« L’Algérie peut encore faire un ajustement souverain »

TSA, 17 Mai 2020

Mohamed Cherif Belmihoub, professeur en économie, estime que l’Algérie « peut encore faire un ajustement souverain » à condition d’engager rapidement des réformes économiques. Entretien.

L’Algérie ne se porte pas bien sur le plan économique. Dans quelle mesure la situation politique que vit le pays impacte-t-elle la sphère économique ?

Mohamed Cherif Belmihoub, professeur d’économie et de management et consultant : Il faut préciser que la situation économique était déjà très dégradée avant l’impasse politique d’aujourd’hui. L’économie algérienne a toujours été très vulnérable, à la fois par sa nature (dépendante des hydrocarbures), par sa structure (faible diversification des activités), par sa compétitivité interne et externe, ce qui ne lui permet ni d’affronter l’importation sur le marché intérieur, ni de conquérir des marchés extérieurs et enfin par la faiblesse de sa régulation (peu concurrentielle, coûts d’agence élevés, climats des affaires bureaucratisé, etc.). Lorsqu’une économie est très vulnérable, elle est affectée par la moindre friction dans l’environnement politique ou socioéconomique.

La situation risque de s’aggraver avec le temps si on ne dessine pas dans l’immédiat une trajectoire politique pour le pays.

Cependant, il faut mettre les choses à leur place, le mouvement populaire n’est pas une menace, mais plutôt une promesse d’un avenir meilleur. La complémentarité entre les trois grandes libertés –liberté économique, liberté sociale et liberté politique- est l’une des principales leçons que nous enseignent les expériences récentes de développement réussies.
L’ombre des dirigeants d’entreprises incarcérés a jeté le trouble sur le sort réservé à leurs entreprises et aux salariés. Comment l’État doit-il procéder pour à la fois sauver l’outil de production et les postes d’emplois ?

Il faut séparer la personne du dirigeant d’une entreprise de celle de l’entreprise. Le dirigeant d’une entreprise est responsable de ses actes et donc justiciable comme tous les citoyens. Ces derniers ont revendiqué la lutte contre la corruption et contre toutes les malversations sur les ressources publiques. L’entreprise peut être protégée si les actes commis par le dirigeant n’ont pas de liens avec cette dernière. Malheureusement, en Algérie, on ne fait pas de différence entre les deux personnes juridiques et c’est pourquoi, l’absence du dirigeant affecte la vie de l’entreprise.

Souvent ces entreprises sont parties de rien et en l’espace de quelques années elles sont devenues des mastodontes (en chiffre d’affaire seulement) grâce à la commande publique et autres avantages ; alors que leur gouvernance et leur management n’ont pas évolué, elles sont restées patriarcales. Les entreprises qui ont mis en place des systèmes de gouvernance résistent mieux à cette situation. Celles qui sont amarrées à la commande publique vont disparaitre avec la fin de l’avantage d’accès à cette dernière, même si les dirigeants sont en liberté ; à moins qu’elles aient développé des compétences pour se redéployer dans un nouveau Business.

La question des droits des travailleurs et des autres débiteurs doit être prise en considération à la fois par les pouvoirs publics et par le système judiciaire. Autrement dit la justice commerciale doit organiser la sauvegarde des intérêts des parties concernées par l’entreprise en dehors de sa relation avec son dirigeant. Malheureusement le droit algérien ne prévoit pas des dispositifs sérieux de sauvetage des entreprises (recherche d’un repreneur, concordat, ….). Reste alors la mise en faillite ou la liquidation judiciaire, qui elles prévoient des dispositions quant à la liquidation du patrimoine où les salariés, l’État, les banques…sont classés dans un ordre de liquidation.

Les pouvoirs publics peuvent intervenir par des instruments économiques s’ils jugent que l’entreprise est performante, elle a un potentiel de développement, des investissements productifs et qu’elle représente un intérêt pour l’ordre public, l’emploi, l’importance de l’activité dans l’aménagement du territoire, etc. Si par contre l’entreprise est juste une agence de collecte des marchés publics dont l’exécution est confiée à des sous-traitants, dans ce cas, les nouveaux bénéficiaires de la commande publique créeront des emplois au profit des salariés en place et d’autres.

Quelle que soit la forme d’intervention de l’État ou de la justice dans le traitement des problèmes de ces entreprises, il n’est pas question de nationalisation ou d’expropriation en dehors de la loi. Il est important que l’État ou la justice doivent préparer les dispositifs d’intervention le plus rapidement possible pour éviter la dégradation de la situation financière de ces entreprises qui va à son tour impacter justement le versement des salaires et autres charges sociales et même le remboursement des échéances des crédits obtenus. Donc ce dossier est très sensible et doit être traité avec sérieux et objectivité en gardant à l’esprit la séparation des deux personnes juridiques, la personne physique, dirigeant, et la personne morale, l’entreprise.
Le gouvernement a décidé de ne plus recourir à la planche à billets. Dans quelle mesure le recours à cette dernière a été préjudiciable pour le pays ?

La planche à billet a été présentée comme une solution aux problèmes de déficits budgétaires. La trouvaille des dirigeants pour financer les déficits, consistant à imprimer des billets de banque est une fausse solution à un vrai problème, l’inflation n’a pas encore suivi mais elle est attendue au coin de la rue. Cette situation de l’entrée violente et massive du Trésor dans la sphère monétaire par la planche à billet et aussi dans la sphère bancaire par les emprunts sur le marché obligataire doit être corrigée rapidement pour limiter les effets inflationnistes et pour libérer les fonds nécessaires pour le financement de l’économie.

L’arrêt de l’impression de billets sans contrepartie est en soi une bonne décision, vu les conséquences qu’elle peut avoir à court et moyen termes sur l’économie nationale ; mais la déclaration du gouvernement ne précise pas par quel autre moyen va s’opérer le financement de la dépense publique. Il est vrai que selon certaines sources, près de 50% de la masse imprimée (3200 Mds DA sur 6550 Mds DA) est encore stérilisée et qu’elle peut être utilisée ultérieurement.

Le risque majeur dans ce genre d’opérations de financement des déficits budgétaires est connu, c’est l’inflation, or on constate, selon les données de l’ONS que ce risque a été jusqu’à présent évité et l’inflation a été maitrisée grâce au volume d’importation de marchandises permis par les réserves de change encore disponible et la stabilité du taux de change. Mais jusqu’où peut-on maintenir le niveau d’importation et la stabilité du taux de change, si les prix du pétrole et les volumes exportables n’évolueront pas positivement ? Le problème de l’inflation est reporté mais pas éliminé. La loi de finance complémentaires 2020 doit prévoir de nouvelles ressources pour financer le déficit, soit en rationalisant les dépenses publiques et en améliorant le recouvrement fiscal (il sera difficile d’élargir l’assiette fiscale dans le contexte présent), soit en recourant à l’endettement extérieur. On peut encore faire un ajustement souverain si l’on engage rapidement des réformes, sinon l’ajustement sera imposé.