A la redécouverte de la broderie en Algérie : Un patrimoine oublié

Nadia Saou, El Watan, 14 avril 2020

La broderie, cet exceptionnel patrimoine de l’Algérie, bénéficiera-t-elle des temps de confinement pour être redécouverte à la fois comme patrimoine et comme savoir-faire?

Certes toutes les familles comptent une brodeuse ou en ont une dans leur entourage mais connaît-on les raisons du goût des Algériens pour cet art considéré souvent à tort comme mineur? Les musées conservent les plus belles pièces mais les particuliers et les ateliers recèlent aussi des trésors de goût et de savoir-faire.

La broderie est en effet à la fois un patrimoine matériel – les pièces de broderie elles-mêmes – et un patrimoine immatériel, des gestes en fonction des techniques utilisées.
La broderie,un marqueur territorial

Contrairement au préjugé largement partagé aujourd’hui, la broderie n’est pas seulement une question de techniques, elle exprime aussi des identités. Les artistes contemporains qui choisissent ce média le savent. Les broderies traditionnelles de l’Algérie sont liées aux territoires où elles sont produites et, comme les tapis, en constituent un marqueur identitaire.

Du nord au sud, de l’est à l’ouest de l’Algérie, différentes traditions de broderie manuelle se sont perpétuées mais contrairement à ce qui s’est passé pour les broderies marocaines, peu d’études leur ont été consacrées. Pourtant ce patrimoine est d’une exceptionnelle richesse, qu’il s’agisse de broderies citadines, rurales ou des broderies sahariennes. L’influence andalouse et/ou ottomane se manifeste dans les broderies citadines du nord de l’Algérie, notamment celles de Tlemcen, Alger, Constantine, Annaba…

Dans les musées, les pièces conservées les plus anciennes datent du XVIIIe ; elles révèlent des modes de vie raffinés, qu’il s’agisse des vêtements comme les ghilas, les karakou, les robes, les coiffes, les pièces d’ameublement comme les tentures murales, les lais de rideau, le linge. Les broderies rurales, celles des Hauts-Plateaux, des Aurès, de la Kabylie se caractérisent par des motifs géométriques polychromes qui se déclinent aussi sur les tapis ou les céramiques.

Si les arabesques ottomanes prédominent dans les broderies citadines, les broderies rurales se distinguent par leur stylisation : si le profane ne voit que des motifs abstraits, les brodeuses utilisent un répertoire de symboles propres à chaque région. Il en va de même pour la broderie saharienne qui orne les vêtements et dont le style, dépouillé et sobre, marque les explorateurs du patrimoine.

Une histoire de genres ? Corporation masculine et broderies au féminin

Le deuxième préjugé dont souffre la broderie, c’est qu’il s’agirait uniquement d’un passe-temps de femmes. C’est oublier vite l’histoire. A l’époque ottomane, les corporations de brodeurs sont répertoriées : sous la conduite d’un amin, elles vivent honnêtement ; leurs membres, nous apprennent les historiens, possèdent souvent une maison à l’extérieur des remparts de la ville.

C’est la colonisation, qui, avec le passage à l’industrialisation, causera leur ruine : toute cette activité tournée vers l’industrie du luxe, établie à proximité des palais du dey et des beys, est alors condamnée d’autant que les boutiques sont fermées. Ne subsistent dans la deuxième moitié du XIXe que des brodeurs pour quelques articles populaires comme les chéchias. La broderie domestique exercée parles femmes, en revanche, se perpétue jusqu’à aujourd’hui : les merveilles exécutées dans ce cadre ont retenu dès le début de la colonisation l’attention.

L’école de Mme Luce Ben Aben à la Casbah a été la première à accueillir des petites filles qui, au début, bénéficiaient de cours généraux et tiraient un petit pécule de leurs ouvrages. Plus tard, les ouvroirs ouverts – ateliers qui rassemblaient ou des élèves ou des femmes – dans les villes, mais aussi dans toute l’Algérie, ont été des lieux d’enseignement de la broderie ; privés parfois, souvent religieux sous la conduite des Sœurs blanches ou encore dans le cadre de l’enseignement public ou de l’artisanat, ces ouvroirs – l’enseignement incluait aussi des techniques venues de France – ont contribué à la conservation des broderies traditionnelles : disséminés sur tout le territoire, ils ont aidé à leur maintien ainsi qu’à leur valorisation au sens économique. Le patrimoine algérien en matière de broderies doit autant aux hommes qu’aux femmes, les premiers étant spécialisés davantage dans les broderies sur cuir ou au fil d’or, les secondes ayant un répertoire plus varié.

La standardisation de la broderie : un mal nécessaire

Le dernier mal dont souffre la broderie traditionnelle est d’ordre économique : comment rémunérer le temps de travail aujourd’hui ? Alors que la broderie industrielle peut s’inscrire dans une logique de rentabilité immédiate, pourquoi doit-on préserver et conserver les savoir-faire des brodeurs et brodeuses ? Les machines les plus perfectionnées imitent à merveille le savoir-faire manuel. Est-ce la fin du métier artisanal ? Ce serait méconnaître la part de la création inhérente au travail artisanal, l’intelligence de la main. La machine sait reproduire à la perfection si le programme est performant mais la nature même du programme – de ce qui est écrit à l’avance – ne permet pas l’invention que l’on admire dans les multiples adaptations des points de broderie.

La main saisit en même temps que l’œil des proportions, des ajustements. «L’art, c’est le détail», nous a dit très justement Karim Bettouche dans son atelier rue Larbi Ben M’Hidi à Alger.