Entre confinement et craintes d’effondrement : Vies précaires à La Casbah

Mustapha Benfodil, El Watan, 20 avril 2020

Dhlamtouna ya houkam, wa nahnou ahlou el Qassaba ahlou essalam. Nahnou fi hidad» (Vous avez été injustes envers nous, gens du pouvoir, alors que les habitants de La Casbah sont des gens de paix.

Nous sommes en deuil), proclame une banderole déployée rue Ali Tamglit, près de la Mosquée Ketchaoua, dans la Basse-Casbah. La banderole est accrochée à une bâtisse mitoyenne d’un vieil immeuble éventré, vidé de ses occupants après le drame qui l’a secoué il y a quasiment une année jour pour jour. C’était exactement le 22 avril 2019.

Les plafonds et les planchers de l’immeuble délabré s’étaient écroulés avec fracas, provoquant la mort de cinq de ses malheureux locataires : deux hommes, une femme et deux enfants.

Ce lundi 13 avril, l’ex-rue Boutin qui fut le théâtre du drame est très peu animée, confinement oblige. La bâtisse endeuillée n’est aujourd’hui qu’une enveloppe vide. A travers les fenêtres aux volets arrachés, on peut apercevoir les lourdes poutres affaissées ainsi que des gravats jonchant la carcasse. Une palissade métallique barre l’entrée de l’immeuble. Des agents de Netcom s’affairent à ramasser les ordures alentour.

Un vendeur de cigarettes à la mine défaite a dressé une petite table à proximité de l’hôtel Marhaba, fermé. La rue Ahmed Bouzrina (ex-rue de La Lyre), d’habitude si grouillante, est déserte. Même topo à Zoudj Ayoune, le long de la rue de Bab El Oued, d’ordinaire si bruyante, avec ses vendeurs à la criée. Un silence religieux plane également sur la place des Martyrs. Seules des nuées de pigeons occupent l’endroit.

Nous nous engouffrons dans la rue Ali Tamglit et nous arrêtons devant une échoppe bondée de vieux postes de télévision, de radios pittoresques et autres appareils électroniques à réparer.

Rachid, le gérant du petit atelier, est assez sollicité, tantôt pour une télé, tantôt pour un démo ou une télécommande. Il habite à Zghara, le quartier qui surplombe Bologhine. «Parfois, c’est mon fils qui me dépose en se rendant à son lieu de travail, à Dar El Beida. Il travaille un jour sur deux. Sinon, je suis obligé de prendre un clandestin pour 150 DA», dit Rachid.

«Je bosse une demi-journée seulement. Je me fais à peine une petite tqarqiba (des clopinettes) et je rentre chez moi. Je fais ça juste pour dépanner. Si, en plus du confinement, les gens se retrouvent sans télé, c’est vraiment pénible. Je ne peux pas refuser de rendre service par ces temps difficiles», explique l’aimable électronicien.

«On vit dans la peur permanente que la bâtisse craque»

Nous interrogeons Rachid à propos des habitations les plus vulnérables du coin. «Ici, toutes les bâtisses sont fragiles. Allez voir au n°11, c’est juste derrière», nous recommande-t-il. Nul besoin d’être un expert du CTC pour constater que l’immeuble en question est vraiment dans un piètre état, en effet. Les habitations voisines n’ont pas meilleure mine, en vérité.

Nous pénétrons discrètement dans la cage d’immeuble délabrée. La petite cour à l’intérieur est envahie par une mare d’égouts. Des poutres soutiennent l’édifice bringuebalant de quatre étages. L’humidité macule les murs d’auréoles verdâtres. Les escaliers sont branlants. Un silence épais enveloppe les lieux.

Nous attendons quelques minutes, le temps qu’un des locataires apparaisse. Voilà justement un habitant qui se manifeste. Il ne se fait pas prier pour nous dresser un état des lieux des plus alarmants.

Noureddine H. – c’est son nom – a 45 ans. Il est marié et père de deux enfants. Il est employé à l’OAIC de Rouiba. «Mais à cause du problème du transport et des mesures de confinement, je reste à la maison. Je ne travaille plus depuis le 22 mars», confie-t-il. Noureddine loge dans cet immeuble depuis une quinzaine d’années. «Mon père est né à Souk El Djemaâ, près de Dar Khedaouedj El Amia», précise-t-il.

«Nous vivons dans des conditions exécrables. Une partie des locataires ont été relogés. Il reste 5 familles qui attendent leur tour. On vit dans la peur permanente que la bâtisse craque. Rahi gaâ taïba (elle est toute pourrie). Quand il pleut, c’est insoutenable. L’eau s’infiltre de partout. Comme vous le voyez, les murs s’effritent. C’est invivable.» Nous redescendons en compagnie de Noureddine vers le site abritant la bâtisse sinistrée.

Celle-ci est située à moins de 300 m de son lieu d’habitation. On imagine aisément l’émotion et le choc que la catastrophe a provoqués pour tous les habitants du secteur. «On vivait dans l’angoisse que notre immeuble subisse le même sort. On espérait être relogés le plus rapidement possible. L’effondrement a accéléré les opérations de relogement.

Nous avons été conduits à Baba Hassen. Mais à notre grande déception, je ne sais pas ce qui s’est passé, on s’est retrouvés injustement recalés. On est revenus la mort dans l’âme. On nous a dit faites un recours et patientez. Maintenant, avec ce fléau, tout est suspendu.» Noureddine n’a à présent qu’une hantise, c’est de pouvoir sauver les siens dès la prochaine «rahla».

«Toute la Casbah est sinistrée»

Nous laissons notre ami en lui souhaitant un prompt relogement et nous nous engageons sur la rue Abdelkader Aoua (ex-rue du Divan) avant de bifurquer vers la rue Salluste, appelée également rue du Vinaigre. Là, nous faisons la connaissance, comme par hasard, d’un autre Noureddine pour un autre récit des tourments de la vieille citadelle fatiguée. «El Qasbah gaâ madroura» (toute La Casbah est sinistrée), résume-t-il tout à trac.

Ici, le sujet de préoccupation principal n’est pas le coronavirus, mais l’état inquiétant de la médina, les douirate menaçant ruine et le mot «rahla», synonyme concret du mot «espoir» pour tous les pensionnaires de la vieille ville, même ceux qui ont le patrimoine génétique de la cité ancestrale «chevillé au cœur», et qui n’ont plus qu’un désir : partir d’ici.

Noureddine B. a 48 ans. Il est marié et père de trois enfants : deux filles et un garçon. Il loue une petite boutique à Zoudj Ayoune, où il vend des boîtes écrin et autres coffrets pour bijoux.

«Depuis le début du confinement, je ne travaille pas. La marchandise que j’ai est très sensible à l’humidité. J’ai demandé une autorisation pour pouvoir ouvrir le matin de 7h à 10h, juste pour aérer mes boîtes d’emballage, en vain», déplore Noureddine. «Pour subvenir aux besoins de la famille, j’ai dû puiser dans les petites économies que j’avais mises de côté en prévision du Ramadhan et de l’Aïd», ajoute-t-il.

Confinée dans une cave de 4m2

Noureddine nous invite à inspecter la douira que sa famille partage avec d’autres locataires. Elle est située exactement au 2, impasse Salluste. Après avoir franchi une porte en bois imposante, nous empruntons un étroit escalier. «Regardez toutes ces fissures. Les murs s’effritent à vue d’œil», peste notre guide.

L’escalier débouche sur un patio. Nourredine toque à une fine porte, sur le flanc gauche, qui donne sur une cave. Dans cette cave aux airs de cachot loge Ratiba, 42 ans, divorcée et maman d’une fille de 22 ans qui vit avec elle. Le taudis aux murs aveugles fait exactement 2,5 sur 1,5 m selon un document, soit une surface de 3,75 mètres carrés. Pas la moindre bouche d’aération ; pas le moindre rayon de soleil ne risque de s’aventurer par ici, accentuant l’air vicié qui flotte dans le logis.

Ratiba nous exhorte à y regarder de plus près. Nous prenons un escalier exigu et abrupt qui donne sur une pièce minuscule peinte en mauve pour atténuer la grisaille ambiante, et où s’entassent un matelas, un buffet, un petit frigo supportant une télé, des couvertures et quelques ustensiles de cuisine. Des fleurs en plastique complètent ce décor spartiate. «On ne peut pas rentrer là-dedans, ma fille et moi.

C’est à grand-peine qu’on arrive à installer notre couche pour dormir le soir. Pour manger, je pose rapidement une petite table pliante vite fait et la range aussitôt le repas consommé», dit Ratiba. «Ma fille est malade, elle souffre d’un problème dermatologique dû à des morsures d’insectes», soupire-t-elle. Ces bestioles proviendraient d’une bouche d’évacuation des eaux usées dont la cave est séparée par un simple grillage, et qui exhale des émanations nauséabondes.

Ratiba brandit un plateau en plastique sur lequel se sont agglutinés de petits insectes noirs. «C’est ça mon corona», lâche-t-elle, plaisantant à peine. «Ça fait 23 ans que je vis comme ça. Mon mari m’a quittée quand j’étais à mon deuxième mois de grossesse. Depuis, je ne l’ai plus revu. Ma fille ne connaît pas son père. Je n’ai jamais reçu un sou de sa part. Avant l’épidémie, je vivais en vendant du pain fait maison que je prépare, maintenant, je ne peux plus vendre mes galettes.»

Ratiba perçoit une modique aide sociale de 3000 DA au titre de l’AFS : l’allocation forfaitaire de solidarité. «Qu’est-ce que vous allez faire avec 3000 DA !» lance-t-elle. Dans la foulée, elle nous montre un lot de provisions : «ça, c’est du ravitaillement que m’a prodigué une association de bienfaisance. Je n’ai que ça pour tenir», dit-elle. Mais l’urgence des urgences, pour elle, c’est de sortir sa fille de ce trou et se trouver un logement décent.

Récépissé à l’appui, elle affirme avoir déposé un dossier pour postuler à un logement social le 26 juin 2013. Plusieurs commissions sont passées depuis. Son histoire est connue de tous. Et pourtant, elle continue à végéter dans ce trou insalubre où elle a le sentiment d’être enterrée vivante. Ratiba et Noureddine nous introduisent dans le patio vétuste, chargé d’histoire et d’humidité.

Dans une petite pièce aux murs aveugles là aussi vit la maman de Ratiba. Dans une autre chambre adjacente, deux gosses partagent le même lit en regardant la télé. «Leur père est parti en harrag et il n’est plus revenu», indique Noureddine. «Ce sont les enfants de mon frère. Ça fait 4 ans qu’il est parti. Il est en détention en Espagne», précise Ratiba.

«On est fatigués des fausses promesses»

A l’étage au-dessus vit une autre famille, dont un couple d’octogénaires. D’après Noureddine, aucun cas de coronavirus n’a été signalé pour l’heure dans le quartier. On tient consciencieusement à protéger les personnes âgées. Aussi insiste-t-on à garder les enfants à la maison malgré la promiscuité. «Mes enfants, je ne les laisse jamais sortir. Occasionnellement, je charge l’aîné qui a 14 ans de faire une course, sans plus. Pour le travail scolaire, on suit les cours diffusés sur Youtube», assure Noureddine.

Notre guide nous invite à le suivre cette fois à la terrasse de la douira où se trouve son propre logement. Il ne manque pas d’attirer une nouvelle fois notre attention sur les arcades fêlées, les murs porteurs fissurés et autres pans moisis par l’humidité. Sa modeste demeure est constituée de deux pièces dépareillées et une cuisine. Dans l’une des deux chambres, située à l’écart du bloc principal, vit sa maman. «Cette pièce, c’est un copain dont la situation s’est améliorée qui me l’a cédée à 45 millions de centimes. Au début, on vivait ma mère, mon frère, ma femme et moi dans cette unique pièce centrale, au fond», témoigne notre hôte.

Noureddine s’attarde sur une profonde lézarde qui fend de part en part la partie supérieure du bloc principal. «J’ai mis un faux plafond pour atténuer les infiltrations d’eau. Mais quand il y a de grosses pluies, c’est l’enfer. En septembre dernier, nous avons subi une inondation qui a provoqué une décharge électrique et ça a déclenché un incendie. On y a échappé de justesse.»

Noureddine B. nous confie avoir multiplié les doléances pour l’obtention d’un logement décent et sécurisé. Sans succès. Après l’effondrement de la rue Tamglit, «on nous a encore abreuvés de promesses, et encore une fois, on a été floués» fulmine-t-il. «On a vu des gens qui ont bidouillé des dossiers moyennant une »tchipa » qui ont été relogés.

On a vu des douirate dont les occupants ont été relogés, puis d’autres les ont squattées et ont bénéficié d’un logement. Et nous qui sommes les enfants authentiques de La Casbah, on est toujours là», dénonce-t-il.

«Vous savez, ajoute Noureddine avec gravité, mon père a participé à la Guerre de libération, ici même, à La Casbah. A l’indépendance, il n’a jamais rien demandé. Nous, les enfants de La Casbah ma n’tahiouche ! On n’a jamais courbé l’échine. Je vous ai ouvert mon cœur et ma maison juste parce que je vous ai pris en sympathie. On est fatigués des fausses promesses.»