Après plus d’une année de détention, il entre en grève de la faim illimitée : Le message prémonitoire du général Ali Ghediri aux autorités

Salima Tlemcani, El Watan, 14 juillet 2020

Placé en détention depuis 18 mois pour «atteinte au moral de l’armée» et un mois (10 juin dernier) après avoir interpellé le président Tebboune dans une lettre ouverte, le général à la retraite Ali Ghediri a décidé d’entrer en grève de la faim, qu’il veut «illimitée et irréversible», depuis le 10 juillet.

De sa cellule à la prison d’El Harrach, à Alger, il a écrit une longue déclaration, remise à ses deux avocats, et rendue publique hier, pour expliquer «les raisons» de sa décision et éviter les mauvaises interprétations.

«Je ne veux pas que cette décision suscite une compassion quelconque de quelque partie que ce soit pour la forme au détriment du fond, parce que la grève de la faim est, au final, que la forme, et le fond n’est autre que la raison qui a conduit à cette décision.

Tout ce que j’ai subi durant mon confinement politique à la prison d’El Harrach a une seule source et une seule cause, à savoir ma candidature à l’élection présidentielle du 18 avril 2019, criminalisée volontairement sur la base de mon programme électoral», écrit le général à la retraite, avant d’expliquer point par point ce programme.

Il commence par affirmer : «Je n’ai jamais fui mes responsabilités lorsque certains applaudissaient le 5e mandat ou préconisaient la solution de l’alliance (…) pour assurer la pérennité du régime corrompu et d’autres se contentaient du silence en attendant la suite des événements (…).

Chacun doit se rappeler que c’est dans ces circonstances que j’ai dit à l’occasion de la déclaration de ma candidature à l’élection présidentielle : ‘‘Ou moi ou le système.’’ Et que la candidature de l’ex-Président m’importe peu, parce que j’avais confiance en moi-même et en le peuple algérien.»

Ali Ghediri rappelle qu’il était «le premier à parler de rupture» qu’il considérait, souligne-t-il, comme unique solution pour l’Algérie, «possible uniquement à travers la IIe République, qui garantit les libertés collectives et individuelles, où régneront la justice et la démocratie».

Et d’ajouter : «Plusieurs fois, j’ai déclaré que cette République doit être construite sur la base des valeurs de Novembre, léguées par les ‘‘Six’’ historiques de la Révolution, à savoir Ben Boulaïd et ses compagnons.»

L’ex-candidat à l’élection présidentielle évoque aussi les solutions économiques qu’il préconisait et qui devaient passer, selon lui, par le développement des Hauts-Plateaux et du sud du pays, mais aussi des problèmes de la jeunesse, avant d’évoquer la question de l’armée en disant : «J’ai été accusé d’avoir porté atteinte au moral de l’armée à la suite d’un entretien paru dans El Watan, le 25 décembre 2018, lorsqu’en réponse à une question j’ai déclaré que l’armée était la seule institution que je voyais capable de sauver l’Algérie des dangers qui la menacent.

Et j’ai déclaré à propos du chef de l’état-major de l’Anp que je ne pouvais imaginer, de par ma connaissance de la personne, qu’il accepterait que quiconque touche au régime constitutionnel ou porte atteinte à la stabilité du pays tout en rappelant son passé révolutionnaire.»

Dans sa lettre, Ali Ghediri affirme aussi avoir rappelé que lorsque certaines personnalités politiques s’étaient attaqué à l’armée, en 2016 et en 2017, il était «le seul à avoir répondu pour la défendre, et ce, lorsque tous, y compris les institutions officielles, se sont tus», puis souligne : «Je parle de tout cela juste pour rappeler à tous ce qui s’est passé afin de comprendre mes positions qui émanent de mes convictions personnelles (…) prises comme justificatif pour me mettre en confinement politique, imposé par les décideurs pour m’éloigner de la politique, notamment durant la période électorale.

C’est de cette manière qu’une inculpation m’a été infligée du néant, pour être poursuivi et objet de manipulation politique et de complaisance judiciaire. Comment pourrais-je attenter à la famille à laquelle j’ai appartenu durant 42 ans et à laquelle j’appartiens par mes enfants et frères qui en sont toujours membres ?»

Le général Ghediri affirme ne pas chercher à susciter de «la compassion» mais veut que «tout le monde sache la vérité avant qu’il ne soit trop tard», et de lâcher : «Mon propos n’est pas de nier les inculpations dirigées contre moi, mais je veux prendre à témoin le peuple algérien que tout ce que j’endure depuis plus d’une année est le fait de mesures malintentionnées visant à porter atteinte à ma personne, ma dignité et à la réputation de ma famille révolutionnaire de père en fils.

Pour que le peuple ne prenne pas mon silence pour une preuve de ma culpabilité, je jure devant Dieu et par le sang des martyrs que j’ai choisi cette voie pour éviter la mort lente, la mort des lâches qui m’a été imposée par les décideurs. Je n’ai pas peur de la mort, qui est un droit divin.

Qu’ils sachent que je suis prêt à mourir pour trois valeurs qui assurent la pérennité à l’Algérie : la liberté, la justice et la démocratie.»

Un message prémonitoire, que ses deux avocats, Khaled Bourayou et Hatem Berech, ont qualifié d’ultime recours de leur mandant, en regrettant n’avoir pas pu le faire revenir sur sa décision de faire une grève de la faim illimitée «destructrice».

Pour eux, l’Etat est responsable de la santé de ses citoyens, il ne peut pas laisser mourir un homme qui clame son innocence. «C’est un appel à l’humanisme de ceux qui ont le pouvoir.» A rappeler que la défense du général Ghediri avait introduit un pourvoi en cassation contre l’inculpation d’«atteinte au morale de l’armée», après l’annulation de celle d’«espionnage» il y a un mois, et qui est puni par une peine de réclusion.