Nordine Aït-Laoussine, ancien ministre de l’Énergie: “Sonatrach doit repenser sa stratégie…”

Liberté, 17 mai 2020

Ancien ministre de l’énergie sous le gouvernement Ghozali, Nordine Aït-Laoussine décrypte la crise énergétique internationale. Il affirme que l’industrie pétrolière internationale est plongée dans la plus grande crise de son histoire.

Liberté : Le 21 avril dernier, la valeur du baril de pétrole coté à New York, WTI, pour livraison en mai, avait chuté en dessous de zéro. Cela était peu probable ! Vous attendez-vous à ce que cela se reproduise à l’avenir ?  

Nordine Aït-Laoussine : Un prix de vente négatif peut paraître comme une aberration dans le commerce traditionnel. Il peut cependant résulter du fonctionnement normal des transactions qui se nouent quotidiennement dans les grandes bourses de matières premières. Ces bourses traitent le pétrole comme un actif financier et échangent chaque jour des centaines de millions de “barils papier” dans un commerce virtuel où l’anticipation et la spéculation jouent un rôle déterminant.

Ces marchés se nourrissent de la volatilité des cours que les opérateurs alimentent en anticipant, à leurs risques, les changements réels ou supposés de la conjoncture et en amplifiant, à la hausse comme à la baisse, l’effet de ces changements sur le prix du pétrole affiché. C’est ce qui s’est produit le 21 avril dernier sur le marché américain lorsque, suite à la saturation des sites de stockage, des opérateurs n’ont pas été en mesure de couvrir, dans les délais requis, le risque attaché à leur prise de position (à savoir le cours “front-month” du West Texas Intermediate (WTI) coté à Cushing, dans l’Oklahoma). Cela dit, les situations de prix négatifs sont rares, temporaires et localisées. Elles résultent toujours d’une situation exceptionnelle des fondamentaux du marché considéré, liée à un excédent massif de l’offre, comme c’est le cas actuellement.

Une telle situation ne s’est jamais produite sur le marché pétrolier. Elle est plus fréquente sur le marché du gaz (notamment aux USA) et celui de l’électricité (en Europe). Elle peut se reproduire sur le marché pétrolier et affecter les producteurs engagés dans les marchés financiers à terme qui gèrent uniquement des “barils papier” et qui ne prennent jamais possession du produit. Ce n’est pas le cas de Sonatrach qui n’intervient pas dans les “futurs markets” et qui, à ma connaissance, n’opère que dans le marché physique réel.

Aujourd’hui, de nombreux producteurs américains sont en difficulté. Quel avenir, selon vous, pour l’industrie du schiste aux États-Unis ? 

Tous les producteurs américains éprouvent aujourd’hui des difficultés à maintenir leur rythme de production. Certains sont confrontés à des contraintes purement commerciales, alors que d’autres préfèrent conserver leurs réserves et garder leur pétrole “en terre” en attendant une amélioration des cours. Les producteurs de pétrole de schiste se trouvent dans leur ensemble dans le premier groupe en raison du déclin rapide de leur production, de la nécessité de forer davantage et d’investir en permanence pour compenser le déclin naturel et du niveau déjà excessif de leur endettement. En cas de persistance des cours actuels de l’ordre de 20 dollars le baril, il faut s’attendre à une multiplication des cas de mise en faillite dans le secteur américain du pétrole non conventionnel. Une amélioration des cours peut cependant renverser la tendance. Lors de la crise de 2014, la production américaine d’hydrocarbures liquides avait connu un déclin de l’ordre de 1 million de barils par jour entre l’hiver 2015 et l’été 2016, pour se stabiliser par la suite à 12,5 millions de barils par jour et réamorcer une expansion considérable dès que le Brent est remonté à 50 dollars le baril, pour atteindre plus de 17 millions de barils par jour l’an dernier.

 La crise pétrolière est-elle en train de se résorber ?

Cette nouvelle crise ne se résorbera que lorsque nous aurons acquis plus de visibilité sur l’étendue et la sévérité de la crise sanitaire et plus de clarté sur les retombées de la pandémie sur la croissance économique ainsi que sur les remèdes préconisés.

Ce n’est qu’alors que nous serons en mesure de faire le point sur la nouvelle trajectoire des fondamentaux du marché pétrolier. Une analyse “à chaud” des bouleversements que nous venons de connaître serait prématurée, trompeuse et potentiellement dangereuse. On pourrait, certes, s’attendre à une reprise de la demande, avec le retour dès l’an prochain à une croissance, sans doute modeste, de l’activité économique, mais probablement largement en deçà du pic de 100 millions de barils par jour atteint l’an dernier. Sous l’effet de la crise sanitaire, combiné aux conséquences dramatiques du réchauffement climatique et à l’accélération incontournable de la transition énergétique, certains analystes estiment que le pic de la demande pétrolière a été atteint l’an dernier et qu’il serait illusoire d’espérer un retour aux tendances historiques de consommation d’énergies fossiles sauf pour les besoins en gaz naturel qui continueront à augmenter pendant une ou deux décennies. Outre la baisse record de 9,7 millions de barils par jour décidée par l’Opep et ses alliés, qui restera significative, même si on doit douter de son application intégrale, on peut effectivement également s’attendre à une baisse de l’offre en provenance des producteurs non-Opep de l’OCDE de l’ordre de 4 à 5 millions de barils par jour tant que le cours du Brent demeurera en deçà du coût marginal moyen de production de l’ordre de 40 à 50 dollars le baril.

Il apparaît déjà que la crise actuelle entraîne pour l’industrie pétrolière des conséquences autrement plus dévastatrices que la crise de 2014 en termes de déclin de la production, de réduction des budgets d’investissement, du nombre de faillites des sociétés engagées dans le secteur et des centaines de milliers de pétroliers forcés au chômage. Pour certains analystes, cette dégradation pourrait signifier la fin de l’exploitation des pétroles lourds et extra-lourds du Canada et, sans doute, l’arrêt définitif de l’expansion du pétrole de schiste américain qui, en l’espace de quelques mois, a perdu près de 25% de son potentiel. Cette perspective pourrait ouvrir, pour l’Opep et ses alliés, la voie pour de meilleurs lendemains en termes d’augmentation à terme de leurs exportations. Reste à savoir si l’Opep sera en mesure de s’adapter, elle aussi, à la nouvelle donne de l’industrie énergétique mondiale. Elle en a les moyens, si les pays membres s’engagent résolument dans la diversification de leur économie pour atténuer les effets incontournables d’une dépendance excessive à l’égard du pétrole et d’une baisse durable des leurs revenus pétroliers.

L’Algérie, dont la production d’hydrocarbures a baissé en volume, a été fortement impacté par la détérioration des cours du pétrole. Sonatrach, qui projetait d’investir beaucoup dans l’exploration, a réduit la voilure. Quelles solutions le pays devrait-il adopter, dès maintenant, dans le secteur pétrolier ?

L’industrie pétrolière internationale est maintenant plongée dans la plus grande crise de son histoire. Elle se trouve confrontée non seulement à une baisse record du prix du pétrole et du gaz mais aussi à la fin prématurée de l’ère des hydrocarbures fossiles. Elle doit faire face à un environnement énergétique radicalement nouveau qui condamne les leaders de l’industrie à procéder à une refondation de leur stratégie de croissance. L’Algérie est confrontée, elle aussi, à cette double peine.

Sonatrach doit s’adapter aux changements radicaux en cours dans l’industrie. Elle doit en particulier repenser sa stratégie à long terme et améliorer sa compétitivité, notamment à travers l’adoption des nouvelles technologies digitales pour restaurer sa performance et réduire ses coûts opératoires. Pour réussir cette adaptation, notre société nationale a besoin de plus de stabilité au niveau de son management afin de conduire, à leur terme, les réformes indispensables au renouveau de l’entreprise. La nouvelle équipe de dirigeants récemment installés est composée de cadres de la nouvelle génération, dont l’âge moyen coïncide avec celui de la nationalisation des hydrocarbures. À ce titre, elle bénéficie non seulement de l’expérience accumulée dans le secteur au cours de notre passé révolutionnaire mais aussi à l’accès à une formation moderne. Il faut donc espérer que la nouvelle direction se dégagera progressivement du dogmatisme hérité de ses aînés pour faire preuve d’un pragmatisme éclairé dans la conduite de ses nouvelles missions.

Propos recueillis par : Youcef salami