Les effets dévastateurs de la «crise de confiance»

El Watan, 27 août 2020

Le nouveau coronavirus se propage à Béjaïa en silence et dans l’indifférence d’une grande partie de la population, qui a la tête ailleurs en ces temps de vacances et de chaleur, encouragée par l’interdiction de la communication officielle sur la situation. Dans la rue, on ne parle presque plus du corona.

Le relâchement tranche sévèrement avec la pression qui ne quitte pas les hôpitaux, seuls endroits qui nous rappelle la triste réalité. Le 12 août, la wilaya a enregistré 69 cas positifs en 24 heures, la plus grosse progression épidémiologique du jour, loin d’Alger et d’Oran.

Cinq jours plus tard, elle a été encore en tête du classement avec 38 nouveaux cas. Si l’évolution de l’épidémie se manifeste en dents de scie, le risque d’une nouvelle flambée est omniprésent. Et Akbou l’a vérifié à ses dépens.

Il y a quelques jours, la moitié des cas cumulés en 24 heures dans la wilaya est comptée à l’hôpital de cette ville. 22 personnes déclarées positives d’un coup à la Covid-19, dont la majorité est de la commune.

Akbou est devenue un nouveau foyer de contamination qui inquiète le maire, Mouloud Salhi. «Je tire la sonnette d’alarme et je fais appel à la population pour faire preuve de vigilance et de sagesse en observant les mesures barrières», nous déclare-t-il. «On a pourtant mis en œuvre tous les moyens pour prévenir la Covid-19. Malheureusement, il y a un relâchement de la part de la population, malgré les campagnes de sensibilisation qu’on a menées avec le mouvement associatif», relève Mouloud Salhi.

«À quoi sert un couvre-feu… ?»

Le travail de sensibilisation a été intense à l’apparition de l’épidémie. On a vécu des épisodes réconfortants de l’implication d’associations et de comités de village partout dans la wilaya.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, les voix qui sensibilisaient se sont tues. Les campagnes de désinfection des espaces publics des premiers jours ont cessé, tout comme se sont retirés les comités de citoyens qui veillaient à désinfecter véhicules et personnes à l’entrée de certains villages. «Dans les quartiers où nous allions pour sensibiliser, on nous lançait que nous étions en train de nous ‘‘casser la tête’’ pour rien. Les gens ne croient plus en rien.

C’est grave !» se désole le Dr Boucheffa, urologue et l’un des porte-parole du comité Stop-Covid-19. «Nous avons fait dans la sensibilisation et accompagné les établissements hospitaliers et le corps soignant, mais à un moment donné, nous avons été dépassés. La société fait tout le contraire de ce qu’on lui recommande», déplore le Dr Boucheffa.

S’il est évident que la population a une responsabilité dans la persistance de l’épidémie, ce n’est pas pour autant, objecte notre interlocuteur, qu’«on peut lui endosser la responsabilité des dérives et du déni de la part de l’Etat». «A quoi sert un couvre-feu à partir de 13h ou 15h ? C’est illogique.

Tout le monde se retrouve dehors en même temps !» constate le Dr Boucheffa, qui analyse que ce sont de telles décisions, où les professionnels de santé sont écartés, «qui font que la population ne croit plus à la crise sanitaire». «Il n’y a jamais eu réellement de la réflexion et de la concertation», est-il convaincu.

Les contaminés se cachent

«La sensibilisation se fait, mais plus comme avant», reconnaît, aussi, Mouloud Salhi. Ce constat est valable pour les 52 communes de la wilaya, où l’on a tendance à «oublier» le coronavirus, suite logique de la grosse lacune dans la communication officielle. On ne s’en rappelle qu’à la publication des chiffres globaux et peu parlants de la commission nationale de suivi de la pandémie.

Localement, plus de bilans détaillés. Les directions de la santé viennent d’être rappelées de ne plus communiquer avec la presse sur le sujet, un tour de vis qui ajoute du flou à l’opacité de la situation. Au frein donné à la sensibilisation, s’ajoute donc le black-out sur l’information pour constituer deux ferments de la crise.

«Dans quel intérêt on ne communique pas ? A-t-on quelque chose à cacher ? Ce n’est pas du vol et on n’est pas en train de manipuler de la drogue !» s’exclame le Dr Boucheffa.

A cela, il faut ajouter qu’à Béjaïa, comme ailleurs, les contaminés se cachent pour éviter le regard stigmatisant des gens, comme par culpabilité. Ce sont autant de facteurs qui réduisent fatalement de la réalité de l’épidémie et encouragent le déni. «Je ne connais personne qui en est atteint autour de moi», nous lance, confiant, un commerçant sans masque.

Force est de constater que certains commerçants veillent au respect du protocole sanitaire anti-Covid-19 exigé, mais que beaucoup sont peu ou pas du tout regardants sur le port du masque de protection et la distanciation physique.

Le P/APC d’Akbou a appelé le wali à exiger de durcir le contrôle. Sauf que les services censés le faire dans la commune, ceux de la DCP en l’occurrence, se retrouvent avec un effectif réduit depuis que quelques-uns de leurs éléments ont été déclarés positifs à la Covid-19, selon le maire.

Durcissement des mesures

La crise sanitaire à Akbou a amené le président de l’APC à écrire, mardi dernier, au wali. Il le sollicite pour prendre les décisions urgentes qui relèvent de ses prérogatives et qui s’imposent face à l’inquiétante progression du virus. «Nous avons saisi le wali pour des mesures particulières, en prenant en considération le cas de la commune», nous informe l’édile communal. Pour Mouloud Salhi, il n’y a aucun doute : «la situation est alarmante.»

Deux élus sont actuellement en confinement. Il est attendu du premier responsable de la wilaya «un durcissement des mesures». La demande du maire ne fait référence à aucune mesure précise, mais l’on comprend qu’au rythme où va la crise sanitaire, Akbou est candidate à un couvre-feu et à un confinement plus rigoureux.

Mais, il y a peu de chance que cela puisse s’appliquer, pour la raison que la même mesure a été demandée par le wali pour application dans plus de 17 communes de la wilaya, mais non acceptée par le Premier ministre. Bien au contraire, le gouvernement a décidé d’un déconfinement progressif et supposé être contrôlé, depuis le 15 août, avec l’allégement des horaires du couvre-feu et la réouverture des cafés, restaurants, mosquées, hôtels et plages.

A Akbou, les contaminations n’ont pas épargné le personnel de la commune. L’APC a été dans l’obligation de fermer, la semaine dernière, les services communaux, et ce, pour la seconde fois, après l’avoir fait en juillet au lendemain de la contamination d’un vice-président de l’APC. Cette fois-ci, la situation s’est aggravée et le virus a emporté le président de la commission sociale de l’Assemblée.

Le dernier communiqué de l’APC alerte sur l’apparition «de plusieurs cas confirmés de contamination par la Covid-19 au niveau du siège de la commune», dont le secrétaire général.

Depuis le 23 août, l’administration communale s’est mise au service minimum. «Avec le Croissant-Rouge et quelques entreprises, nous procédons à la désinfection des locaux de l’APC, des écoles, CEM, lycées, banques», assure le P/APC. Dans cette deuxième plus importante ville de la wilaya, comme dans toutes les autres, les habitudes ne changent pas, malgré le risque évident de contamination.

Les cérémonies de mariage s’y tiennent toujours, selon notre interlocuteur, malgré le maintien de la fermeture des salles des fêtes, qui continuent à chômer en cet été, censé être synonyme de haute saison. Toutefois, il faut relever que les décorateurs de voitures de mariés travaillent, confirmant que les fêtes de mariage n’ont pas cessé.

«La Covid-19 est bien là»

«Il y a encore de la résistance», constate le maire d’Akbou. «C’est pour cela que j’en appelle à la vigilance de toute la population et à la conscience surtout des commerçants, au niveau des superettes, des stations-service, des cafés et des restaurants», ajoute-t-il, inquiet. «La Covid-19 est bien là. Si les comportements ne changent pas, la situation sera de plus en plus difficile», alerte-t-il sur une situation qui ne diffère pas trop de celle du chef-lieu de la wilaya, qui reprend son rythme infernal de l’été.

L’ouverture officielle, par arrêté, de 34 plages autorisées à la baignade a libéré des milliers d’estivants qui affluent vers le littoral de la wilaya. Les week-ends, notamment, les plages grouillent de monde et il est impossible de faire respecter la distanciation édictée comme préalable pour l’autorisation de la baignade. L’arrêté du wali a même souligné la condition pour les estivants de se soumettre au contrôle de la température corporelle que devront assurer les éléments de la Protection civile. Il n’en est rien.

«L’explosion du nombre des nouveaux cas de contamination vient en grande partie des estivants qui arrivent de l’extérieur de la wilaya», nous assure une source administrative.

Aucun moyen désormais de le vérifier au niveau de la DSP. Mais il suffit de voir les différentes plaques d’immatriculation des véhicules qui ont gagné Béjaïa ces derniers jours pour s’apercevoir que l’on vient de partout. Les RN9 et RN24, sur les deux côtes, ont repris le rythme infernal des encombrements.

La Covid-19 y trouve les meilleures conditions pour s’épanouir, comme elle menace de le faire aussi parmi la communauté universitaire qui reprend progressivement le chemin des facs. «Il aurait fallu débattre dès le début des conditions de la rentrée universitaire. Des étudiants viendront de partout et on ne sait même pas si leur entourage est contaminé», alerte le Dr Boucheffa, qui ne veut pas pour autant être alarmiste.

«La situation n’est pas aussi dramatique qu’elle ne l’a été auparavant, mais personne ne sait comment elle le sera dans les prochains jours. A la population de prendre conscience et bloquer l’évolution du virus en respectant la distanciation, en se nettoyant les mains et en portant une bavette», conseille-t-il. «C’est tout ce qui reste à faire», conclut le Dr Boucheffa.