Covid-19. La cote d’alerte dans plusieurs wilayas : L’intérieur du pays durement éprouvé

Kamel Beniaiche, El Watan, 25 juin 2020

La situation épidémiologique demeure critique à Sétif, où le nombre des cas positifs augmente de jour en jour.

La propagation de la pandémie, ayant fait plus de 135 morts parmi les 1800 personnes contaminées depuis l’apparition du virus, est à l’origine du déplacement de la commission chargée du suivi des enquêtes épidémiologiques, initiée dernièrement par le président de la République.

Conduite par le professeur Mohamed Belhocine, ladite commission s’est réunie, ces deux derniers jours, avec les épidémiologistes du CHU de Sétif, des établissements de santé publique d’El Eulma et de Aïn Oulmane, où elle a écouté et consigné les innombrables doléances des soignants faisant face au manque d’équipement et d’un centre de dépistage.

Le Dr Mohamed Faouzi Rezig, membre de la cellule de la Covid-19 à la direction de la santé et de la population (DSP) de la wilaya, résume les recommandations de la commission n’ayant pas jugé utile de rencontrer les soignants occupant les premières lignes du front.

«Pour une meilleure analyse de la situation, la commission a mis l’accent sur la multiplication des enquêtes épidémiologiques, susceptibles de cerner les foyers de contamination.

Elle a aussi préconisé le renforcement des équipes par d’autres épidémiologistes», souligne le médecin. Interrogé sur la situation de la wilaya ayant enregistré ces deux derniers jours 10 décès et plus de 200 nouveaux cas positifs, notre interlocuteur se mure derrière l’obligation de réserve.

Echaudés par moult problèmes, d’autres soignants remettent sur la table l’absence d’un centre de dépistage pénalisant, disent-ils, plus de 700 sujets dans l’attente d’un test ou du résultat des analyses, transmises comme à l’accoutumée à Constantine et Alger.

«Il ne faut pas se voiler la face, la situation épidémiologique est critique à Sétif, où le confinement et les mesures de précaution et de distanciation sont ignorés par une bonne partie de la population pour laquelle le port de la bavette n’est d’aucune utilité», fulminent, sous le sceau de l’anonymat, des professionnels de la santé à bout.

Pour le nouveau DSP de Sétif, le problème du diagnostic, l’autre bête noire des soignants, est réglé. «Je salue la démarche du recteur de l’université Ferhat Abbas Sétif I (UFAS) qui a bien voulu mettre à la disposition de la direction de la santé et de la population un PCR step one et un extracteur de dernière génération.

Fonctionnant avec un circuit ouvert, l’équipement utilise un réactif identique à celui de l’Institut Pasteur. A l’origine du retard du dépistage et du diagnostic, le problème du réactif ne se posera plus au niveau du laboratoire du CHU.

L’urgence nous oblige à lancer l’opération dans les plus brefs délais», révèle à El Watan le premier responsable du secteur, aidé et soutenu par des bienfaiteurs qui viennent d’offrir au CHU deux hottes (pour les tests PCR) et quatre nouveaux lits destinés au service de réanimation du CHU, dont la capacité d’accueil passera de 14 à 18 lits.


Biskra au bord de la catastrophe sanitaire

Hafedh Moussaoui, El Watan, 25 juin 2020

Dénotant d’une recrudescence exponentielle des cas de malades atteints de la Covid-19 à Biskra, laquelle est en passe de devenir un foyer important de propagation de ce virus aéroporté et manuporté, il ne se passe plus un jour sans que l’on apprenne le décès d’une, deux, trois, voire cinq personnes emportées par ce mal.

Le carré réservé au cimetière d’El Boukhari à ces défunts de différentes conditions et racines sociales, enterrés avec toutes les précautions idoines, s’agrandit à vue d’œil.

Plus ou moins préservée jusqu’au mois de mai par rapport aux autres wilayas du pays, Biskra connaît ainsi une augmentation des cas de coronavirus depuis le mois en cours, où l’on constate un certain relâchement quant au respect des mesures de distanciation, de port systématique du masque et du confinement.

L’hôpital Hakim Saâdane est saturé. Les médecins et les paramédicaux salués pour leur sens de l’abnégation et du devoir accompli sont astreints à un rythme de travail infernal du fait que l’unité anticoronavirus reçoit quotidiennement de 20 à 30 patients pour une capacité ne dépassant pas les 110 lits.

Les tests réalisés par scanner révèlent 30 à 50 cas positifs par jour, a-t-on appris. Des administrations et des organismes publics, comme la direction de l’éducation, la Poste, Algérie Télécom, la SDC (Sonelgaz), des entreprises publiques, des cabinets de médecins, des membres de l’APC et des citoyens de tous bords sont déclarés porteurs de la maladie, qui est loin d’être éradiquée, semble-t-il.

Afin de parer à la situation épidémiologique qui empire à Biskra, les autorités concernées ont ouvert des centres de soins anticoronavirus à Sidi Okba, commune située à 18 km à l’est du chef-lieu de la wilaya, à Zeribet El Oued, à 80 km à l’est de Biskra, avec l’aide d’un bienfaiteur local, et à Ouled Djellel, chef-lieu de la wilaya déléguée éponyme, situé à 100 km au sud-ouest de Biskra où le nombre de malades de la Covid-19 connaîtrait une fulgurante explosion.

«Nous sommes face à une situation difficile, préoccupante et grave pouvant se transformer en catastrophe sanitaire.

Nous mobilisons tous les moyens nécessaires pour combattre cette pandémie. Nous avions des cas isolés, mais désormais des familles entières, des cités, des communes sont touchées du fait que les mesures préventives parfaitement vulgarisées sont bafouées.

Je demande à tous de se ressaisir et de s’en tenir strictement aux gestes barrières afin d’enrayer la circulation de ce virus.

Portez des bavettes, évitez les accolades et les embrassades, remettez à plus tard les rassemblements familiaux, les fêtes et les réceptions. Respectez les horaires de confinement et pensez à votre santé et à celle de vos familles et proches», a déclaré Mohamed Laid, directeur de la santé de Biskr, lequel impute l’aggravation de la situation pandémique à l’inconscience, l’incivisme et l’irresponsabilité de certaines personnes, qui vont jusqu’au déni de l’existence de cette maladie en continuant à développer des théories complotistes des plus farfelues au mépris de la réalité.

«J’ai donné des instructions fermes pour que les services de sécurité répriment les cortèges de mariage et toutes les infractions à la réglementation sanitaire.

En coordination avec la direction de la santé, une unité supplémentaire de 80 lits, dotée de respirateurs et d’un staff médical spécialisé, sera bientôt opérationnelle à l’hôpital ophtalmologique de Biskra. La direction du commerce est habilitée à procéder à la fermeture et à sceller tous les commerces contrevenant à la réglementation en vigueur.

Concernant l’application de mesures de confinement spécifiques auxquelles appellent certains pour les communes les plus touchées ou toute la wilaya de Biskra, je rappelle qu’une telle décision est du seul ressort de la commission scientifique nationale qui est tenue au courant de l’évolution de la situation pandémique à Biskra au jour le jour», a précisé Abdallah Abinouar, wali de Biskra, où la situation sanitaire est plus qu’inquiétante, note-t-on.


Covid-19 : ça repart à Béjaïa !

K. Medjdoub, El Watan, 25 juin 2020

La crise sanitaire est royalement et dangereusement ignorée à Béjaïa. Le relâchement partiel dans la prévention tend à être total.

Le port du masque se fait rare. La distanciation entre les personnes est ignorée. Les comportements sont insoucieux. Et pour couronner le tout, beaucoup ne croient plus à la Covid-19.

La cause ? Le black-out local presque total sur l’info. Depuis près d’un mois, et sur instruction de la tutelle, la direction de la santé a arrêté de communiquer les bilans quotidiens. «Il y a les chiffres de la commission nationale de suivi», nous répond-on à la DSP.

Pourtant, la commission que préside le Dr Djamel Fourar, ne détaille pas ses bilans. A Béjaïa, on ignore où sont les foyers de contamination, leur consistance et à quel rythme ils avancent. Ce qui donne l’affreuse impression que s’en est fini avec le virus. Et pourtant !

Le dernier bilan de la DSP remonte au 29 mai. On était au chiffre macabre de 25 décès et 281 cas contaminés.

Mercredi dernier, on est arrivé à 333 cas et on a dépassé la trentaine de morts. Depuis que l’on ne communique plus localement sur le sujet, la population ignore que la maladie a fait une dizaine de victimes de plus.

Il faut faire le décompte des points de situation, incomplets, publiés sur le site du ministère de la Santé pour le savoir. Et les nombreux cas dépistés au scanner n’y sont apparemment pas comptabilisés, à considérer la précision : «Confirmés biologiquement à la PCR».

La population a baissé la garde, la sensibilisation s’est subitement éteinte et les retombées se vérifient dans les hôpitaux.

Deux zones rouges : Béjaïa et Kherrata. Hier, une cinquantaine de malades se trouvait dans les deux hôpitaux de la ville de Béjaïa. «C’est la première fois, depuis le début de la pandémie, que le service de réanimation est plein.

Nous avons dû dégager un nouvel espace», nous affirme Ghania Gherbi, la directrice du CHU, qui a mobilisé, pour la prise en charge des cas du nouveau coronavirus, les services de l’orthopédie et de la neurochirurgie.

L’hôpital Khellil Amrane dispose de sept lits de réanimation, auxquels ont été ajoutés sept autres, offerts par un industriel. Avant la flambée de ces derniers jours, le service «réa» n’a jamais affiché complet. «D’habitude, ce sont 3 à 4 lits qui sont occupés», nous dit Hafid Boudrahem, le surveillant médical.

Hier, ils étaient 14 malades intubés, auxquels il faut ajouter les 35 autres patients qui se trouvent à l’hôpital Frantz Fanon, en haute ville.

Kherrata sous pression

La saturation menace les établissements hospitaliers d’Amizour mais surtout de Kherrata. «L’hôpital est plein», nous affirme Behlouli Rayed, le directeur de l’EPH de Kherrata. Avant-hier, 43 patients atteints de Covid-19 y était hospitalisés.

La veille, ils étaient 55. Encore un peu, l’établissement ne pouvait plus recevoir de nouveaux patients. Après une décrue, les chiffres ont amorcé une remontée effrayante. Tout a redémarré au lendemain de l’Aïd, qui a favorisé les regroupements familiaux.

De 8 malades vers la fin du Ramadhan, on est monté progressivement pour dépasser la cinquantaine. L’hôpital fait face actuellement à un rythme régulier et soutenu de consultations quotidiennes. «Une moyenne de 10 cas positifs par jour», affirme le directeur.

Ce sont des cas révélés par scanner. La charge est d’autant plus pesante sur cet EPH, qu’à lui seul il porte ce que comptabilisent les deux hôpitaux réunis de la ville de Béjaïa. «C’est une deuxième flambée plus importante que la première», telle que la qualifie Behlouli Rayed. L’EPH, qui n’a pas cessé ses autres activités, doit affronter la situation avec le même personnel.

Une composante qui, faut-il le rappeler, a perdu, en avril dernier, un agent de sécurité et un médecin, emportés par le Sars-CoV-2. La conjoncture avait suscité, on s’en souvient, une extraordinaire solidarité populaire.

Le manque de communication et les lacunes de la gestion de la crise sanitaire ont aggravé la crise de confiance jusqu’à faire le lit de la suspicion, notamment sur les réseaux sociaux où de graves accusations de travestissement de la réalité sont proférées contre le personnel médical.

L’hôpital d’Akbou l’a vérifié à ses dépens suite à la vidéo qu’une jeune femme ayant perdu son grand-père a mis en ligne. Le directeur de l’EPH, Si Meziane Mustapha, a dû déposer plainte pour diffamation.

«Au début de la crise sanitaire, nous étions des anges, en l’espace d’une semaine, nous sommes devenus des démons», ironise, amèrement, Behlouli Rayed.

«La majorité du personnel médical et paramédical qui travaille dans les services Covid est dans les hôtels depuis trois mois. Ils ne voient ni leurs enfants ni leurs parents. Certains ont eu des dépressions et sont suivis par des psychologues.

On est épuisés. Ce n’est pas le moment de mélanger la politique et la pandémie», estime Hafid Boudrahem, qui demande à la population d’être «clémente». «Nous avons essuyé des insultes dans des commentaires aux bilans quotidiens que nous diffusions sur Facebook.

Du coup, on a été obligés de cesser leur publication», nous dit Si Meziane Mustapha. L’EPH est épargné par la flambée de l’épidémie. Il a compté, hier, deux malades mis en isolement et six autres dans l’attente des résultats de leurs prélèvements.

Depuis le début de la maladie, il a cumulé 32 cas positifs avec un pic de 17 cas. «Toutefois, la situation peut exploser à tout moment vu le comportement des gens», alerte-t-il. C’est ce que pense aussi Hadidi Karim, le directeur de l’EPH de Sidi Aïch, qui a compté hier 15 hospitalisations, dont deux positifs.

Le chiffre n’est pas alarmant, mais pour cet hôpital «c’est beaucoup», précise son directeur. L’hôpital a connu une flambée vers la fin avril suite à une vague de contaminations qui a eu pour épicentre la région d’Adekkar.

Mais il y a un mois, et pendant toute une semaine, il y avait zéro cas. «Le service était vide», assure notre interlocuteur. Après l’Aïd, la contamination a repris. «Pourvu que ça ne s’amplifie pas», espère Hadidi Karim. Le risque de la propagation est réel, d’autant qu’aux portes de la wilaya, du côté de Sétif, la Covid-19 se démultiplie.