Libye, Sahara Occidental, rapports avec la France et l’UE: Les vérités de Boukadoum

Brahim Taouchichet, Le Soir d’Algérie, 12 juillet 2020

Hier, au forum du journal Ech chaâb, Sabri Boukadoum, le ministre des Affaires étrangères, après une courte intervention, s’est prêté au jeu des questions-réponses durant près de deux heures. Il faut dire que le contexte régional et international incite aux questionnements dont les retombées intéressent directement l’Algérie, voire l’impliquent.
En effet, pays frontalier de la Libye, du Mali et du Sahara Occidental, l’Algérie reçoit l’onde de choc des conflits qui s’y déroulent et l’on voit leur dénouement dans un avenir proche. De quoi tirer la sonnette d’alarme parce qu’il est question de la sécurité du pays, une préoccupation majeure qui revient tel un leitmotiv. Le chef de la diplomatie algérienne y insistera donc beaucoup. Il entamera le débat avec une assistance composée de journalistes et de professeurs de l’Université d’Alger. Comme interface de l’action diplomatique de l’Algérie, Sabri Boukadoum affirme qu’elle tire sa philosophie de la Proclamation du 1er-Novembre 54 qui met en avant les valeurs de paix, de solidarité et la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays. Le choix de la promotion du dialogue et de la résolution des conflits par les moyens pacifiques vaudra à l’Algérie d’être écoutée sur la scène internationale et d’être sollicitée pour d’éventuelles médiations.
C’est le cas au Mali à travers les Accords d’Alger, qui avaient ouvert des perspectives pour un règlement définitif entres le gouvernement malien et les groupes d’opposition armés. Mais cet accord n’arrange pas les intérêts extra-maliens, d’où les multiples violations de cet accord avec pour conséquences, aujourd’hui, les dangereux dérapages sous la forme de grandes manifestations. Et c’est une plaie sanguinolente s’agissant de la Libye en proie à la guerre civile depuis la chute de Maâmar El Gueddafi.
Le diplomate relèvera le paradoxe du conflit qui dépasse le cadre inter-libyen pour se transformer en guerre par procuration. Sabri Boukadoum saisira l’occasion de ce sujet brûlant d’actualité pour expliquer à l’assistance et faire preuve de pédagogie toutes les implications de la crise dans ce pays et les risques de débordement sur la sécurité de l’Algérie. Le point de départ de la démarche algérienne pour une médiation est l’intervention du président Abdelmadjid Tebboune à la conférence de Berlin de janvier dernier, la rencontre des parties libyennes à Alger le mois suivant, qui a abouti à un appel au cessez-le-feu signé par les belligérants. Il rappellera que l’Algérie se tient à équidistance des forces en présence et se voit pour cela sollicitée pour une médiation par Tripoli, Benghazi et les tribus du Sud libyen. «Parce que nous n’avons aucune visée sur les richesses pétrolières ou autre de ce pays» et pour des raisons liées à la géographie, l’histoire du fait du soutien des Libyens durant la Guerre de libération nationale. Il en appellera une fois de plus au retour à la table des négociations, sous les auspices de l’ONU, pour une solution politique. L’Algérie est disposée à accueillir les frères libyens».
L’on attend la désignation d’un émissaire du secrétaire général de l’ONU après accord des membres du Conseil de sécurité. Quant à l’opposition à la nomination de Ramtane Lamamra, les Etats-Unis ont fait valoir le «distingo» à faire entre la politique et un émissaire onusien… Concernant le Sahara Occidental, nous sommes toujours dans l’attente d’un émissaire pour sortir de l’impasse actuelle et permettre au peuple sahraoui s’exercer son droit à l’autodétermination. Sans transition, le ministre s’attardera sur la nouvelle donne introduite par la restitution des restes mortuaires des martyrs de la résistance algérienne à la colonisation française. Les 24 crânes seront suivis par des centaines d’autres, un dossier qui fait partie de deux autres, à savoir les archives et celui relatif aux essais nucléaires dans le Sud algérien. Il affirmera à ce propos que sous l’impulsion du président Macron le travail mémoriel semble bien engagé, mais il faut que les deux pays soient partenaires sur la question. Cela amènera le conférencier à évoquer le poids de l’histoire aux plans humain, culturel et autres.
Il reste néanmoins, précisera-t-il, que le pragmatisme est mis en avant dans une démarche de gagnant-gagnant dans les rapports avec la France et la communauté européenne qui intègre aujourd’hui les problèmes de l’environnement.
Dans la foulée, Sabri Boukadoum clarifiera la position de l’Algérie sur la question des frontières maritimes avec l’Espagne et l’Italie, un problème, dira-t-il, créé pour les besoins de politiques internes par des partis politiques de droite au Cortès et au Parlement italien. Au demeurant,ajoutera-t-il, une réunion technique sur cette question est prévue en septembre prochain.
En réponse à la question sur la réforme de la Ligue arabe, le ministre rappellera que l’Algérie a proposé sa réforme en 2005 mais que cette réforme ne peut se faire sans le désir sinon la volonté de tous les pays membres. Et aujourd’hui ce n’est pas le cas, déclarera-t-il. Pis, il s’interroge quant au fonctionnement de cette Ligue arabe qui ne rassemble personne et de plus, peut pousser ses membres à attaquer, l’un des leurs. Sur un autre registre, le ministre algérien des Affaires étrangères en appelle à la solidarité internationale autour de problèmes qui l’interpellent, qu’il s’agisse de guerres ou de fléaux mondiaux de différentes natures. Il citera à ce propos la pandémie du Covid-19 contre laquelle la riposte ne peut venir d’un seul pays mais de tous.
Brahim Taouchichet