L’énigme Bouchouareb

Il est condamné quatre fois à 20 ans de prison par contumace

Liberté, 16 juillet 2020

Le fait est sans doute inédit : un homme qui cumule à lui seul une condamnation à 80 ans de prison dans quatre procès successifs.

Voilà la sanction infligée par la justice à celui qui, il n’y a pas si longtemps, dédaignait, avec une rare arrogance, ministres et opérateurs économiques, y compris son Premier ministre, Abdelmalek Sellal, et ne rendant de comptes qu’à son mentor, aujourd’hui sous les verrous : Saïd Bouteflika, le frère du Président déchu. Abdeslam Bouchouareb, ex-ministre de l’Industrie et des Mines de 2014 à 2017, a été de nouveau condamné, hier, à une peine de 20 ans de prison ferme assortie d’une amende de 2 000 000 de dinars dans le procès de l’homme d’affaires, Mahieddine Tahkout.

Une condamnation qui s’ajoute à celle qui lui a été infligée déjà dans d’autres procès dont notamment celui du patron de l’ETRHB, Ali Haddad, et du patron de Sovac, Mourad Oulmi. C’est la quatrième fois que cet homme, aujourd’hui en fuite et installé à l’étranger, écope d’une peine de 20 ans de prison pour des faits liés à la corruption, notamment dans les dossiers du montage de véhicules et du financement occulte de la campagne présidentielle en faveur de Bouteflika. De toutes les figures de l’entourage de l’ex-Président poursuivies et traduites devant les tribunaux, il est de loin celui qui s’est vu infliger la sanction la plus lourde.

Si sa fuite à l’étranger en mai 2019, peu avant que son nom ne figure sur la liste des personnes visées par la justice, peut se décliner comme une circonstance aggravante pour lui, il reste que dans les procès dans lesquels il a été cité, on a découvert ce que fut l’homme, particulièrement pendant la période où Saïd Bouteflika — dont il était très proche — a hérité de l’essentiel des leviers du pouvoir en raison de l’absence de son frère victime d’un AVC : un sulfureux personnage et clé de voûte de la corruption, n’hésitant pas à exiger des pots-de-vin à des opérateurs en contrepartie de facilités pour des investissements. Sa marque de fabrique : pressions et chantage. Et gare aux récalcitrants.

Témoignage d’Abderrahmane Achaïbou, président du groupe Elsecom, représentant de la marque KIA dont il a été dessaisi au profit d’un oligarque. “Oui, M. Bouchouareb m’a indirectement demandé de l’argent. Il l’a fait indirectement à travers des intermédiaires (…)”, avait-il révélé sur les ondes de Radio M en février 2018. Il n’était pas le seul. Le patron de Cevital aussi s’était vu bloquer ses projets et la marque Hyundai dont il était le représentant exclusif en Algérie lui a été retirée par l’ex-ministre au profit de Tahkout. Ce n’est qu’en janvier dernier que Rebrab a été rétabli dans ses droits par la justice.

Un rôle-clé dans le système “Bouteflika”

Mais le natif d’Aïn Kercha, issu d’une famille aisée et qui s’est lancé très tôt dans les affaires en dirigeant une entreprise de fabrication de chips dans les années 80, n’a pris ses libertés avec la corruption qu’en raison du rôle qui lui a été dévolu par l’omnipotent d’alors, Saïd Bouteflika, dans le régime mis en place. À telle enseigne qu’il ne se pliait guère à la discipline gouvernementale en s’affichant comme un “intouchable”. “Je n’ai pas nommé ce ministre. J’ai demandé son limogeage à plusieurs reprises, mais je n’ai jamais eu de réponse. Je n’avais pas de pouvoir sur lui. Comment fallait-il faire pour le coincer ?” avait déclaré en mars dernier, lors d’un procès, Abdelmalek Sellal, qui fut son Premier ministre. “Il (Bouchouareb, ndlr) est nommé par décret présidentiel (…) Je me sentais tout petit, incapable de signer un décret exécutif, avec un Bouchouareb qui creuse la terre sous mes pieds.”

Durant seulement son règne à l’ombre de Saïd Bouteflika, Abdeslam Bouchouareb a cumulé une fortune estimée à plusieurs millions de dollars. En début d’année, un journal arabophone, citant des sources judiciaires, révélait que l’ex-député du RND détenait une villa à Chéraga estimée à 150 milliards de centimes. Obtenue par des voies suspectes, cette villa a été louée, durant de longues années, à l’ambassade d’Irak en Algérie, avant de servir de parc où l’on dissimulait voitures de luxe et autres objets de valeur, selon la même source. Le même journal rapportait qu’une nièce d’une ex-ministre, propriétaire d’une entreprise privée à Bab Ezzouar, se chargeait de transférer les capitaux de Bouchouareb à l’étranger. Outre de fausses déclarations sur ses biens, il disposerait de plusieurs entreprises et serait titulaire de huit comptes bancaires, d’après ce journal.

À cela s’ajoutent une villa à Hydra et d’autres appartements acquis selon toute vraisemblance en guise de “cadeaux”. Alors qu’il était déjà cité dans l’affaire Khalifa en 2012 pour un prêt qu’il n’a jamais remboursé, l’homme voit son nom apparaître en 2016 dans l’affaire des Panama papers sur les paradis fiscaux. Il s’avérait ainsi qu’il possédait une société offshore, Royal Arrival Corp, domiciliée au Panama, et qui opérait dans l’intermédiation commerciale avec plusieurs pays, dont l’Algérie. En attendant d’autres procès qui ne manqueront pas de réserver leur lot de surprises, Abdeslam Bouchouareb apparaît aujourd’hui comme un des principaux maillons du système de prédation à grande échelle mis en place par Saïd Bouteflika.

Derrière les traits de celui qui voulait donner l’image d’un homme politique affable se cachait, en définitive, un personnage dont l’histoire retiendra qu’il a lourdement handicapé la machine économique du pays, développé le parasitisme, inhibé les initiatives et contribué à la déchéance morale du pays. Répondra-t-il un jour de ses actes ? La justice réussira-t-elle à lui mettre le grappin dessus ? Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, seul le temps nous le dira.

Karim Kebir