El Milia (Jijel): Le civisme citoyen retrouvé

Liberté, 7 juin 2020

Doucement, mais sûrement, la réaction des citoyens contre la dégradation de l’environnement qui gagne leur ville semble s’organiser.

Dans un élan sans précédent, des jeunes, des moins jeunes et des personnes plus âgées sont, depuis le mois de Ramadhan dernier, sur le pied de guerre pour changer le destin de leur environnement. Doucement, mais sûrement, la réaction de citoyens contre la dégradation de l’environnement qui gagne la ville d’El Milia semble s’organiser pour prendre chaque jour plus d’ampleur.

“C’est le civisme citoyen qu’on retrouve”, se réjouit-on à la vue de cette mobilisation des jeunes, prenant en main le destin de leur ville. L’action a d’abord commencé à la cité des 321 logements avant de s’étendre aux autres quartiers de cette ville, tombée si bas par la faute de ceux qui l’ont gérée. Animés d’un dévouement sans faille, les bénévoles rivalisent désormais d’ingéniosité pour donner plus d’éclat à leurs quartiers.

“On a sollicité l’APC, mais elle ne nous a rien donné”, rappelle-t-on en chœur pendant qu’on s’affaire à mettre des petites retouches sur les œuvres accomplies. “Ce que nous avons fait aurait sûrement coûté tout un projet, peut-être même des études, des consultations et une enveloppe à coup de milliards à l’APC, mais voilà que notre volonté ne nous a coûté que peu de moyens financiers pour accomplir ce que vous voyez”, affirment les mêmes interlocuteurs.

Aibeche Fouzi est un de ces jeunes qui ont laissé leurs empreintes dans cet élan de volontariat, qui a très vite fait des émules, ailleurs, dans les autres cités de cette ville à la réputation peu glorieuse d’être la plus mal entretenue dans toute la wilaya de Jijel. “Savez-vous que certains nous accusent d’être du hirak parce que nous avons fait ça ? Est-ce un crime d’être du hirak que tous les Algériens, y compris le président de la République, saluent comme une bénédiction ? Si nettoyer notre cité est du girak, alors nous ne pouvons qu’être fiers d’appartenir au hirak”, lâche ce jeune, vivant le plus clair de son temps à Alger.

“C’est le confinement qui m’a poussé à revenir dans ma ville et à cette cité où j’habite et c’est ce confinement qui nous a donné, un groupe d’amis et moi, des idées pour nous lancer dans ce travail”, soutient-il. Quand nous lui avons décliné notre identité de journaliste, venu couvrir ce qu’ils sont en train de réaliser, très vite, il a commencé à nous énumérer les grands journaux francophones qui se vendent le plus à Alger, où il tient un kiosque à la place Audin.

«Oui, je connais Liberté, El Watan, le Quotidien d’Oran et le Soir d’Algérie, ils sont les plus lus», dit-il en parfait initié. Dans cette cité des 312 logements où cette révolution des jeunes a pris forme pour changer radicalement son visage terne et insalubre, notre interlocuteur n’hésite pas à faire l’éloge des entreprises qui ont donné un coup de main à cette opération.

“Elles sont trois et ne veulent pas qu’on parle d’elles”, rappelle-t-il. Il ajoutera que cet élan de volontariat a permis de découvrir des jeunes talents dans cette cité marginalisée, à l’instar des autres quartiers de la ville. “Nous avons des artistes, qui dessinent des fresques sur les murs comme vous le voyez et nous avons aussi des maçons qualifiés, des plombiers, des peintres et beaucoup d’autres artisans qualifiés qui aident, chacun dans son domaine, à réaliser ces œuvres”, fait-il remarquer.

Il faut dire qu’après avoir nettoyé la cité des déchets et des immondices qui l’envahissaient et réparé et reconstruit ce qui était en panne ou démoli, les jeunes volontaires son t passés à un autre stade. Celui de l’embellissement des espaces attenants aux blocs d’habitation. Ne voulant pas s’arrêter en si bon chemin, ils improvisent chaque jour une œuvre à accomplir. Et la dernière concerne la réalisation d’un réservoir d’eau en béton.

“C’est pour stocker l’eau potable et permettre aux citoyens de se rafraîchir”, explique notre interlocuteur. Dans une cité totalement transformée sans que l’opération ne nécessite ni projet ni enveloppe budgétaire, les habitants ne cachent pas leur satisfaction de pouvoir, enfin, ouvrir leurs fenêtres et faire face à des espaces embellis et entretenus.

“Je ne pouvais même pas oser ouvrir ma fenêtre avant au risque de faire face à la ronce envahissante, aux dépôts d’ordures et aux odeurs répugnantes”, avoue un des habitants de cette cité, devenue l’exemple à suivre dans toute la ville d’El Milia. “Ce que nous faisons commence à nous causer des histoires, car certains voient en notre action un positionnement pour les échéances électorales communales, mais tout cela ne nous intéresse pas, nous œuvrons pour le bien-être de notre cité, pas plus”, tient-on à préciser. “Il y a des élus qui veulent surfer sur notre action, mais ils n’y pourront pas”, avertit-on.

En l’absence d’encouragement des autorités qui semblent ne pas être concernées par cette louable et retentissante action, les jeunes des autres quartiers ont déjà pris le relais et se sont lancés dans la même opération de nettoyage et d’embellissement. Chaque jour, ils se mobilisent pour nettoyer ce que l’APC n’a pas pu accomplir durant au moins une vingtaine d’années. En un tour de main, ils ont complètement changé le visage de leurs quartiers à un moment où ce bénévolat ne cesse de mobiliser davantage de volontaires parmi les jeunes.

Car, parallèlement à ce bénévolat dans les cités, ces volontariats ont passé à une autre action pour débarrasser les cimetières des mauvaises herbes et des forêts qui les envahissent. Il faut dire que par tant d’incurie, l’insalubrité a gagné les cimetières en rattrapant les morts jusque dans leurs tombes dans cette ville si cruellement délaissée.

Reportage réalisé par : Amor ZOUIKRI