Amélie Myriam Chelly*: «Il y a désormais un axe Israël/EAU/Égypte contre un axe Ankara/Doha/Frères musulmans»

El Watan, 30 août 2020

L’État hébreu et les Emirats arabes unis doivent acter, début septembre, la normalisation de leurs relations, ce qui ferait d’Abu Dhabi le troisième pays arabe seulement à suivre ce chemin depuis la création d’Israël en 1948. Amélie Myriam Chelly, spécialiste française de l’Iran et des islams politiques, explique les implications de cet accord sur la région du Proche-Orient. Entretien.
 
-Israël et les Emirats arabes unis ont annoncé jeudi 13 août qu’ils allaient établir des relations diplomatiques complètes dans le cadre d’un accord négocié par les Etats-Unis. Pourquoi, selon vous, Abu Dhabi a décidé de faire un tel pas ?

Après l’Egypte en 1979 et la Jordanie en 1994, les Emirats normalisent à leur tour leurs relations diplomatiques avec l’Etat hébreu. Cette reconnaissance officielle entérine des relations commerciales et sécuritaires préexistantes entre les deux Etats, que la presse israélienne ou émiratie ne dissimulait pas par ailleurs. Selon un article récent du Haaretz, il ressort que les directeurs successifs du Mossad rencontrent les hauts responsables des pétromonarchies du Golfe persique depuis les années 1960.

Bien que symboliquement opposées sur la question palestinienne, les monarchies du Golfe et l’Etat d’Israël ont des intérêts convergents, et ce, depuis la guerre froide. Etant dans le camp occidental, ces Etats voyaient en l’Egypte de Nasser ou dans les régimes baathistes syrien et irakien le prolongement de la menace soviétique dans la région.

Aujourd’hui, ces mêmes entités ressentent l’expansionnisme turque et frériste d’une part, et le chiisme révolutionnaire iranien d’autre part comme des menaces existentielles communes. Donc, Israël et les Emirats n’ayant pas de contentieux territorial et n’étant pas concurrents dans le secteur énergétique, leur alliance désormais officielle repose sur le bon sens et la sécurité nationale bien comprise des deux nations.

-Que gagnent les Emirats arabes unis en se rapprochant d’Israël ?

Cette normalisation s’accompagnera de la conclusion d’autres accords entre les deux pays, dont les retombées seront bénéfiques pour les Emirats, notamment en matière de technologie de pointe, de renseignement et de sécurité, de tourisme ou encore de coopération scientifique et académique. A titre d’exemple, le secteur touristique aux Emirats a considérablement pâti de la crise sanitaire due à la Covid-19 et les professionnels du tourisme des deux pays incitent vivement depuis cet accord leurs ressortissants à visiter Dubaï ou Tel-Aviv.

-Les Etats-Unis ont-ils joué un rôle dans ce rapprochement ?

En ce qui concerne les protagonistes de ce rapprochement en coulisses, il est actuellement trop tôt pour pouvoir se prononcer avec certitude, faute de recherches et de documents établis. Certains analystes affirment que ce rapprochement aurait été imposé par Donald Trump, selon son agenda politique, à quelques mois de l’élection présidentielle. C’est une thèse plutôt fragile étant donné que l’électorat américain n’accorde que très peu d’importance aux questions internationales.

En revanche, on pourrait légitimement se pencher sur l’activisme du gendre du président américain, Jared Kushner, qui gère les relations avec les pays du Golfe selon un agenda où des intérêts financiers personnels entrent souvent en compte. Pour finir, notons également que les diplomates des EAU connaissent parfaitement les rouages de la politique et des institutions américaines.

En effet, leur ambassadeur à Washington, Yousef Al Otaïba, est un redoutable lobbyiste qui a prouvé qu’il était en mesure de faire pencher la diplomatie américaine en faveur des intérêts stratégiques des Emirats, les dossiers iranien et qatari en étant de parfaits exemples.

-L’accord de normalisation entre l’Etat hébreu et Abu Dhabi s’est fait au prix de l’abandon de la cause palestinienne. Pensez-vous que les Emirats seront mis au ban par les pays arabes, dont la conduite concernant le dossier du conflit palestino-israélien est dictée par l’initiative arabe de paix ?

Les Emirats ont tenté de présenter cet accord avec Israël comme étant positif pour la cause palestinienne. En effet, l’annexion de la Cisjordanie préparée par Benyamin Netanyahu, sous l’impulsion de la branche la plus radicale du Likoud, était imminente et il semble que c’est Abu Dhabi qui en ait obtenu la suspension. Évidemment, l’avenir ne nous dit pas si cette suspension aboutira ou non à un abandon pur et simple ou à une reprise ultérieure. Aussi, les officiels émiratis ont exprimé leur joie et leur émotion de pouvoir désormais permettre à leurs ressortissants d’aller prier à la mosquée d’Al Aqsa, bien que conformément à une fatwa de 2012 émise par le mufti de Jérusalem, les Emiratis pourraient voir leur accès à l’esplanade des Mosquées interdit suite à la signature de cet accord.

Surtout, il faut garder à l’esprit qu’actuellement l’idée de normalisation des relations avec l’Etat d’Israël est très en vogue au sein des chancelleries des pays membres du Conseil de coopération du Golfe, et surtout qu’Abu Dhabi n’aurait jamais pris une telle décision sans l’aval plein et entier de l’Arabie Saoudite. Par ailleurs, selon certains bruits de couloir, le Soudan et le Maroc pourraient aussi emboîter le pas aux EAU sur cette voie de la reconnaissance. L’histoire récente montre que la réaction de la Ligue arabe au transfert de l’ambassade américaine et donc de la reconnaissance par Washington de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu a été très timide et n’a été suivie d’aucunes représailles de quelque nature que ce soit. Il est donc peu probable que les pays arabes mettent les Emirats au ban, d’autant que les fonds souverains de ce pays ont massivement investi dans l’économie des pays du Maghreb ou du Proche-Orient. A ce jour, les résolutions les plus concrètes et coercitives prises par les pays arabes n’ont été qu’à l’égard de la Syrie, du Hezbollah et de l’Iran…

-Le dossier iranien, ou ce que les pays arabes appellent «la menace iranienne», explique-t-il à lui seul cette normalisation ?

De nombreux experts et diplomates – et non des moindres – expliquent cet accord de normalisation comme étant la conséquence directe de la menace iranienne, les Emirats et Israël faisant front face à un ennemi commun. Ce rapprochement étant une application en realpolitik de l’adage «l’ennemi de mon ennemi est mon ami». Il me semble que cette construction intellectuelle est en partie erronée étant donné que l’Iran et les Émirats ne sont pas des ennemis. Premièrement, les EAU ont permis à l’économie iranienne de survivre et de contourner l’embargo. De nombreux biens de consommation occidentaux ou asiatiques disponibles dans les commerces en Iran sont importés via les ports des Émirats.

Deuxièmement, le secteur bancaire et immobilier de Dubaï a permis la sécurisation des avoirs financiers des dignitaires iraniens et de leurs proches. Troisièmement, de nombreux investisseurs et commerçants iraniens contribuent depuis des décennies à l’essor de l’économie émiratie. Quatrièmement, Abu Dhabi craignant une victoire des djihadistes à Damas (notamment ceux issus de la mouvance des Frères musulmans), les Emirats soutiennent fermement la réintégration de la République arabe syrienne – alliée stratégique historique de la République islamique d’Iran – au sein de la Ligue arabe. C’est la raison pour laquelle leur ambassade à Damas a rouvert en 2018 et qu’il est très fort probable, selon certaines sources, que des pétroliers émiratis aient fourni l’Etat syrien en hydrocarbures iraniens pour contribuer à l’effort de guerre, malgré les sanctions internationales frappant le régime syrien. Les Emirats et l’Iran ne sont certes pas amis, mais leurs relations complexes ne permettent pas de les décrire comme des ennemis, et certains diplomates à Abu Dhabi ont clairement affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un accord contre l’Iran.

D’un point de vue purement sécuritaire, les Emirats ont besoin d’Israël pour contrer la Turquie frériste d’Erdogan. Sur la scène internationale, Abu Dhabi s’oppose systématiquement à Ankara et met tout en œuvre pour que la Turquie ne s’installe ni en Irak, ni en Syrie, ni en Libye, et l’armée des Emirats vient tout récemment d’apporter son soutien à la Grèce et à Chypre. Les EAU ont, par ailleurs, interdit la confrérie des Frères musulmans et sont intraitables avec leurs adeptes, ce qui explique d’ailleurs la mise au ban du Qatar en 2017. De son côté, Israël considère également les manœuvres de la marine turque en Méditerranée comme agressive et invasive et le soutien de l’AKP au Hamas frériste nourrit d’autant plus l’hostilité israélienne. Suite à cet «accord d’Abraham», pour reprendre la terminologie désormais consacrée, nous avons donc non pas à un axe Israël/EAU contre un axe Téhéran/Baghdad/Damas, mais plutôt un axe Israël/EAU/Egypte contre un axe Ankara/Doha/Frères musulmans.

-Quel est justement l’impact de l’accord EAU-Israël sur l’Iran ?

L’antisionisme constituant l’un des piliers idéologiques fondateurs de la République islamique, les dirigeants iraniens ne pouvaient en toute logique que condamner cet accord. Ainsi, le président Rohani a critiqué cette reconnaissance avec véhémence et le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a déclaré que les Emirats commettaient une grave erreur en comptant sur Israël pour garantir leur sécurité.

Ce que les Iraniens peuvent craindre à juste titre consiste en ce que le territoire des EAU serve aux Israéliens de base arrière pour des opérations de surveillance des activités militaires iraniennes, notamment dans le Golfe persique, ou encore pour des actes malveillants comme le brouillage-radar de complexes militaires ou industriels iraniens. C’est la raison pour laquelle le chef d’état-major des Forces armées iraniennes, Mohammad Bagheri, a menacé les Emirats d’un changement d’attitude si la sécurité nationale de l’Iran était mise en cause par cet accord.

Pour autant, les crises régionales successives ont dévoilé l’aptitude des hommes politiques iraniens à tirer leur épingle du jeu dans des situations a priori délicates et hostiles. Ainsi, les accords entre les EAU et Israël pourraient même aller dans le sens des intérêts stratégiques de l’Iran, et ce, à trois égards. D’abord, cet accord pourrait inaugurer l’ouverture d’un second canal diplomatique – outre celui du sultanat d’Oman – entre l’Iran et Israël, ce qui permettrait de transmettre des messages par un tiers neutre entre deux Etats hostiles qui ne se parlent pas et ainsi désamorcer des tensions à venir. Ensuite, cette situation permet à l’Iran de redorer son blason qui a été terni par la crise confessionnelle au Levant, au sein du monde arabe, en exaltant la cause palestinienne qui est passée au minimum au second plan par les Etats arabes eux-mêmes, bénéficiant ainsi d’un soft-power tout acquis (la majorité des opinions arabes étant contre tout rapprochement avec Israël).

Enfin, l’Iran pourrait engager légalement la responsabilité des Émirats en cas d’acte malveillant engagé par Israël ou pour le compte de l’Etat hébreu, s’il est formellement identifié comme étant en provenance du territoire émirati. En définitive, seule la perspective d’une remise en question de la souveraineté iranienne sur les îles d’Abou Moussa, de la petite et de la grande Tomb pourrait effectivement constituer une conséquence allant contre les intérêts de l’Iran, si on envisage l’hypothèse que les Emirats, forts de cet accord avec Israël, s’estiment en droit de revendiquer la possession de ces îles du Golfe persique.

Propos recueillis par  Zine Cherfaoui

 
* Sociologue et spécialiste de l’Iran et des islams politiques