Symboles de la colonisation : la France hésite à « déboulonner » son passé

Makhlouf Mehheni, TSA, 17 Juin 2020

Aux États-Unis, dans le sillage des émeutes déclenchée par la mort de Georges Floyd, un noir tué par un policier blanc au cours d’une interpellation musclée, on s’attaque aux symboles du passé esclavagiste et ségrégationniste du pays.

Les contestataires insistent pour le déboulonnage de statues de personnages controversés et la rebaptisation des rues portant leur nom. La vague a débordé jusqu’en Europe. En cause dans le vieux Continent, le passé colonial de la France, de la Grande-Bretagne, de la Belgique et même de l’Italie. Le débat fait rage mais l’Europe hésite encore à « déboulonner » son passé.

En France, dont le président Emmanuel Macron a qualifié en 2017, dans un précédent historique, la colonisation de « crime contre l’humanité », la bataille de la mémoire fait rage et la possibilité de rebaptiser des rues et des places publiques a été évoquée ces dernières semaines.
Débaptiser l’avenue Bugeaud à Paris ?

La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a publiquement souhaité « poser la question » de débaptiser l’avenue Bugeaud à Paris. Le maréchal Bugeaud est un des acteurs de la conquête de l’Algérie dont il sera le gouverneur après avoir maté la résistance de l’Émir Abdelkader, au prix de nombreux massacres des populations autochtones.

Le personnage est controversé en France, mais l’idée d’effacer son nom des nombreuses rues et places publiques qui le portent en France (Paris, Lyon, Marseille…) ne fait pas l’unanimité. Les autorités ne semblent vouloir mécontenter personnes, car aussi controversés soient-ils, les symboles des exactions coloniales ont aussi leurs admirateurs.

« La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. La République ne déboulonnera pas de statue. Nous devons plutôt lucidement regarder ensemble toute notre Histoire, toutes nos mémoires », a répondu Emmanuel Macron dimanche 14 juin.
Une statue de l’émir Abdelkader à Paris ?

Une parade a même été un temps trouvée : ériger des statues à l’effigie de militants anticolonialistes au sein même des rues portant les noms des auteurs d’exactions coloniales. À Paris, l’Émir Abdelkader pourrait avoir sa statue dans la rue Bugeaud. L’idée a émané de la présidence de la République, selon la presse française.

« L’Élysée évoque la possibilité d’installer une statue d’Abdel Kader dans l’avenue Bugeaud à Paris, plutôt que de la débaptiser. Ainsi qu’une statue de Zola face à celle Déroulède, Paris 8e », a tweeté lundi 15 juin le journal l’Opinion.

« Il ne s’agit pas de débaptiser l’avenue Bugeaud mais pourquoi pas un monument adressé à l’émir Abdelkader -qu’a combattu Bugeaud- qui était détenu au château d’Amboise. Pourquoi pas une statue d’Émile Zola en face de celle de Paul Déroulède (fondateur en 1882 de la Ligue des Patriotes, mouvement antidreyfusard). Il faut s’emparer de la mémoire de ces personnages, il ne s’agit pas d’effacer ce qu’ils ont été mais de recontextualiser », a expliqué un conseiller du président français, cité par Ouest-France.

Un avis partagé par l’historien Benjamin Stora. « La question centrale n’est pas d’éradiquer, de soustraire ou de faire table rase, mais d’expliquer, de creuser cette histoire, de la transmettre dans sa complexité. Par exemple, il faut expliquer qui ont été tous ces personnages de la colonisation, de l’esclavage, expliquer ce qu’a été cette période sombre de l’histoire de France. Si on déboulonne, on enlève cette histoire quitte à repartir à zéro. Je ne suis pas pour effacer les traces, je suis pour renforcer l’histoire », indique ce mardi 16 juin le spécialiste de l’histoire de l’Algérie dans le Figaro.

L’idée de faire cohabiter dans les mêmes endroits publics les noms de ceux qui se sont affrontés par le passé semble néanmoins abandonnée. Celle d’ériger une statue en hommage à l’Émir ne serait finalement pas envisagée, à en croire Valeurs actuelles, un magazine proche de l’extrême droite.
Le nom de Lalla Fatma n’Soumeur pour une rue de Bruxelles

D’autres pages sombres de l’histoire de France se sont invitées dans le débat, comme l’affaire Dreyfus, du nom d’un capitaine de l’armée française injustement condamné au début du siècle dernier pour trahison à cause de ses origines juives, et dont Émile Zola fut l’un des défenseurs les plus illustres.

Là aussi, on évoque une statue du célèbre écrivain en face de celle de Paul Déroulède (fondateur en 1882 de la Ligue des Patriotes, mouvement antidreyfusard).

En Belgique, par contre, les choses ont bougé un peu plus significativement. Les autorités de la ville d’Anvers ont décidé de retirer la statue du roi Léopold II, conquérant du Congo, et celles de Etterbeek, dans la Région de Bruxelles, ont rebaptisé, pour une période temporaire de 9 mois, onze rues portant le nom d’acteurs de la colonisation.

La rue du Général Wangermée, vice-gouverneur du Congo à la fin du XIXe siècle, porte depuis dimanche 15 juin le nom de Lalla Fatma n Soumer, héroïne algérienne qui a mené la résistance à la conquête française dans les années 1840-1850.

Rosa Parks, militante contre la ségrégation raciale aux États-Unis, aura également une rue à son nom dans la petite ville belge.