Pr Ahmed Fouatih Zoubir. Chef de service d’épidémiologie et de médecine préventive au CHU d’Oran : «La Covid-19 nécessite une action intégrée»

Akram El Kébir, El Watan, 17 août 2020

Le professeur Ahmed Fouatih Zoubir, enseignant-chercheur en médecine sociale épidémiologie à la faculté de médecine de l’université Oran 1 Ahmed Ben Bella, est chef de service d’épidémiologie et de médecine préventive au CHU d’Oran. Connu pour être coordonnateur du réseau régional des registres du cancer, Ouest et Sud-Ouest algériens, et membre du comité de pilotage du Plan national cancer 2015-2019, il est actuellement membre du comité scientifique de suivi de la pandémie Covid-19 et de la cellule opérationnelle pour l’optimisation du rendement des enquêtes épidémiologiques. Il revient, dans cet entretien, sur les actions à entreprendre pour l’optimisation du rendement des enquêtes épidémiologiques dans le cadre de la lutte contre la propagation du virus, notamment le lancement d’une application, sur smartphone ou tablette, permettant de suivre les cas et leurs contacts.

– Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le comité scientifique de suivi de la pandémie Covid-19 et comment son travail se traduit sur le terrain ?

Je parlerai d’abord de la cellule opérationnelle pour l’optimisation du rendement des enquêtes épidémiologiques.

Les enquêtes épidémiologiques sont des outils qui permettent d’apporter des réponses à un problème de santé apparaissant au sein d’une population, il en existe plusieurs types selon l’objectif que l’on s’est assigné. Dans le cas de cette crise sanitaire, il devient indispensable d’identifier les cas atteints et leurs contacts.

Après l’installation du comité scientifique de suivi de la pandémie, il est apparu nécessaire de mettre en place une cellule qui serait chargée de coordonner les enquêtes réalisées sur le terrain par les services d’épidémiologie et de médecine préventive (Semep) des établissements publics de santé de proximité (EPSP). Cette cellule opérationnelle est coordonnée par le professeur Mohammed Belhocine.

Cette coordination est articulée en représentation régionale, Est, Centre, Ouest et Sud. Les objectifs assignés à la cellule opérationnelle sont : – s’informer sur le déroulement et le rendement des enquêtes épidémiologiques – identifier les bonnes pratiques – réfléchir sur une action commune pour améliorer le rendement et l’efficacité des enquêtes épidémiologiques afin de briser la chaîne de transmission du virus.

L’atteinte de ces objectifs nécessite une organisation impliquant tous les acteurs en charge de la gestion de la crise sanitaire que nous vivons. Ces acteurs sont les personnels de santé et les autorités locales.

Ce type d’organisation peut se faire en brigade composée des Semep, du bureau communal d’hygiène (BHC), du médecin coordinateur au sein de l’EPSP, des services de sécurité, sans oublier les référents locaux (mouvement associatif, imams) qui susciteraient l’adhésion de la population, souvent réfractaire à ce genre de démarche.

La mutualisation des ressources humaines, qu’elles soient wilayales ou communales, est recommandée dans ce genre d’action. Etant donné que les contaminations touchent de plus en plus les personnels de santé, les enquêtes épidémiologiques en milieu hospitalier sont menées en coordination avec les services de médecine du travail.

Comme le précise un des objectifs de la cellule opérationnelle, le rendement et l’efficacité de l’enquête épidémiologique résident dans la rupture de la chaîne de transmission du virus en identifiant le maximum de sujets contacts et en dépistant les porteurs sains.

D’après une étude de simulation réalisée par un chercheur du CDTA (Centre de développement des technologies avancées), un sujet atteint de la Covid-19 peut être en contact avec plus de 50 personnes dans un laps de temps de 2 heures, ce qui implique une rigueur méthodologique absolue dans le suivi de ces enquêtes.

Pour lutter efficacement contre le virus et pour une riposte rapide, les actions de tous les acteurs doivent être intégrées, comme le diagnostic virologique qui doit être promptement rendu.

Tout retard peut ralentir le déclenchement des enquêtes et entraîner la propagation de la contamination. Une information fiable et rapide aura un impact positif sur la célérité de la riposte.

– La situation sanitaire se détériore-t-elle à Oran ? Quel est votre constat au sein du CHU ? Pour quelle raison, selon vous, en est-on arrivé à ce stade ? Quels sont les moyens pour y remédier ?

En ce qui concerne la situation au sein du CHU d’Oran, nous pouvons avancer qu’elle est maîtrisée. Il y a eu l’ouverture des services de pneumologie pour répondre à l’augmentation des cas ; comme vous le constatez, Oran fait partie du «top 3» des villes algériennes les plus touchées.

L’augmentation du nombre de lits d’hospitalisation devenait donc obligatoire. Plus de 120 lits sont actuellement dédiés à cette maladie.

Les raisons qui ont contribué à la détérioration de la situation épidémiologique sont connues : déni de la maladie, non-respect des méthodes barrières et regroupements familiaux. Les clusters (groupes) familiaux constituent les plus importantes contaminations. Comme je l’ai précisé plus haut, il faut l’adhésion du citoyen pour arriver à freiner la propagation du virus.

Les voies de transmission sont connues de tous (éviter les embrassades, les poignées de main et tout contact). C’est l’être humain qui est responsable de cette transmission, ce n’est pas le virus qui se déplace tout seul. Notre réussite est au prix de ce sacrifice, car l’éventualité d’une seconde vague est tout à fait envisageable.

– Il est question, au sein de votre cellule opérationnelle, d’une application smartphone qui permet de traquer et de suivre les cas et les contacts de personnes infectées par le virus. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour harmoniser et standardiser les procédures d’enquêtes, il est préconisé l’élaboration d’un guide de l’enquêteur d’une part et le lancement d’une application, sur smartphone ou tablette, de suivi des cas et de leurs contacts, d’autre part.

Dans le sens de la réponse rapide à l’épidémie, la cellule a élaboré un outil de suivi des enquêtes épidémiologiques sur smartphone et tablette à l’usage des Semep.

Les données sont centralisées instantanément au niveau d’un serveur installé au sein de l’Institut national de santé publique, avec un accès spécifique pour chaque wilaya au niveau de la direction de la santé et de la population (DSP).

L’information géolocalisée est accessible en temps réel. Elle permet de suivre chaque foyer de contamination et les contacts correspondants pendant 14 jours. Elle permet également d’avoir des indicateurs de suivi de ces foyers sur une carte. Ceci est opérationnel dans plusieurs Semep des wilayas d’Oran et de Blida.

D’autres wilayas seront progressivement concernées ; des formations sont faites à Sétif, Constantine, Bouira, Tizi Ouzou, Alger, Bordj Bou Arréridj, Boumerdès, Tipasa, Médéa et Ouargla. Toutes les wilayas seront concernées par cette formation coordonnée par la cellule opérationnelle.

Les formations pour les wilayas de l’Ouest sont assurées par les enseignants épidémiologistes du service d’épidémiologie et de médecine préventive du CHU Oran.

Le pays et le monde vivent une situation sans précédent, il faut donc coordonner nos efforts en échangeant nos expériences et en mutualisant nos moyens ; conditions indispensables pour la rapidité de la transmission des données nécessaires à la riposte. L’adversité porte un nom et un seul : Covid-19.