Ammar Ghoul : «J’exécutais les instructions du président Bouteflika»

Poursuite du procès du patron de l’ETRHB Ali Haddad

Salima Tlemcani, El Watan, 25 juin 2020

Auditionné sur les marchés octroyés de gré à gré à Ali Haddad, l’ex-ministre des Travaux publics s’est défendu en disant qu’il «exécutait les instructions du président Bouteflika». Selon lui, l’ERHB était la meilleure des entreprises privées sur la place d’Alger et l’exécution des projets ainsi que leur réévaluation à la hausse «ont été validées par le Président et le gouvernement».

Le procès de l’ex-président du FCE et patron du groupe ETRHB, Ali Haddad, a repris hier au tribunal d’Alger, avec l’audition des deux ex-ministres des Travaux publics, Ammar Ghoul et Abdelkader Kadi, ainsi que le directeur de l’Agence nationale des mines, l’ex-directeur de la jeunesse et des sports de Tizi Ouzou, et trois anciens walis, ceux de Annaba, El Bayadh, avant que les avocats de la partie civile ne fassent leur demande et que le procureur n’entame son réquisitoire.

Appelé à la barre, Ammar Ghoul nie tous les faits qui lui sont reprochés et crie fort qu’il n’a fait «qu’exécuter les instructions du président Bouteflika et du gouvernement. Je n’ai pas les prérogatives de rejeter les décisions du Président et de l’Exécutif».

Le juge le ramène aux faits en l’interrogeant sur la concession portuaire octroyée à Ali Haddad au port de Djendjen, mais lui conteste et le magistrat lui fait remarquer qu’il y a sa signature dans le document. Ammar Ghoul explique : «En 2014, c’était mon époque, mais c’est le secrétaire général du ministère qui a signé l’accord préalable».

Sur le marché de réalisation des chemins de fer Tlemcen-Colonel Abbès, il affirme que «le projet de réalisation date de 1991. Il avait été confié à la société espagnole FCC. Cette société a été remplacée par Mapa, une autre société étrangère.

On voulait mettre avec elle un entreprise algérienne, et celle qui était la plus compétente et qui avait soumissionné était l’ETRHB. Le Président nous a instruit pour accélérer la reprise des travaux de tous les projets en suspens. Il fallait le faire, mais dans les règles. Lorsque je suis arrivé au ministère, l’ETRHB était déjà très importante sur le terrain.

Chaque année, les 4500 entreprises étaient classifiées et à chaque fois l’ETRHB venait en tête du secteur privé et Cosider en tête du secteur public. N’oubliez jamais que des centaines de projets étaient donnés à la société étrangère.

Pour le contourner et limiter les transferts de devises, il y avait une instruction du Président pour encourager le partenariat privé-public».

L’ex-ministre se défend en déclarant que le maître des ouvrages n’était pas le ministère mais l’ANA (Agence nationale des autoroutes). Le juge l’interroge sur les propos d’un responsable technique de l’Ana, selon lesquels l’ETRHB «n’était pas techniquement capable».

L’ex-ministre répond : «Lorsqu’il y a eu la décision de passer par le gré à gré, le dossier est passé par une commission d’évaluation de l’Ana».

Le juge : «Le coût est passé de 8 à 15 milliards de dinars….». Ammar Ghoul : «Le choix des opérateurs ne relevait pas de mes prérogatives, mais de celle du maître de l’ouvrage qui est l’Ana. Je n’étais qu’un coordinateur. Cosider a fait une offre de 11,1 milliards de dinars, supérieure à l’autorisation de programme.

Elle l’a revue à 10 milliards de dinars puis à 9,1 mais elle a lié l’offre au projet de pipe. Ce qui est illégal. Il y a eu le groupement ETRHB, ENPS, publique et une société étrangère qui a fait baisser le prix de 20%. J’ai présenté l’offre en conseil interministériel et elle a été validée».

Le juge n’arrive pas à comprendre la hausse du coût et Ghoul réplique : «Cela s’est fait avec l’accord de toutes les instances concernées. En tant que ministre, je ne suis pas responsable des délais ni de réalisation, ni du coût. Après, j’avais quitté mon poste.

Légalement, c’est l’Ana qui est responsable». Sur la pénétrante Zéralda-Ben Aknoun, l’ex-ministre affirme qu’il y a toujours eu «une instruction du Président» pour élargir les voies d’accès de l’autoroute, c’est-à-dire que toutes les rocades, pénétrantes, et routes expresses doivent avoir quatre voies au lieu de deux.

«En tant que ministre, j’exécutais. J’ai saisi les directeurs des travaux publics des 48 wilayas, pas spécialement sur ce projet, mais pour tous les autres». Le juge : «Cette pénétrante a coûté 30 milliards de dinars».

«Tout était réglo»

Ammar Ghoul : «Elle a été élargie à six voies pour fluidifier l’autoroute et alléger le stress des embouteillages.

Si elle n’avait pas été réalisée en ce temps, aujourd’hui la circulation au niveau de la capitale aurait été catastrophique et le coût de la réalisation 5 à 6 fois plus cher».

Le magistrat insiste sur les raisons de la réévaluation et l’ex-ministre précise que le dossier a été étudié et validé par le ministère des Finances… Le magistrat : «Il était en exécution et la loi ne permet pas plus de 10% de surcoût…».

Le prévenu persiste à souligner que le «dossier a fait l’objet de validation par toutes les institutions concernées», puis il ajoute : «Il y a eu d’importants retards. J’ai saisi le Premier ministre qui, après enquête dont le rapport est toujours dans les archives, a sommé le ministre des Finances d’exécuter la réévaluation. Tout était réglo».

Il rappelle les conditions dans lesquelles cette pénétrante a été réalisée : «En six mois, avant que le Sommet arabe ne se tienne à Alger, tel qu’exigé par le président de la République, j’ai reçu l’ordre de terminer l’opération.

J’avais une seule solution pour régler le problème des retards de paiement des pénalités, la réquisition pour lancer les travaux en urgence, et qui est prévue par la loi. Il n’y a pas eu de réserve.

Personne ne s’y est opposé». Pour ce qui est du projet de réalisation des chemins de fer reliant Tizi Ouzou à Oued Aïssi, d’un montant de 11 milliards de dinars donné par l’Anesrif à l’ETRHB, Ghoul précise qu’il remonte à 1988 et en 2014, lorsqu’il a été nommé, il a pris des décisions pour régler le problème des pénalités de retard payées par le groupement dont il n’est pas responsable pour une grande partie.

«Il y a eu un accord pour rembourser, mais qui n’a pas été exécuté. Avec l’Anesrif, j’ai réglé le problème en débloquant la procédure de remboursement», ajoutera Ghoul.

Le magistrat lui fait savoir que son prédécesseur Ammar Tou avait refusé de rembourser et Ammar Ghoul de répliquer : «J’ai réglé un contentieux qui a bloqué la réalisation du projet . Nous avions réalisé 120 000 km de routes, 21 ports de pêche, l’élargissement de 7 ports commerciaux, cinq infrastructures de contrôle aux frontières et 37 aérogares.

Ce n’est pas rien». Le juge appelle alors l’ex-ministre des Travaux publics, Abdelkader Kadi, qui nie les faits en indiquant qu’il n’a pas violé la loi. Il dément avoir fait perdre à l’Etat 4 milliards de dinars et récuse toutes les accusations.

Les mêmes propos sont tenus par l’ex-wali de Annaba, Abdellah Benmansour, piégé par le procureur sur la question de sa relation avec Ali Haddad.

Après avoir déclaré qu’il ne le connaissait pas, le procureur lui demande d’expliquer les textos échangés avec lui durant la période où l’ETRHB avait obtenu le titre minier de Berrahal et les concessions. «Oui, c’était pour qu’il m’aide à obtenir un logement à Club des Pins.

Cela n’a aucune relation avec le travail». Ex-directeur de la jeunesse et des sports à Tizi Ouzou, Ilèche Abdellah est interrogé sur la réalisation du stade de Tizi Ouzou qui a enregistré d’importants retards mais aussi des surcoûts, après avoir été affecté de gré à gré à un groupement entre l’ETRHB et une société espagnole.

Il explique que le stade a connu de grands changements «pour répondre aux exigences de la FIFA, des services de sécurité et de la télévision nationale».

Le juge : «Les avenants ont engendré des surcoûts de plus de 45% du montant initial, soit 32 milliards de dinars». Le prévenu reconnaît qu’il y a eu quatre avenants d’un montant de 4 milliards de dinars et malgré l’arrêt des travaux durant une année, le stade est réalisé à près de 85%.

Ce qui n’est pas le cas de celui de Baraki ni de Bouira. Lui aussi va nier sa relation avec Ali Haddad, mais le procureur le confronte aux SMS échangés avec l’homme d’affaires : «C’était juste pour m’aider à inscrire mon fils au lycée international qui exigeait de moi un parrainage.

Je lui ai demandé d’intercéder auprès d’un des membres de l’organisation qui était membre du conseil du lycée».

Après l’audition de l’ex-directeur de l’Agence des mines et quelques témoins, l’audience a été levée, avant de reprendre avec les demandes de la partie civile, le réquisitoire et l’entame des plaidoiries de la défense.