Lyes Merabet : « Huit médecins sont déjà décédés du coronavirus »

Kheira Bouamra, TSA, 14 Avril 2020

Depuis le début de la crise sanitaire, les personnels de la santé ont fait part d’un manque de moyens de protection contre le nouveau coronavirus Covid-19. Qu’en est-il après l’arrivée des premiers lots d’équipements médicaux commandés auprès de la Chine ?

Lyes Merabet, président du Syndicat national des praticiens de santé publique (SNPSP) : Même s’il y a une relative amélioration depuis deux semaines, nous travaillons dans des conditions difficiles, notamment dans les wilayas les plus touchées, comme Blida, Alger, Oran, Tizi Ouzou et Béjaïa.

On est également face à un grand problème, qui concerne la manière avec laquelle sont distribués les équipements par la Pharmacie centrale des hôpitaux (PCH). Un problème d’ailleurs constaté par le ministre de la Santé Abderrahmane Benbouzid et le Premier ministre Abdelaziz Djerad lors de leur visite à Blida. La centralisation des équipements au niveau de la PCH fait que les établissements de santé, notamment ceux des régions éloignées, sont contraints de faire le déplacement à chaque fois que leur quota est épuisé.

Nous comprenons le souci des autorités de maîtriser la gestion des stocks, mais cela pose un problème pour les personnels de santé qui font face au danger de mort en prenant en charge les malades. Je pense que le moins que l’on puisse faire pour eux c’est leur assurer des équipements de protection.

Cela dit, je confirme qu’il y a une amélioration dans les établissements de santé où notre syndicat a ses représentants. Cela démontre que l’État a tout fait ces deux dernières semaines pour améliorer la situation des personnels de santé.

Avez-vous recensé le nombre de professionnels de la santé décédés après avoir contracté le virus ?

Huit médecins sont déjà décédés. Il s’agit du Dr Tilmatine, praticien généraliste à l’hôpital de Sidi M’hamed. Il est la première victime du virus dans le corps médical. Il y a eu ensuite le professeur Si Ahmed, décédé au CHU de Blida, puis deux généralistes exerçant dans le privé à Blida, Dr Kebali et Dr Djama Kebir. On a aussi déploré le décès du jeune médecin Salim Latrèche de l’hôpital de Kherrata, et Dr Hamoudi Abdelkrim, exerçant à l’hôpital de Bouzaréah puis un autre du CHU de Beni Messous. Le virus a aussi emporté deux médecins de Sétif, dont un est décédé au CHU Mustapha d’Alger.

Officiellement, nous avons enregistré huit morts parmi les médecins. Il y a eu aussi le chauffeur d’ambulance de l’hôpital de Boufarik, un infirmier à Blida et un agent de sécurité à l’hôpital de Béjaïa. Ils sont tous morts dans l’exercice de leurs fonctions. Nous présentons nos condoléances aux familles de nos collègues et à celles de toutes les victimes. Les médecins ont besoin du soutien des autorités et du peuple. Ils ont surtout besoin d’être dotés en toute urgence de moyens de protection.

Le président de la République a promis hier lundi 13 avril d’améliorer les conditions de travail des personnels de santé et de procéder à une profonde réforme du secteur. Un commentaire ?

La réforme du système de santé doit être revue, il faut une nouvelle carte sanitaire et la réforme du mode de financement du secteur suivant une nouvelle stratégie. Ce sont des chantiers qu’il faudra ouvrir.

Il faut un engagement des institutions de l’État, que ce soit du président de la République ou du Premier ministre qui, d’ailleurs, a promis lors de sa dernière visite à Blida de prendre des décisions fermes à l’avenir pour régler les problèmes du secteur. Même le ministre de la Santé, qui connaît bien le secteur puisqu’il est praticien spécialiste à l’hôpital de Ben Aknoun, a reconnu qu’il y a beaucoup d’insuffisances dans le secteur.

Néanmoins, la priorité aujourd’hui ce n’est pas la réforme, mais la gestion de la crise du coronavirus. Il faut chercher les moyens de la dépasser et trouver des solutions à tous les niveaux. Nous sommes optimistes car nous voyons que les responsables constatent de visu la situation, discutent directement avec les praticiens de la santé et les accompagnent d’une manière sérieuse. Nous souhaitons voir une meilleure situation dans le secteur de la santé, ce n’est pas pour nous qui sommes en fin de parcours, mais pour la jeunesse, les nouveaux médecins.

Des employés de certains services de maladies infectieuses ont pris leur congé en pleine crise et refusent de prêter main forte à leurs collègues. Le problème se pose toujours ?

Le problème s’est en effet posé au début de la crise, mais au niveau des syndicats, on a lancé des appels à la mobilisation. L’arrêt de travail a touché plusieurs services mais ceux qui ont agi ainsi constituent une minorité. La grande majorité des personnels de santé a répondu à l’appel du devoir sans hésitation, malgré les conditions de travail difficiles et le manque de moyens de protection. Je vouKherdrais d’ailleurs signaler que des médecins du sud, de l’ouest et de l’est du pays se sont portés volontaires pour exercer à Blida et dans les wilayas qui connaissent une pression, afin de prêter main forte à leurs collègues.

Il ne faut pas se focaliser sur le comportement d’une minorité qui, du reste, est dû à la peur et au manque de moyens de protection. Personne ne peut nier que les conditions au début de la crise étaient catastrophiques et que la plupart des cas de contamination parmi les médecins étaient dus au manque de moyens de protection. Quand on a des malades en isolement, on travaille dans un environnement infesté de virus et le risque de contamination est par conséquent élevé. Il fallait mettre en isolement tous les personnels, médecins, infirmiers, agents d’hygiène et agents de sécurité, dans des lieux de résidence loin de leur famille et certains n’ont pas vu leurs enfants depuis plus d’un mois. Ils ne peuvent pas rentrer chez eux pour éviter tout risque de contamination de leurs proches. Certains sont décédés, d’autres hospitalisés et c’est ce qui a poussé une partie des personnels à déposer des demandes de congé. Mais le problème a été réglé. En réalité, il y avait une forte pression sur certaines spécialités, comme les maladies infectieuses ou respiratoires, la réanimation, les analyses et même sur les généralistes au niveau des hôpitaux et il fallait faire appel à des équipes de permanence d’autres spécialités pour leur permettre de se reposer.

Des échos qui parviennent de Blida font état d’une amélioration de la situation avec une baisse du nombre de contaminations et de la pression sur les hôpitaux. En tant que praticien exerçant dans cette wilaya, qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

Effectivement, l’évaluation de la situation dans cette wilaya, qui est l’épicentre de l’épidémie en Algérie puisqu’elle a enregistré près de la moitié de l’ensemble des cas, a permis de constater une certaine stabilisation au niveau des établissements de santé. Cela est dû à deux facteurs principaux. Le premier c’est l’application du confinement total, même si une partie de la population ne le respecte pas à cause des problèmes d’approvisionnement en produits alimentaires, et cela se comprend. L’autre facteur c’est l’effort considérable fourni au niveau des hôpitaux par les personnels de santé qui prodiguent aux malades les soins qu’il faut.