Jugements de Saïd et Abdelaziz Bouteflika : Jusqu’où ira la justice ?

Abdelghani Aichoun, El Watan, 07 juillet 2020

Si les autorités veulent rétablir – ou établir – la confiance entre gouvernants et gouvernés, il est primordial de commencer par faire la lumière sur cette gestion passée.

La déclaration faite, samedi en début de soirée, par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, devant le journaliste de la chaîne française France 24, au sujet de l’éventuel jugement de son prédécesseur à la tête de l’Etat, a remis sur la table la question relative au jugement de Abdelaziz Bouteflika et de son frère, Saïd, qui fut son conseiller spécial.

Jusqu’où ira la justice dans les affaires de corruption et de dilapidation des deniers publics, en cours, ayant touchées, entre autres, les Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, ainsi que des hommes d’affaires puissants, comme Ali Haddad, qui fut président du Forum des chefs d’entreprise  (FCE), les frères Kouninef ou Eulmi, pour ne citer que ceux-là ?

Devant les juges, le nom de Saïd Bouteflika par exemple, condamné faut-il le rappeler par le tribunal militaire à 15 ans de prison ferme dans une affaire de «complot contre l’autorité de l’armée et de l’Etat», a été cité plusieurs fois. Des avocats ont demandé sa présence.

Or, il n’a été convoqué qu’une seule fois et il s’est refusé à faire la moindre déclaration. Aujourd’hui, il est question de la responsabilité «politique» de ce qui s’est passé, notamment durant le 4e mandat.

Si tout un chacun, parmi le personnel politique du pouvoir, affirmait à l’époque, entre 2014 et 2019, sachant que Bouteflika avait eu son AVC en 2013, qu’il était en possession de toutes ses capacités (un chef de parti le soutenant avait affirmé en 2014 que son cerveau fonctionne mieux que ceux des Algériens réunis), aujourd’hui les ministres impliqués ont admis devant les juges que ce n’était pas le cas.

Qui gouvernait alors ? Qui donnait les instructions ? En d’autres termes, il est plus que nécessaire en l’état actuel des choses et face aux dommages causés pour le pays, notamment sur les plans financier et économique, de déterminer les responsabilités.

Si des ministres et des chefs d’entreprise abusaient des postes qu’ils occupaient et dilapidaient l’argent public, c’est parce que forcément ils bénéficiaient, au moment des faits, des protections nécessaires.

Certaines affaires, enclenchées ou relancées aujourd’hui (Sonatrach, par exemple), ont été révélées à l’époque déjà.

Or, il aura fallu que le pays connaissent un mouvement de protestation sans précédant, depuis février 2019, ayant d’ailleurs conduit à la démission du président Bouteflika, pour que des enquêtes judiciaires soient lancées et que des ministres et des patrons soient mis en prison. En somme, à qui incombe la responsabilité politique d’une gestion chaotique des affaires de l’Etat ?

Et qui a gouverné le pays durant le 4e mandat, du moment qu’aujourd’hui il est établi, de l’aveu même de ses ex-Premiers ministres, que Abdelaziz Bouteflika était fortement diminué ?

L’actuel locataire du palais d’El Mouradia, qui d’ailleurs a reconnu, lors de son entretien de samedi dernier, pour l’avoir approché en tant que Premier ministre, que Bouteflika «n’avait plus la parole», ne s’est pas montré «chaud» à l’idée de «juger» l’ex-président de la République. Il a évoqué «l’exécution des ordres». «Je peux vous donner un ordre de faire rapidement passer ce marché, mais vous en profitez pour en abuser…», a-t-il déclaré.

Toutefois, il avait précisé, au début de sa déclaration, que «si la justice le demande, c’est son affaire, mais pour le moment, il n’en est pas question». En tout cas, il est clair aujourd’hui que si les autorités veulent rétablir – ou établir – la confiance entre gouvernants et gouvernés, il est primordial de commencer par faire la lumière sur cette gestion passée.

Une «îssaba» (bande, ndlr) se doit bien d’avoir un chef. Et ce dernier doit être identifié. C’est là où sera attendue la justice, qui est déjà sous les feux de la critique à cause des détenus d’opinion, dans les prochaines semaines ou mois.

Que les autorités judiciaires se penchent sur la dilapidation des deniers publics et des affaires de corruption touchant des personnalités au plus haut sommet de l’Etat ne peut être que salué, mais il serait plus utile, pour redonner une complète crédibilité à l’Etat, d’aller jusqu’au bout…