La crise sanitaire dévoile l’absence d’une stratégie d’anticipation : L’approvisionnement du marché à l’épreuve du coronavirus

El Watan, 13 avril 2020

Avec la prolongation du confinement de deux semaines et son élargissement à l’ensemble du territoire national et avec un couvre-feu étalé de 15h00 à 7h00 dans plusieurs wilayas, les perturbations d’approvisionnement du marché en produits alimentaires se sont accentuées. La ruée des citoyens vers les commerces est allée crescendo. La peur des pénuries est en effet perceptible depuis le début de la propagation de l’épidémie en Algérie.

Certes, cette crise sanitaire est inédite et aucun gouvernement ne s’y est préparé, mais des stratégies d’anticipation pour la gestion des situations exceptionnelles sont indispensables. Or, en Algérie, ces stratégies ont toujours fait défaut. Déjà qu’en temps normal, l’approvisionnement du marché connaît des dysfonctionnements qui se traduisent épisodiquement par des crises dans certaines filières : pomme de terre, viandes blanches, lait, etc.

Circuits désorganisés

Si pour la pomme de terre, l’abondance de la production ces dernières années a contribué à mettre fin à ces crises, pour le lait, les défaillances en matière de distribution sont récurrentes. Voilà aujourd’hui que la situation sanitaire que traverse l’Algérie, à l’instar des autres pays du monde, remet sur le tapis la problématique d’organisation des circuits de distribution des denrées alimentaires de base. Les cas de la semoule et de la farine sont les plus édifiants avec des files interminables qui se constituent devant les points de vente augmentant ainsi les risques de contamination par le COVID-19.

Tout au long des trois premières semaines de confinement, l’affluence des citoyens vers les commerces pour s’approvisionner et constituer des stocks n’a pas baissé. Une affluence beaucoup plus accentuée sur les unités d’Agrodiv chargée de la vente. «Depuis le début de la crise, on n’a plus de droit de vendre ni la semoule ni la farine», nous dit un gérant d’une supérette à Alger.

L’octroi d’autorisations exceptionnelles aux minoteries pour la commercialisation du blé dur (10 kg) directement au consommateur en vue de réduire la pression sur les commerçants de détail et de gros ainsi que sur les grandes surfaces a fini par avoir l’effet inverse. Cette période a d’ailleurs enregistré la consommation de deux mois de produits alimentaires, en particulier le blé dur (semoule), selon le ministre du Commerce, Kamel Rezig. D’autres produits ont enregistré une forte demande, beaucoup plus importante par rapport aux prévisions, ce qui a entraîné, selon la même source, une rupture de stock «en très peu de temps».

La recherche de la denrée «rare», pour de nombreuses familles, n’est pas chose aisée en ces temps de confinement. Entre la nécessité d’éviter les regroupements pour diminuer le risque de choper le virus et celle de nourrir sa famille, pas de facile de choisir, pour les chefs de famille, surtout ceux à faible revenu en ces temps ou toute activité est à l’arrêt.

Et pourtant, les caravanes de solidarité en direction des régions isolées et de Blida où le confinement est total se poursuivent. Les entreprises privées de l’agroalimentaire continuent de leur côté à travailler pour augmenter la production et assurer la disponibilité. L’agroalimentaire est pratiquement le seul secteur, en ces temps de confinement et de baisse drastique de l’activité économique, à tourner à plein régime.

Nous avons appris d’ailleurs à ce sujet que les ventes de blé au profit des minoteries ont fortement augmenté ces derniers jours. «Depuis le début de la crise, nous vendons quotidiennement 5000 à 6000 quintaux de blé aux minoteries», nous confiera un responsable au niveau d’une coopérative de céréales et de légumes secs (CCLS) relevant de l’Office national interprofessionnel des céréales (OAIC). Si les quantités nécessaires pour la production sont assurées, la distribution, ou plus clairement une distribution équilibrée, ne suit pas, faute d’une chaîne logistique organisée.

L’installation au niveau du ministère du Commerce d’un comité de crise chargé du suivi des conditions d’approvisionnement du marché national en cette conjoncture n’a pour le moment pas encore donné de résultats probants. Preuve en est, la course aux sacs de semoule se poursuit et l’agglutinement autour des dépôts est de plus en plus intense. Les images circulant sur les réseaux sociaux le montrent clairement. Le comité en question est chargé d’intervenir en cas de dysfonctionnement ou de perturbation d’approvisionnement. Le point est fait quotidiennement sur cette question à travers les quatre sous-comités : Centre, Est, Ouest et Sud.

La guerre aux spéculateurs

Les réunions autour de ce dossier se multiplient également au même titre que les orientations sur la nécessité d’assurer une organisation du marché et une distribution régulière. Le ministre du Commerce, Kamel Rezig, a, pour rappel, tenu dans ce sillage des réunions de coordination avec les représentants du marché de gros de Semmar des produits alimentaires et les directeurs et gérants des marchés de gros des fruits et légumes. L’Association nationale des commerçants et artisans (ANCA) est associée à ce travail de terrain. Comme à chaque fois qu’une crise survienne, le cap est mis sur la lutte contre la spéculation.

Les commerçants grossistes et détaillants ont d’ailleurs été invités, samedi, à dévoiler les quantités stockées au niveau des dépôts. Autrement dit : déclarer les stocks et dépôts à la direction du commerce du territoire de compétence pour que les services de contrôle et de sécurité puissent «faire la distinction entre les commerçants honnêtes et les spéculateurs». Il reste à savoir quelle sera la portée d’une telle mesure au moment où l’inquiétude monte chez les consommateurs, notamment à l’approche du mois de Ramadhan. Mais aussi au moment où les assurances sur la disponibilité des denrées de base sont également réitérées.

Dans un premier temps, le 30 mars dernier le premier ministre, Abdelaziz Djerad en marge de sa visite à l’hôpital Frantz Fanon de Blida a écarté toute crise alimentaire et d’approvisionnement. Le lendemain, le ministre de l’agriculture, Chérif Omari a affiché pour sa part l’engagement de l’Etat à garantir la sécurité alimentaire du pays accusant les distributeurs d’être à l’origine de ces perturbations. Les grossistes sont notamment pointés du doigt.

Mais globalement, c’est toute l’organisation du secteur qui est mise à l’index. Dans ce cadre, l’association de protection du consommateur et son environnement (Apoce) a plaidé pour l’accélération de la révision du système législatif et juridique régissant le commerce dans le pays. Son représentant Mustapha Zebdi regrette à cet effet « la faiblesse du système de commerce, non structuré, hérité par l’Algérie de l’ancien régime ».

En attendant que l’aspect réglementaire soit pris en charge, le temps est au règlement de l’urgence, c’est-à-dire assurer la disponibilité sur le marché. Un point que le Chef de l’Etat, Abdelmadjid Tebboune a abordé le 1er avril dernier à l’occasion d’une sortie médiatique. Il a tenu à rassurer sur l’abondance des produits alimentaires rappelant à titre illustratif que la production de semoule a été multipliée par trois grâce à l’augmentation à 100% des capacités de production des minoteries.

Il précisera dans le même sillage que les stocks sont suffisants pour une période allant jusqu’à six mois. Pour sa part, le ministre du commerce a rassuré la semaine dernière que les quantités de produits alimentaires disponibles en stock sont suffisantes pour un approvisionnement jusqu’au premier trimestre de 2021. « Nous avons des réserves de change de 60 milliards de dollars alors que la facture d’importation des produits alimentaires ne dépasse pas les 9 milliards de dollars annuellement, a encore assuré le Chef de l’Etat insistant sur le fait que « l’on ne peut donc parler de pénurie de produits alimentaires ». Cependant, l’anticipation est nécessaire surtout qu’en cette période de crise sanitaire, la place est aux mesures protectionnistes à travers le monde.

Chaque pays cherche à protéger son économie à travers des mesures restrictives visant à réduire l’impact de semaines de confinement. De nombreux pays comme l’Algérie ont arrêté l’exportation de produits alimentaires. Ainsi, 17 produits ne sont plus exportés depuis le début de la crise. Il s’agit à titre d’exemple des semoules, des farines, des légumes secs et du riz, des pâtes alimentaires, des huiles, du sucre, du café, de l’eau minérale, des préparations alimentaires, des laits, des légumes, fruits et viandes. Parallèlement, des opérations d’achat de blé sur le marché international ont été lancées. Et ce même si les indicateurs restent pour l’heure rassurants à l’échelle mondiale.

Les organisations onusiennes alertent

En effet, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation (FAO), la production mondiale de blé prévue pour 2020, en plus des stocks relativement amples, devrait aider à protéger les marchés alimentaires pendant la tempête provoquée par le coronavirus. Mais, la prudence est de mise avec la perturbation des chaînes alimentaires mondiales. Ce que la FAO met en exergue appuyée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces institutions onusiennes alertent en effet sur le risque de pénurie alimentaire au niveau mondial. « Les incertitudes liées à la disponibilité de nourriture peuvent déclencher une vague de restrictions à l’exportation », provoquant elle-même « une pénurie sur le marché mondial », avertissent dans un communiqué commun le Chinois Qu Dongyu (FAO), l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus (OMS) et le Brésilien Roberto Azevedo (OMC).

Pour ces trois organisations, il est donc essentiel d’assurer les échanges commerciaux pour éviter des pénuries de nourriture. Le « ralentissement de la circulation des travailleurs de l’industrie agricole et alimentaire » risque de bloquer de nombreuses agricultures occidentales et d’entraîner des « retards aux frontières pour les containers » de marchandises, causant de fait un « gâchis de produits périssables et une hausse du gaspillage alimentaire », soulignent-ils.

> Dossier réalisé par Samira Imadalou