Des magistrats enfoncent Saïd Bouteflika

Affaire de l’instrumentalisation de la justice et des pressions sur les juges

Salima Tlemcani, El Watan, 24 août 2020

Le dossier Tayeb Louh a fini par emporter Saïd Bouteflika, frère conseiller du Président déchu. Les magistrats conseillers près la Cour suprême l’ont auditionné à la prison militaire de Blida, avant de l’inculper pour plusieurs faits liés, entre autres, pour «trafic d’influence», «entrave à la justice», «incitation à la partialité», pour «faux en écriture officielle et trafic d’influence». Des griefs reprochés également à l’ex-ministre et qui démontrent à quel point la justice a été instrumentalisée pour la mettre au service des tenants du pouvoir.

Les révélations de l’ex-ministre de la Justice, Tayeb Louh, devant les magistrats conseillers de la 5e chambre près la Cour suprême, ont fini par éclabousser Saïd Bouteflika, frère cadet et ex-conseiller du Président déchu.

Auditionné par les juges à la prison militaire de Blida, où il purge une peine de 15 ans de réclusion criminelle pour «complot contre l’autorité de l’armée et de l’Etat», Saïd Bouteflika, qui avait gardé le silence durant le procès en première instance et devant la cour militaire d’appel de Blida, a fini par récuser toutes les inculpations retenues contre lui, dans le cadre de l’affaire Tayeb Louh, qui concerne essentiellement l’instrumentalisation de la justice, à travers des «instructions», des «interférences», mais aussi des «pressions» qu’ont subies de nombreux juges pour les pousser à orienter la procédure judiciaire en «faveur» d’oligarques connus pour leur proximité avec le clan présidentiel, comme les frères Kouninef et Ali Haddad, mais aussi pour débarrasser Chakib Khelil, l’ex-ministre de l’Energie, des inculpations qui pèsent sur lui et du mandat d’arrêt international dont il a fait l’objet, lui, son épouse et ses deux enfants, au mois d’août 2013, pour des faits de corruption, ou encore pour influer sur les résultats des élections législatives de 2017, à travers les «instructions» envoyées aux magistrats qui présidaient les commissions électorales, notamment à l’ouest du pays.

L es nombreux témoins à charge, tous des juges, auraient apporté des preuves accablantes sur les «pressions» exercées à travers des SMS envoyés à partir de ses sept lignes téléphoniques que les enquêteurs ont récupérées.

Confronté à ses anciens subordonnés, l’ex-garde des Sceaux aurait expliqué qu’en ce qui concerne Chakib Khelil, c’est le conseiller du Président, Saïd Bouteflika, qui lui aurait demandé de trouver «une parade» pour faire «annuler le mandat d’arrêt international et la procédure de poursuite engagée contre lui et les membres de sa famille».

L’affaire Sonatrach II, faut-il le préciser, concernait les marchés obtenus par le groupe pétrolier italien Eni, à travers sa filiale Saipem en Algérie, et les transferts d’importants fonds vers des comptes domiciliés dans des paradis fiscaux.

Les mandats d’arrêt internationaux concernaient neuf personnes, dont Chakib Khelil, son épouse, ses deux enfants, le puissant homme d’affaires Omar Habour, son associé, Farid Bedjaoui, son conseiller financier, Réda Hamech, son homme de confiance et ancien directeur de cabinet de Mohamed Meziane, PDG de Sonatrach, ainsi qu’un ancien vice-président de Sonatrach et sa fille, tous poursuivis pour «corruption», «trafic d’influence», «abus de fonction», «blanchiment d’argent», «direction d’une association de malfaiteurs» et «organisation criminelle transnationale».

En cavale aux Etats-Unis depuis mai 2013, Chakib Khelil va être blanchi dès la fin de 2015 avant de revenir au pays, où il est accueilli en grande pompe par le wali d’Oran au mois de mars 2016 et fera par la suite des tournées dans plusieurs wilayas, avec escorte et médias lourds durant deux ans.

«Instruits» par l’ex-ministre de la Justice, les magistrats de la chambre d’accusation près la cour d’Alger ont trouvé «la parade judiciaire» pour annuler les charges retenues contre l’ex-ministre, un des hommes les plus proches du Président déchu.

Il en fera de même pour aider, sur recommandation du frère conseiller du Président, les frères Kouninef et Ali Haddad, à assainir des contentieux, liés entre autres au foncier et à obtenir des décisions en leur faveur.

Lors des élections législatives de 2017, de nombreux magistrats qui présidaient les commissions électorales, particulièrement à l’ouest du pays, se seraient retrouvés sous la pression des «SMS» et des «instructions» de l’ex-garde des Sceaux, pour changer le cours du scrutin au profit du FLN, auquel appartient l’ex-ministre.

Plus d’une vingtaine de magistrats «victimes» de ces «pressions» ont été entendus comme témoins à charge par les magistrats instructeurs près la Cour suprême.

Pas uniquement contre lui, mais également contre son ancien inspecteur général, Tayeb Benhachem, en détention et qui aurait été utilisé tantôt pour «sanctionner» les juges réfractaires, tantôt pour agir au nom du ministre.

Confondu par ces «révélations», Tayeb Louh renvoie ses décisions à des «instructions» de Saïd Bouteflika «en sa qualité de conseiller et de frère» du Président déchu.

Les juges requalifient les faits en crimes. Ils se déplacent à la prison militaire de Blida et procèdent à l’audition de Saïd Bouteflika.

Ce dernier nie avoir donné «une quelconque instruction», et renvoie la balle vers Tayeb Louh, son proche ami d’hier, auquel il aurait fait miroiter le costume de candidat à la succession.

Les juges l’informent de son inculpation pour les mêmes griefs retenus contre l’ex-garde des Sceaux, sans toutefois le mettre sous mandat de dépôt.

Il est important de rappeler qu’en plus de l’instruction auprès de la Cour suprême, un deuxième dossier lié à d’autres affaires impliquant Saïd Bouteflika est pendant au niveau tribunal de Sidi M’hamed.

Il y a quelques mois, des magistrats avaient été désignés pour ouvrir une information judiciaire pour les mêmes présumés faits pour lesquels il a été inculpé, mais qui concernent d’autres institutions de l’Etat. L’affaire de Tayeb Louh montre à quel point la justice a été instrumentalisée par les tenants du pouvoir pour la mettre à leur service.

Elle n’est pas un cas isolé puisqu’à ce jour, elle reste l’otage des dirigeants qui en font un moyen de répression, de règlement de comptes et de lutte pour le maintien aux commandes du pays.