours été relégué au second plan dans les programmes de modernisation du secteur de la santé : “Le personnel de la santé n’a aucune considération”, alors que ces soignants, appelés soldats à la blouse blanche en ces temps de crise pandémique, continuent à s’acquitter de leur mission au péril de leur vie.

“Au mois de mars dernier, le chef de l’État a décrété une prime spéciale Covid-19 pour le personnel soignant dont nombreux sont ceux qui se plaignent, cinq mois après, du non-versement de cette prime instituée à titre conjoncturel”, se rappellent nos interlocuteurs.

“Il est temps de revaloriser la ressource humaine dévouée pour servir la santé des autres. Il est inadmissible de demander à un infirmier qui perçoit un salaire de misère de 27 000 DA de fournir plus d’effort et d’assurer une garde. Sachant qu’une garde est rémunérée à 800 DA”, préviendra un paramédical. Cela étant, il ne faut pas perdre de vue que ce constat affligeant a été déjà dressé il y a dix-huit ans.

Le chef du service de médecine légale de l’hôpital Mustapha-Pacha n’a pas manqué au passage de souligner le travail “titanesque” entamé par le Pr Aberkane Abdelhamid, ministre de la Santé et de la Réforme hospitalière (2001-2003), dans le cadre d’un programme de réforme hospitalière décidé par le président déchu, durant son premier mandat présidentiel.

Il importe de rappeler à ce titre que le Pr Aberkane a résumé, dans sa lettre de mission adressée aux membres du Conseil national de la réforme hospitalière, les paradigmes et les schémas à suivre pour moderniser le secteur public de soins. Un secteur qui sera capable de résister aux changements induits par la transition économique amorcée dans le pays. “Le secteur public doit garantir, encore plus aujourd’hui que par le passé, une qualité des soins pour la majorité des Algériens qui ne peuvent pas recourir au secteur privé, en respectant l’équité et la dignité qui font l’honneur d’une société”, a rappelé le Pr Aberkane.

Pour lui, “la réforme hospitalière devra concerner, d’une part, les aspects proprement sectoriels et, d’autre part, des aspects nécessitant de faire appel à d’autres secteurs ministériels. La démarche adoptée pour définir les objectifs de la réforme se veut pluraliste car elle implique les professionnels, les managers, les usagers, les experts et les acteurs de terrain, aux niveaux national et local”. Et d’ajouter : “La réforme des établissements hospitaliers a donc pour objectif global l’amélioration de la prise en charge de la santé des Algériens et la valorisation des personnels qui travaillent dans le secteur.”
Par : HANAFI HATTOU


Gros plan sur les structures de santé et les prestations

Tout savoir sur le dispositif national de soins

L’approche d’organisation nationale des soins s’articule autour des établissements hospitaliers et des établissements extra-hospitaliers auxquels s’ajoutent les structures privées.

S’inspirant des normes de l’OMS, les autorités sanitaires ont orienté l’ensemble des services de santé de sorte que les citoyens aient accès équitablement à tous les types des soins préventifs, curatifs ou palliatifs. Des soins assurés selon la couverture sanitaire universelle (CSU). Selon le Dr Fawzi Benachenhou, directeur des structures de santé de proximité au ministère de la Santé, la couverture sanitaire universelle se décline en trois dimensions : “L’accès équitable à toute la population.

Des services de qualité à la disposition de la population. Et assurer l’accès aux médicaments et aux vaccins essentiels et enfin la protection financière.” Ces soins peuvent être prodigués en hospitalier ou en ambulatoire. En fait, le CSU est la finalité et la perspective de développement de tous les systèmes de santé. L’organisation des soins est établie selon la densité et la concentration de la population. “On distingue en Algérie trois grandes régions. Le nord du pays qui comporte 25 wilayas, soit 4% du territoire national, abritant plus de 60% de la population.

Les Hauts-Plateaux, qui comportent 14 wilayas, représentent 13% de la superficie globale et abritent 30% des habitants du pays. La troisième région concerne le sud du pays qui compte 9 wilayas et représente 83% du territoire, mais elle ne compte que 10% du nombre d’habitants”, expliquera le Dr Benachenhou. L’approche d’organisation nationale des soins s’articule autour des établissements hospitaliers et des établissements extrahospitaliers.

“Ce système de prise en charge médicale fondé sur l’hospitalier et l’extra-hospitalier englobe les structures aussi bien du public que du privé. Il n’y a pas de compétition entre le public et le privé, l’essentiel est d’assurer des prestations médicales de qualité”, nuancera notre interlocuteur. S’agissant des structures hospitalières, il faut retenir que la couverture médicale nationale est organisée autour des centres hospitalo-universitaires (CHU), des Établissements publics hospitaliers (EPH), et des établissements hospitaliers spécialisés (EHS).

Dans la pyramide des soins en milieu hospitalier, le CHU s’adjuge le “summum” des traitements médicaux où on prodigue des thérapies de haut niveau prescrites par les colloques médicaux qui se tiennent régulièrement pour se prononcer sur des pathologies lourdes et ce, en coordination des comités pédagogiques nationaux de spécialité. Les CHU assurent le traitement de toutes les pathologies imaginables ou existantes.

En revanche, l’EPH s’apparente beaucoup plus à un hôpital classique. Ce genre de structure hospitalière doit, au moins, assurer quatre spécialités fondamentales. Cet établissement devra avoir tout ce qui est en relation avec le service de médecine interne, de chirurgie générale, de pédiatrie et celui de gynécologie-obstétrique. Cela n’empêche pas, en outre, de développer d’autres disciplines médicales telles que la cardiologie, la pneumologie ou les maladies infectieuses.

Il existe aussi l’Établissement hospitalier spécialisé dans la prise en charge thérapeutique d’une pathologie donnée. L’on citera, à titre d’exemple, l’hôpital de Ben Aknoun qui est dédié au traumatisme orthopédique ou encore l’EHS des Castors (Bir Mourad Raïs) spécialisé en chirurgie cardiaque. Dans le parc hospitalier figure aussi l’Établissement hospitalier (EH). La seule différence par rapport aux autres EPH réside dans la gestion administrative et financière de l’établissement.

Les Établissements hospitaliers, au nombre de 9, sont en fait des hôpitaux-pilotes qui ont été créés pour tester une nouvelle forme de gestion. Le contrôle des dépenses des EH se fera a posteriori, en recourant au commissaire aux comptes. “On a constaté que le mode de gestion des EH est assez intéressant, sur les plans administratif et de gestion des dépenses”, expliquera le Dr Benachenhou.

“L’apport du privé est indéniable”

Inversement, les extra-hospitaliers sont des établissements qui n’assurent pas des hospitalisations et des nuitées pour malades. C’est un dispositif de prise en charge médicale constitué de plusieurs structures hospitalières. Ce dispositif consiste en l’Établissement public de santé de proximité (EPSP). Les EPSP remplacent en quelque sorte les secteurs sanitaires qui ont été remis en cause en 2007 par Amar Tou lors de son passage à la tête du ministère de la Santé.

Par définition, chaque EPSP est un ensemble de structures sanitaires. Il est composé de plusieurs polycliniques, de salles de consultation, de maternité et de salles de soins. En fait, l’EPSP encadre, sur tous les plans, ces petites unités de santé. L’établissement en question est généralement implanté dans chaque circonscription ou daïra en fonction du bassin de population. Les Établissements extra-hospitaliers sont au nombre de 273. Ce genre d’unité offre des soins de proximité et de première urgence.

“La polyclinique assure la consultation médicale généraliste et spécialiste quand c’est possible, la chirurgie dentaire, la radiologie, les analyses, la PMI. Une polyclinique assure une offre de soins très intéressante, c’est la mise en œuvre du programme national de santé publique”, indiquera encore le représentant du ministère. Pour les autorités sanitaires, la force d’un système de santé réside dans la proximité et la capacité d’assurer un maillage du territoire.

À titre d’illustration, la wilaya d’Alger compte au total 10 EPSP, 87 polycliniques, 158 salles de soins et une maternité intégrée au niveau de l’EPSP de Dergana. Celle-ci compte également 13 polycliniques et 13 salles de soins. En fait, le dispositif de l’offre de soins ne se limite pas seulement aux infrastructures et aux capacités d’accueil, puisque la spécialité reste également un segment important dans la chaîne des soins. Nombreuses sont les régions du Sud notamment, qui ne disposent pas de toutes les spécialités médicales.

C’est pourquoi, les autorités sanitaires ont tenté de compenser le “déficit chronique” de médecins spécialistes dans des régions du Sud et des Hauts Plateaux, en institutionnalisant certains dispositifs de suivi médical.  Les autorités sanitaires ont institutionnalisé le jumelage entre les hôpitaux, le service civil, la télémédecine et les soins à  domicile. L’apport du secteur privé pour le développement du système de santé national est aujourd’hui indéniable.

Le nombre de consultations assurées par les médecins installés dépasse de très loin celui des prises en charge dans le secteur public. Il faut savoir que plus de 50% des spécialités médicales existent dans le secteur libéral. La couverture sanitaire dans le privé est assurée par plusieurs types d’établissements.

Il est ainsi question d’Établissements hospitaliers privés (EHP) de jour. Une sorte de clinique ambulatoire mono-spécialisée qui n’assure pas l’hospitalisation. Par exemple les centres d’hémodialyse, les cliniques d’ophtalmologie, d’ORL, de rééducation fonctionnelle qui comptent 400 établissements. Il y a aussi les cliniques dénommées Établissements privés fonctionnels qui assurent l’hospitalisation. Ce sont les cliniques d’accouchement ou de chirurgie générale.

Ces cliniques sont au nombre de 222. L’apport du privé au système de santé est aussi visible dans les cabinets médicaux de différentes spécialités, des laboratoires ou des centres d’imagerie. Il importe de savoir enfin que la transition épidémiologique, malgré l’explosion des maladies chroniques liées au développement, n’est pas complète. Puisque l’Algérie continue à enregistrer des foyers de maladies transmissibles comme la fièvre typhoïde ou encore l’épidémie de choléra en août 2018.

Hanafi HATTOU


Structures hospitalières nationales

 

L’Algérie compte au total

 
– 15 Centres hospitaliers universitaires (5 CHU à Alger), le reste à Blida, Oran, Sidi Bel-Abbès, Tlemcen, Batna, Annaba, Constantine, Sétif, Béjaïa et Tizi Ouzou.
– 1 Établissement hospitalier universitaire (EHU)
– 9 Établissements hospitaliers (EH)
– 95 Établissements hospitaliers spécialisés (EHS)
– 239 Établissements publics hospitaliers (EPH)
– 273 Établissements de proximité de santé publique (EPSP)
– 1 714 polycliniques
– 6 343 salles de soins
– 434 maternités intégrées
– 222 établissements de santé privée fonctionnels (cliniques privées)
– 400 établissements de santé privés de jour
(oncologie)
– 41 services d’oncologie et 77 unités pour le traitement du cancer.
– 50 accélérateurs de radiothérapie sont fonctionnels dont 12 dans le secteur privé

Cabinets médicaux privés :

– 14 500 spécialistes  
– 9 300 généralistes
– 8 000 chirurgiens-dentistes 
– 11 000 pharmaciens d’officine

Encadrement médical et paramédical dans le secteur public

– 19 200 spécialistes
– 27 500 généralistes
– 4 500 psychiatres
– 2 150 pharmaciens
– 7000 chirurgiens-dentistes
– 9 000 sages-femmes
– 4 500 auxiliaires médicaux en anesthésie-réanimation 
– 129 000 paramédicaux 
– 8 000 biologistes 


PR Kamel Djenouhat, ancien chef de département à la faculté de médecine d’Alger

“Nos médecins sont très demandés dans les pays développés”

Le Pr Kamel Djenouhat, actuellement chef du service “Laboratoire” de l’hôpital de Rouiba et ancien chef de département à la Faculté de médecine d’Alger, aborde dans l’entretien qu’il nous a accordé la refonte des études médicales. Il a également évoqué le profil du médecin qu’on veut former selon la carte sanitaire.

Liberté : Comment se porte la formation des médecins dans les facultés ?
Pr Kamel Djenouhat : La formation des médecins appartenant à la génération (née entre 1980 et 2000) qui a grandi avec le numérique et en partie avec l’internet, qu’on appelle aussi génération de transition, n’est pas du tout une tâche facile. La tâche sera encore plus laborieuse avec l’arrivée de la génération née à partir de l’an 2000, et ce, par rapport aux exigences de cette génération sur le plan pédagogique.

D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle les enseignants hospitalo-universitaires constatent avec regret que quelques semaines après chaque rentrée universitaires, les amphithéâtres sont de plus en plus désertés par les étudiants, témoignant de leur “mécontentement” par rapport aux méthodes d’enseignement classiques utilisées à ce jour au sein de nos facultés. 

La quantité a pris donc le dessus sur la qualité de la formation. Ne serait-il pas temps de revoir cette équation complexe ? 
Effectivement, la formation de la quantité se fait souvent, malheureusement, au détriment de la qualité. Néanmoins, il faut toujours relativiser le problème selon son contexte, et ce, pour ne pas tomber dans le piège de plusieurs pays occidentaux où les études de santé sont réglementées et soumises à un numerus clausus à l’origine d’un déficit profond en matière de personnel médical les obligeant souvent à faire appel aux médecins étrangers.

En effet, juste après l’indépendance, le souci primordial des autorités de la santé était de former un nombre suffisant de médecins pour assurer la couverture sanitaire de nos citoyens à travers le territoire national. Cet objectif, à mon avis, était largement atteint entre 2005 et 2015, et c’est le moment maintenant d’inverser l’équation où la qualité doit prendre le dessus sur la quantité.

Les enseignements et les programmes dispensés en graduation généraliste n’ont jamais été revus. Cela ne risque-t-il pas d’influer sur la qualité de la formation, notamment celle du médecin généraliste ?
Je pense que le fait que nos médecins continuent à trouver leur place dans les pays développés nous donne une idée sur la qualité de la formation médicale. Néanmoins, le profil du médecin qu’on veut former aujourd’hui est un peu différent par rapport à ce qu’on formait auparavant.

Ce profil dépend de la carte sanitaire actualisée où on doit passer d’une formation qui était axée beaucoup plus sur les maladies infectieuses et tropicales à un profil qui doit avoir plus de connaissances sur les maladies chroniques et les pathologies cancéreuses (maladies émergentes), où le médecin généraliste doit jouer un rôle non négligeable dans la prise en charge de ce type d’affection.

La refonte des programmes de formation est plus que nécessaire aujourd’hui, avant même le lancement du chantier de la réforme hospitalière… 
En effet, le terme de refonte des études médicales est plus approprié que celui de réforme. Le chantier de la refonte des programmes a déjà démarré en 2014. Il est dirigé par la conférence nationale des doyens des différentes facultés de médecine, en étroite collaboration avec le comité pédagogique national de la refonte des études médicales.

Lequel comité est composé d’enseignants des différentes facultés de médecine, le tout travaillant sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Le nouveau programme a commencé à être enseigné depuis deux ans et connaîtra sa troisième année durant la rentrée universitaire 2020-21.C’est un programme qui devrait être évalué chaque année pour d’éventuels changements et/ou améliorations.

Malgré ces quelques lacunes en graduation, l’université algérienne continue à former des spécialistes de haut niveau…
La formation d’un spécialiste passe par l’étape de résidanat où le résident possède un statut un peu particulier, positionné entre l’étudiant et le fonctionnaire à la fois.

Et, comme déjà mentionné, la qualité ne peut pas aller dans le même sens que la quantité, dans ce cas le besoin ou le nombre de résidents à former est souvent exprimé par le chef de service lui-même en fonction de ses capacités de formation sur le plan espace, équipements et ressources humaines. En plus, le terrain de stage ou de formation du résident doit être validé par le comité pédagogique national de la spécialité.

Le nombre de médecins formés chaque année est-il suffisant pour continuer à assurer le fonctionnement du système national des soins, quand on voit le nombre de médecins qui partent à l’étranger ?
Le nombre de médecins formés chaque année est largement suffisant, et je pense qu’il va tendre à la baisse durant les années à venir. Honnêtement, je n’ai pas les statistiques exactes concernant le nombre de médecins qui partent chaque année vers l’étranger mais, à mon avis, en tant qu’ancien chef du département de médecine au niveau de la Faculté de médecine d’Alger, ce pourcentage ne doit pas dépasser 10 à 15% de l’effectif formé.

 

 

Entretien réalisé par : HANAFI H.


Le système a subi des politiques inadaptées

Parcours d’un ordre sanitaire souffrant

À chaque président ses réformes en matière d’amélioration des prestations de santé, mais force est de constater que les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des attentes.

Le système de santé a toujours constitué un terrain de prédilection pour les chefs d’État pour tenter de faire montre de leur talent en matière de gouvernance. Même si cela n’a pas toujours eu l’effet escompté. Le premier président de l’Algérie, Ahmed Ben Bella, n’a pas eu suffisamment de temps pour exprimer sa façon de voir en termes de politique sanitaire et pour marquer de son empreinte le système sanitaire hérité de la colonisation.

Ainsi, le 8e chef de l’État de l’Algérie indépendante, Abdelmadjid Tebboune, a eu le malheur ou la chance, c’est selon, d’entamer son mandat dans un contexte sanitaire marqué par une crise pandémique exceptionnelle qui a ébranlé la planète entière.

Le successeur du président déchu n’a pas le choix. Il est tenu d’affronter cette situation inédite “de guerre sanitaire”, en mettant en branle le chantier de la “refonte” du système hospitalier qui a été mis à rude épreuve bien avant l’invasion de la Covid-19. Le président Tebboune a commencé par mettre un nouvel “ordre sanitaire administratif et technique” devant mener le chantier de la réforme hospitalière.

L’Agence de sécurité sanitaire placée sous l’autorité de l’éminent Pr Kamel Senhadji s’attellera à mettre fin à l’“errance” sanitaire qui a marqué les 20 ans de règne de Bouteflika, en proposant une nouvelle stratégie des soins.  Un sous-département ministériel pour une gestion déléguée de la réforme hospitalière a été aussi créé.

Une cellule “opérationnelle” de suivi des enquêtes épidémiologique a été également mise de la partie. Quatre institutions pour une même finalité : “moderniser et améliorer l’accès aux soins aux Algériens”. Force est de rappeler que le système national de soins hérité au lendemain du recouvrement de la souveraineté se distinguait par une insuffisance criante aussi bien en infrastructures qu’en encadrement médical et paramédical.

Ce qu’il faudra retenir durant cette période marquant les premières années de l’indépendance, c’est que la médecine n’était pas gratuite. Elle était payante. Il fallait attendre le début des années 1970 pour découvrir les premiers changements en matière de santé. Le président Houari Boumediene décrète, au même titre que pour les autres domaines socioéconomiques, une révolution dans le secteur de la santé.

Après les révolutions agraire, industrielle et culturelle ainsi que scolaire avec l’arabisation tous azimuts, les premiers changements en matière de santé sont la “démocratisation” de la gratuité des soins et le lancement des chantiers de construction des salles de consultations et de soins dans les villages agricoles.

Pour enrayer les maladies moyenâgeuses à transmission hydrique notamment qui étaient en “vogue” à cette époque-là, il a été décrété un programme national de prévention et d’éducation sanitaire.

Après le décès de Boumediene, une nouvelle ère sanitaire débute. Tout en poursuivant l’“idéologie politique” héritée, l’Algérie de Chadli Bendjedid opère un léger “lifting” au socialisme, en s’inspirant d’un nouveau slogan, “Pour une vie meilleure”. Au lendemain de son arrivée au pouvoir en janvier 1979, le président Chadli Bendjedid saute le verrou bloquant le secteur privé, en encourageant la création de cliniques privées.

Le “business sanitaire”
Le mandat de Chadli a été également marqué par l’adoption de la première loi sanitaire, 85-05, qui était d’un grand apport pour le système de santé, c’est le premier outil juridique qui gère le système des soins, ce qui a d’ailleurs permis d’officialiser l’apport du privé au système national des soins.

Cependant, la crise économique de 1985 a cassé quelque part l’“élan” des programmes de construction des établissements de santé. Malgré cela, quelques hôpitaux ont été réceptionnés, à l’exemple de l’EPH de Kouba, de Baïnem et de Zemirli (El-Harrach) qui étaient venus renforcer le parc hospitalier d’Alger qui commençait déjà à “suffoquer” en raison de l’exode rural. Néanmoins, beaucoup de praticiens de santé publique ont relevé l’apport des réformes de Chadli Bendjedid au développement de la santé.

“On ne peut parler d’amélioration d’un système de soins sans l’existence d’un dispositif juridique, sans la construction d’infrastructures et sans la création d’un système de formation efficient”, précisera Pr Belhadj Rachid, chef de service de médecine légale au CHU Mustapha-Pacha.

Pour lui, les réformes “sociales” de Chadli Bendjedid ont permis aux enfants du peuple d’embrasser une carrière de toubib. “Sans la réforme sociale de Chadli, je ne serais jamais devenu professeur en médecine. Chadli a démocratisé le système de formation pour permettre aux enfants du peuple d’aspirer être médecin”, se rappellera Belhadj.

Cependant, l’“ossature” du système des soins commençait à “se fissurer” dans les années 1990 durant la période de terrorisme. “Par le passé, le maillon fort du secteur privé était le médecin généraliste. De par sa formation de haut niveau, le généraliste était au premier rang du système de soins. Il faisait tout. Le diagnostic du généraliste était rarement démenti par le spécialiste. Tout a été détruit durant la période de terrorisme”, regrettera Belhadj.

Le court “intermède” politique de Mohamed Boudiaf, de Ali Kafi et même de Zeroual n’a pas vraiment marqué l’“ordre” sanitaire de l’époque. Ce que retiennent néanmoins nos interlocuteurs des années 1990 est la dégradation de la qualité de formation médicale, notamment en graduation. Le président Bouteflika a cependant débuté son mandat par l’annonce en grande pompe d’un immense chantier de réforme hospitalière qui n’a pas été mené jusqu’au bout pour mettre fin à la gabegie héritée des années 1990.

L’embellie financière à partir de 2003 conjuguée à la crise politique liée à la candidature de Ali Benflis à la présidentielle de 2004 a totalement “remis en cause” le chantier en question. Alors qu’un ministre de la Santé et de la Réforme hospitalière en la personne du Pr Abdelhamid Aberkane (2001-2003) avait finalisé le diagnostic et affiné la nouvelle stratégie sanitaire à adopter.

Le président déchu Bouteflika a préféré donner une autre dimension au système national des soins, mais selon la logique libérale de bazar. Les trois premiers mandats du 7e président de l’Algérie étaient marqués par l’apparition du “business sanitaire”.

Ce “business sanitaire” était visible dans l’“exportation” des malades à l’étranger et l’explosion de la facture d’importation de médicaments. “Le président Bouteflika avait donné l’exemple en se soignant au Val-de-Grâce. C’est durant les 20 ans de Bouteflika que le record de malades transférés à l’étranger se pulvérisait d’année en année. La recette import-import inventée ces 20 dernières années a été également imposée au secteur de santé”, déplorera Pr Belhadj.
 

H. H.


La Réforme hospitalière: Un vieux projet inachevé

La réforme hospitalière est un vieux projet. Il a été, pour la première fois, abordé au début du premier mandat de Bouteflika. C’était Abdelhamid Aberkane, ministre de la Santé et de la Réforme hospitalière de 2001 à 2003, qui a été désigné, compte tenu de sa longue expérience en tant que président du Conseil exécutif de l’OMS, pour mener à bon port le bateau de la “refonte du système de santé”.

Les mesures concrètes et pratiques d’Aberkane de 2002, pour juguler la dangereuse descente aux enfers du système, n’ont jamais vu le jour. De l’avis de nombreux praticiens de santé publique, il serait nécessaire aujourd’hui de déterrer le rapport final du Conseil national de la réforme hospitalière que M. Aberkane avait mis en place en août 2002. Pour eux, la réflexion engagée par les experts du CNRH demeure plus que jamais d’actualité.

Les 30  membres  du  Conseil, dont  la  coordination  a  été  confié au Pr Messaoud Zitouni, ont produit, après 13 mois de labeur, des  éléments constitutifs de base du chantier de la réforme. Les Pierre Chaulet, Jean-Paul Grangaud, Farid Kacha, Ghania Graba, Zahia Mentouri-Chentouf Zahia, pour ne citer que ceux-là, ont montré la voie à suivre. Ils étaient au total 30 experts a avoir émis des solutions qui permettent au système de santé de sortir de son marasme.

En fait, c’est en partant d’un tableau sans complaisance de l’état “triste” des hôpitaux, que les membres  ont  pu  formuler  les  objectifs  de  la réforme hospitalière, dans le  cadre plus  global d’un  système  de  santé  cohérent. S’agissant des objectifs liés à la qualité des soins, le Conseil en question préconise de développer une réflexion autour de l’accréditation des structures hospitalière en intégrant le concept d’évaluation de la qualité des soins hospitaliers, ainsi que l’audit clinique des pratiques professionnelles.

Sur  un  autre  plan, les  architectes  de  la  réforme  version “Aberkane” recommandent la nécessité de réfléchir à un statut homogène des cliniques privées ainsi qu’aux moyens qui permettront d’intégrer les établissements privés au système national de santé dont le seul garant reste l’État. Un statut homogène qui permet de développer la complémentarité entre les différents établissements publics et les établissements privés. 

La finalité de cette proposition est de parvenir à intégrer “le privé” dans le schéma d’organisation du système, afin d’assurer l’égalité d’accès aux soins (de proximité) et d’assurer une maîtrise des coûts.

La réflexion autour de la façon de prendre en charge les besoins sanitaires de la population s‘est taillé une place non négligeable dans le rapport final. L’amélioration de la qualité de leur prise en charge des malades exige la mise en place d’un système d’évaluation du réseau et de la qualité des soins. Quant au système de financement des hôpitaux basé sur le forfait décrié des années durant, les experts ont suggéré un autre modèle de financement.

Concernant le dossier ressources humaines, les experts relèvent l’urgence d’entreprendre l’adaptation des statuts de l’ensemble des personnels de santé, tout en améliorant le système de formation. Pour le Pr Abdelhamid Aberkane, “il est nécessaire, pour ce qui est du personnel soignant, de trouver différents moyens de valoriser le travail accompli, en particulier dans le secteur public, en responsabilisant davantage les professionnels et en liant leur salaire à une évaluation plus précise de leur activité”.
 

H. H.