Sellal transféré de Koléa à la prison d’El Ménéa

Après Ali Haddad, Tahkout et Ahmed Ouyahia

Salima Tlemcani, El Watan, 31 août 2020

A peine 48 heures après le transfert de l’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, de la prison de Koléa à celle de Abadla, wilaya de Béchar, située à plus de 1000 km au sud-ouest d’Alger, c’est au tour de son prédécesseur au poste de chef de l’Exécutif, Abdelmalek Sellal, d’être déplacé à la prison d’El Ménéa, distante de 270 km de Ghardaïa, chef-lieu de la wilaya, qui, elle, se trouve à 600 km au sud de la capitale.

Son convoi a quitté la prison de Koléa vendredi dernier, au lever du jour. Les deux ex-Premiers ministres ont plusieurs affaires en instruction à la Cour suprême et des procès en première instance et en appel. Leurs avocats se sont déclarés «surpris» par ces décisions, tout en reconnaissant que celles-ci sont prévues par la loi.

Il faut dire que le recours de Ali Haddad, patron du groupe ETRHB, à coups de 10 millions de dollars, à une boîte américaine de lobbying pour le faire «libérer» sous la pression internationale, fait l’effet d’une bombe dans les milieux judiciaires. L’autorité soupçonne l’implication de certains avocats, faisant partie d’une défense composée de nombreuses «grosses pointures» du barreau d’Alger, aussi bien de Ali Haddad que de Mahieddine Tahkout, patron du groupe Cima Motors. Les deux hommes d’affaires auraient continué à diriger leurs empires financiers à partir de la prison.

Le contrat avec le bureau américain a suscité la colère du président Tebboune qui, lors d’un discours devant les walis, le 12 août, a qualifié ce contrat de «complot visant la stabilité de l’Algérie», en se demandant comment Ali Haddad, sans le nommer, a pu signer un tel contrat alors qu’il est incarcéré. «Ils sont en prison et leurs millions de dollars sont distribués à l’étranger.

Qui a donné les ordres ? Qui a sorti ces millions de dollars ? Le peuple doit savoir. Les responsables étaient désignés par téléphone, avec des sacs d’argent, dans la nuit. Mais ce temps est révolu». Le soir même, un communiqué du ministère de la Justice a annoncé le transfert des deux hommes d’affaires, Ali Haddad et Mahieddine Tahkout, condamnés respectivement à 18 et 16 ans de prison ferme, d’El Harrach, à Alger, vers Tazoult, à Batna pour Haddad et Babar, à Khenchela pour Tahkout, les coupant ainsi de tout contact avec l’extérieur.

Mercredi 26 août 2020, et alors qu’Ahmed Ouyahia devait comparaître en appel, dans le cadre de l’affaire Sovac, il se trouve embarqué à 4h à bord d’un fourgon cellulaire, en direction de la prison de Abadla à Béchar.

Le vendredi 28 août 2020, au lever du jour, Abdelmalek Sellal est lui aussi transféré vers la prison d’El Ménéa, à Ghardaïa. Les deux anciens responsables ont plusieurs affaires en instruction à la Cour suprême, mais aussi des procès en appel et en première instance, durant le mois de septembre courant. Selon des sources bien informées, l’administration judiciaire compte recourir au système de procès à distance (visioconférence), surtout qu’avec les dernières dispositions, les magistrats ne sont pas tenus d’avoir l’accord préalable du prévenu pour une telle procédure. Pour Me Fetnassi, avocat d’Ahmed Ouyahia, «dans l’absolu, rien n’empêche l’administration pénitentiaire de décider du transfert d’un détenu.

Mais l’usage et la pratique n’ont jamais envisagé de telles mesures, que je qualifie de bannissement, celles qui existaient avant 1990 et qui avaient été abrogées. La prison d’El Harrach a de tout temps été celle des prévenus non encore définitivement condamnés. Comment vont faire les magistrats conseillers de la Cour suprême pour auditionner le prévenu et lui faire signer les procès-verbaux ? Comment assurer une prise en charge sanitaire à un détenu cancéreux à plus de 1000 km d’Alger ? Nous ne comprenons pas l’arrière-pensée de telles mesures». Abondant dans le même sens, Me Khader, avocat de Abdelmalek Sellal, estime que ce dernier est toujours en détention préventive, dans la mesure où il n’a été condamné définitivement que dans un seul procès. Il lui reste trois affaires en instruction à la Cour suprême et deux procès en appel. «Son transfert à El Ménéa s’apparente à une déportation. Il ne répond à aucune logique.

C’est une déportation. Les détenus peuvent refuser de répondre aux questions par visioconférence, obligeant la justice à les ramener à Alger pour leurs procès. Ces prévenus ne sont ni de dangereux délinquants ni des récidivistes», indique-t-il. «A-t-on peur de leurs déclarations en audience ?» s’interroge-t-il. La question de l’avocat est pertinente dans la mesure où les deux responsables ont jeté un pavé dans la mare en évoquant certaines vérités.

Ahmed Ouyahia a parlé des sommes colossales que les sociétés chinoises ont empochées dans le cadre des projets de construction de logements, et Abdelmalek Sellal s’est défendu en affirmant qu’en tant que Premier ministre, il avait appliqué le programme du président Bouteflika, «comme l’ont fait tous les ministres qui se sont succédé» depuis son arrivée à El Mouradia. Il faut dire qu’il n’y a pas que les deux hommes d’affaires Haddad et Tahkout et les deux ex-Premiers ministres qui sont concernés par les transferts vers des prisons lointaines d’Alger.

Des informations font état aussi d’une liste de responsables, dont l’ex-DGSN, Abdelghani Hamel, ainsi que des ministres et des responsables, qui vont «déménager» vers d’autres établissements distants de la capitale. Est-ce la peur d’un quelconque incident dans les prisons qui a poussé l’autorité judiciaire à dispatcher les détenus, ou est-ce la volonté de réduire l’impact des révélations que peuvent faire ces derniers à l’audience ? La question reste posée.