Crise libyenne : Haftar et ses troupes chassés de Tripoli et Tarhouna

Zine Cherfaoui, El Watan, 06 juin 2020

L’opération déclenchée en avril 2019 par Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, pour renverser le Gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli commence à tourner au fiasco.

Bien que soutenu par de nombreux pays dont les Emirats arabes unis, la Russie et l’Egypte, le seigneur de guerre a encore subi cette semaine un revers important en Tripolitaine. Après avoir perdu le 18 mai dernier la grande base d’Al Watiya qui lui servait de quartier général dans l’Ouest libyen, c’est le très stratégique aéroport de Tripoli que ses troupes ont dû céder dans la journée de mercredi aux forces alliées au GNA, entité reconnue par l’ONU.

La reprise de cette infrastructure, tombée aux mains des éléments de Haftar en avril 2019, a été menée à bien en grande partie grâce à l’appui de dizaines de drones turcs et de milliers de mercenaires provenant de Syrie.

L’aéroport en question était l’une des dernières positions occupées par les hommes de Khalifa Haftar à Tripoli. Décisif, le soutien militaire apporté au GNA par la Turquie a pratiquement permis de chasser totalement Khalifa Haftar et ses troupes de la capitale libyenne et de sa banlieue en moins de six mois. Il était à deux doigts de prendre le contrôle de la ville.

L’autorité de l’état

Le GNA a confirmé d’ailleurs jeudi avoir repris le contrôle de toute l’agglomération de Tripoli. «Nos forces héroïques ont le contrôle total des frontières administratives du Grand Tripoli», a proclamé le porte-parole des forces pro-GNA, Mohamad Gnounou. Le ministère de l’Intérieur, Fathi Bachagha, a appelé quant à lui les villes encore occupées à se soulever contre l’ANL.

De son côté, Khalifa Haftar a présenté la perte de l’aéroport de Tripoli non pas comme une défaite mais comme le résultat d’un «repositionnement» des ses unités sur le terrain pour donner une chance à la paix, une explication qui ne convainc pas beaucoup des spécialistes de la Libye.

Des experts en questions de défense ont affirmé à El Watan que «ses troupes sont plutôt en train de subir les conséquences de la désorganisation et de la rupture de la chaîne d’approvisionnement (en minutions et en carburants) qu’enregistre son armée», l’autoproclamée armée nationale libyenne (ANL) en Tripolitaine. C’est la raison pour laquelle, ajoutent les mêmes experts, que ses hommes battent en retraite.

Ragaillardi par ces victoires, le président du Conseil présidentiel du GNA, Fayez Al Sarraj, s’est dit quant à lui, jeudi à partir d’Ankara, déterminé à «poursuivre le combat pour imposer l’autorité de l’Etat partout dans le pays et vaincre l’ennemi». Il faisait bien sûr allusion au maréchal Haftar qui, lui, se trouvait au Caire.

Pas question donc, pour le chef du GNA, d’arrêter la guerre maintenant, surtout que la situation tourne à son avantage. Il est peu probable, par conséquent aussi, qu’il donne une suite favorable aux appels à l’arrêt des combats et à la reprise des négociations lancés ces derniers jours par l’ONU et la communauté internationale, surtout que son rival, Khalifa Haftar, n’a pour ainsi dire jamais respecté les cessez-le-feu conclus jusque-là.

L’ONU a bien annoncé mercredi la reprise à Genève des discussions entre les deux belligérants (Comité militaire des 5+5) en vue de faire taire les armes. Mais peu d’observateurs croient, en raison justement de l’évolution de la situation sur le terrain et de la détermination du GNA à reprendre le terrain perdu, à la possibilité d’arracher maintenant aux parties en conflit un accord de cessez-le-feu.

Débâcle sur plusieurs fronts

Preuve en est, les forces alliées au GNA ont lancé quelques heures après la reprise de l’aéroport internationale de Tripoli une vaste opération destinée à reconquérir Tarhouna, une localité située à 90 kilomètres au sud-est de la capitale libyenne et qui constitue avec Bani Walid l’une des dernières places fortes de l’ANL en Tripolitaine. Le siège de la ville a d’ailleurs commencé jeudi en milieu d’après-midi.

La localité a fini par être reprise hier matin. Le porte-parole du Bureau d’information de l’opération «Volcan de la colère», Mustafa Al Majaï, annoncé également «le contrôle de l’héliport de la ville qui était exploité jusque-là par les milices de Haftar pour bombarder les quartiers résidentiels de Tripoli».

Les troupes de l’homme fort de l’Est libyen auront connu une semaine désastreuse. Elles ont été en déroute sur plusieurs fronts dans l’Ouest libyen. Depuis le 25 mars dernier, le GNA a réussi à libérer toutes les villes de la côte ouest libyenne, en plus de la base stratégique Al Watiya. C’est le cas aussi des villes de Badr, Tidji et Al Asabi’a (sud-ouest de Tripoli). Le prochain objectif de Fayez Al Sarraj sera, indiquent des sources libyennes, de «marcher sur Bani Walid, Abou Grain et Syrte pour les soustraire au contrôle de Haftar».

Les échecs enregistrés par l’ANL sur le terrain ont eu pour effet, avec le temps, de fragiliser politiquement Khalifa Haftar dans l’Est du pays, son principal bastion. Son jusqu’au-boutisme ou son entêtement à vouloir renverser Fayez Al Sarraj à n’importe quel prix commence à susciter des oppositions.

Des plus en plus de députés du Parlement installé à Toubrouk, institution de laquelle il tire sa légitimité, appellent à l’arrêt des combats. En politique, des appels de ce genre sont à appréhender comme des désaveux.

Depuis avril 2019, le conflit a déjà fait des centaines de morts et plus de 200 000 déplacés. Parmi les victimes, il est dénombré de nombreux civils. L’offensive menée par Khalifa Haftar contre Tripoli a transformé la Libye en un vaste terrain d’affrontement entre plusieurs puissances attirées par les richesses du sous-sol libyen.

Comme en Syrie, les Russes et les Turcs – qui alimentent les deux belligérants en armes – restent cependant les principaux acteurs de l’échiquier libyen. Pour le moment, rien ne semble pouvoir se faire sans eux.