Situation critique du secteur économique à cause de la crise sanitaire : Le risque d’un chômage endémique

Amel Blidi, El Watan, 19 juillet 2020

Sans revenus depuis des mois, certains travailleurs n’ont pas l’épargne nécessaire pour tenir dans le cas où la situation sanitaire perdurerait…

La crise sanitaire liée à la propagation du coronavirus pourrait avoir des répercussions désastreuses sur l’économie en général et le marché du travail en particulier. Travailleurs, économistes et syndicalistes craignent une «pandémie du chômage».

Etranglées financièrement, certaines entreprises pourraient avoir recours à des licenciements économiques (ou à des non-reconductions de contrats à durée déterminée) afin d’éviter la faillite. Les salariés des PME-PMI et le secteur privé sont, d’après les spécialistes, les plus touchés.

En Algérie, où la population active est estimée à 11,048 millions de travailleurs, le secteur privé emploie 6,95 millions de personnes, soit 63% de l’emploi total en Algérie, selon l’Office national des statistiques (ONS).

Quant au secteur public, il absorbe près de 4,09 millions de travailleurs, soit 37% de la population occupée. Une autre enquête de l’ONS démontre que plus 35% de la population active ont un statut précaire. Ceux-ci sont concentrés essentiellement dans le secteur du BTPH (bâtiment, travaux publics et hydraulique), services, agriculture et pêche, hôtellerie, journaliers…

Sans revenus depuis des mois, certains travailleurs n’ont pas l’épargne nécessaire pour tenir dans le cas où la situation sanitaire perdurerait… Il en est de même pour les demandeurs d’emploi, l’offre étant actuellement bloquée.

Lors d’une récente visioconférence, portant sur le thème «L’Entreprise et le citoyen face à la Covid-19», organisée par le Cercle d’action et de réflexion (CARE), des experts économiques ont plaidé pour une intervention «forte» et «urgente» du gouvernement afin de sauvegarder les entreprises algériennes et certaines professions libérales qui risquent de disparaître à cause des effets de la propagation de la pandémie de coronavirus.

«Certes, la priorité devra être évidemment accordée à la lutte contre la maladie, et l’urgence est à la prise en charge de la santé de nos citoyens et notre mobilisation solidaire envers nos personnels soignants. Mais notre économie fait également face à une situation très difficile, avec une menace de faillite pour des milliers de petites entreprises», a souligné, lors de son intervention, Nadhir Laggoune, consultant en stratégie d’entreprise et management.

Recommandant la mise en place d’un comité technique national qui agira en tant que «task force» pour soutenir les actions du gouvernement, M. Laggoune a insisté également sur la mise en place de mesures financières, bancaires et fiscales à caractère «urgent» en vue de maintenir l’activité des entreprises et professions touchées par le confinement instauré suite à la propagation de la pandémie.

A ce propos, il a suggéré l’octroi de crédit bancaire à taux zéro, l’allégement des impositions fiscales et le paiement de créances détenues par des entreprises privées auprès des institutions de l’Etat, des collectivités locales et des grandes sociétés publiques.

Dans le même ordre d’idées, l’analyste économique Mouloud Hedir a fait observer que les mesures bancaires prises récemment par la Banque d’Algérie, notamment celles portant sur le rééchelonnement des dettes des entreprises et l’ajournement des remboursements de crédits, doivent être soutenues par d’autres dispositions à même de permettre la préservation des postes de travail et les revenus des millions de salariés se trouvant actuellement au chômage.

«Les entreprises et les travailleurs ne sont pas responsables de la pandémie», a fait remarquer M. Hedir, tout en reconnaissant que le gouvernement est face à une situation de crise qualifiée de «très difficile» et qui requiert, selon lui, des décisions «urgentes» pour la surmonter.

Il s’est dit favorable, également, au retour à la planche à billets pour surpasser la crise actuelle, mettant en avant, dans ce sillage, que les 1000 milliards d’euros mobilisés par l’Union européenne pour soutenir les entreprises du Vieux Continent proviennent de la planche à billets.

De son côté, Slim Othmani, membre du CARE et qui a modéré les travaux de cette e-conférence, a soulevé «l’incertitude» qui plane sur le monde de l’entreprise, assurant que celle-ci subissait déjà une «grave» crise depuis 2014, lorsque les prix du pétrole avaient chuté de manière conséquente.

Quels sont les dispositifs en Algérie qui pourrait prévenir «la pandémie du chômage» ? Il existe, certes, un mécanisme de sauvegarde de l’emploi à travers la CNAC depuis 1994, mais il n’est pas adapté à la situation exceptionnelle que vit l’économie algérienne.

Le fait est que la crise est mondiale mais elle risque, d’après les spécialistes, d’être dramatique dans les pays aux économies fragiles, caractérisées par la dominance de l’emploi précaire.

Les secteurs économiques sont diversement touchés. Les craintes sont dirigés notamment vers celui du tourisme. Le Syndicat national des agences de tourisme et de voyages (SNAV) a appelé à l’adoption d’un plan national de sauvetage du secteur, paralysé du fait de la propagation de la pandémie de Covid-19.

Dans une déclaration à l’APS, son secrétaire général, Liès Snouci, souligne : «Les agences ont payé les salaires de leurs employés au premier mois de la crise, mais elles seront dans l’incapacité de continuer à les payer les mois suivants, ce qui pourrait entraîner des licenciements et l’augmentation du taux de chômage.»

Du jour au lendemain, les mesures de prévention et du confinement ont causé l’arrêt total de l’activité de plus de 3000 agences de tourisme et de voyages exerçant en Algérie. Selon M. Snouci, ces agences comptent quelque 30 000 postes d’emploi directs et un grand nombre de postes indirects.

Le confinement sanitaire imposé pour lutter contre la propagation de l’épidémie de coronavirus a également mis à mal les personnes exerçant des métiers libéraux dans différents domaines par manque d’activités.

Il s’agit notamment des coiffeurs, chauffeurs de taxi, soudeurs, maçons, carreleurs, peintres, tâcherons et autres, qui se sont retrouvés sans entrées d’argent suite à l’arrêt de leurs activités depuis le début de l’annonce du confinement sanitaire.

Sur le plan mondial, et selon un document de synthèse sur le monde du travail et la Covid-19 publiée par le secrétaire général de l’ONU, il s’avère que la quasi-totalité des travailleurs dans le monde, soit 94%, vivent dans des pays qui ont mis en place, sous une forme ou une autre, des mesures de fermeture des lieux de travail en mai 2020.

La note d’orientation a indiqué que l’impact socioéconomique de la pandémie touche particulièrement les personnes qui étaient déjà en situation précaire et qui sont le moins à même d’absorber ce coup supplémentaire.

Elle indique, par ailleurs, que les petites et moyennes entreprises – qui sont le moteur de l’économie mondiale – souffrent énormément et que beaucoup risquent de ne pas s’en remettre. Les personnes vivant dans les pays en développement ou en situation de fragilité sont exposées aux risques les plus graves, selon l’organisation onusienne, en partie parce qu’elles sont moins résilientes.

La situation est d’autant plus préoccupante, qu’à en croire le document, qui s’inspire de données et d’analyses émanant de l’OIT, la plupart des personnes qui ont perdu leur emploi et leurs moyens de subsistance ces derniers mois ne seront pas en mesure de réintégrer les marchés du travail de sitôt.

Les quelques deux milliards de personnes qui travaillent dans l’économie informelle – souvent sans droits au travail ni protection sociale – ont subi une baisse de revenus de 60% rien qu’au cours du premier mois de la crise.

Au niveau mondial, plus de quatre personnes sur 10 qui travaillent dans les secteurs gravement touchés sont des jeunes. Ajoutée aux perturbations de l’éducation et de la formation, cette situation les expose au risque de devenir la «génération confinée» qui subira pendant longtemps les effets de cette crise.