Décentralisation et Développement local: Un État à décongestionner

Liberté, 15 août 2020

La marginalisation et l’exclusion des assemblées élues au niveau local, et qui auraient pu constituer des organes de contrôle et de contre-pouvoir ont favorisé la prolifération des pratiques frauduleuses.

Pris en étau entre ses promesses de sortir certaines régions déshéritées du sous-développement et la nécessité d’un concours financier conséquent, le gouvernement a clôturé sa réunion avec les walis comme il l’avait commencée : promesses à coups de plusieurs dizaines de milliards de dinars, mises en garde, rappel à l’ordre et l’urgence d’une croissance horizontale à tous les niveaux.
Les walis sont ainsi repartis chez eux avec, comme nouvelles missions, celles de bousculer le calendrier budgétaire aux fins d’accélérer le développement local, de lutter contre la bureaucratie, l’argent sale et la corruption. Les unes dans les autres, ces missions se veulent une réponse à la fois au sous-développement dans lequel se sont empêtrées plusieurs régions du pays, mais aussi à l’urgence de moraliser la vie politique et de contrecarrer une crise de confiance, déjà bien installée dans la société.

Le gouvernement et les dépositaires de l’autorité publique au niveau des wilayas ont conclu un partenariat selon lequel, il était question de concrétiser, d’ici à la fin de l’année en cours, le programme de développement des “zones d’ombre”, en faisant la part belle à leur connexion aux réseaux routier, d’AEP, d’électricité, de gaz et d’assainissement. Du point de vue théorique, ces rencontres peuvent constituer, indubitablement, un facteur de déblocage de l’activité au niveau local, marquée par un ralentissement historique sous l’effet de la conjoncture financière et des rapports, souvent conflictuels, que se livrent élus et responsables locaux, les walis et les walis-délégués en l’occurrence. Le Premier ministre a vigoureusement plaidé, jeudi, en faveur des régions et de la lutte contre la bureaucratie, l’argent sale et la corruption, mais les walis y vont comme désarmés, faute de structures de contrôle et de suivi au niveau local, alors qu’au niveau central, les principaux organes de contrôle des deniers publics, la Cour des comptes et l’Inspection générale des finances (IGF), entre autres, étaient réduits à de simples administrations. Les contrôleurs financiers siégeant au niveau des wilayas s’érigent souvent en éléments de blocage pour l’exécution des projets de développement, par peur ou par zèle, plutôt qu’en facilitateurs de l’investissement.

Preuve en est que, chaque année, la Cour des comptes, dans ses rapports d’appréciation sur l’exécution des budgets, relève d’importants retards en matière de concrétisation des projets de développement et de consommation des budgets par les wilayas. Souvent, les dotations budgétaires allouées par l’État ne répondent pas à des besoins suffisamment évalués, ce qui donne lieu, en aval, soit à un taux de consommation relativement faible des budgets, soit à des réajustements de crédits, favorisant la gabegie, la prédation et la corruption. La marginalisation et l’exclusion des assemblées élues au niveau local, et qui auraient pu constituer des organes de contrôle et de contre-pouvoir, ont favorisé la prolifération des pratiques frauduleuses. Pour ainsi dire, les premières décisions de la réunion gouvernement-walis laissent songeur. Qu’ils partent en guerre contre le sous-développement, la corruption et la bureaucratie, nul n’en disconvient, mais le combat gagnera à être bien dosé en associant les élus, en révisant les lois régissant la commune et la wilaya, et en évoluant à pas de géant vers la décentralisation et la fin de l’État jacobin.

Ali Titouche