Le virus qui a tout ébranlé

Il a brutalement remodelé la vie nationale

Liberté, 13 avril 2020

Surprise par l’ampleur de la propagation de la pandémie et les mesures décidées par les pouvoirs publics, la population a été contrainte de s’adapter et adapter son comportement à cette conjoncture.

La situation est comme sortie tout droit d’un film de science-fiction. Qui aurait pu imaginer un jour que les Algériens, habitués à la culture de la convivialité autant dans les cafés populaires que dans les quartiers, allaient être brutalement contraints de changer leur rapport à l’espace et au temps ? Pourtant, comme de nombreux peuples sous d’autres latitudes, les Algériens, dont très peu pouvaient prédire une telle situation, se sont surpris à adopter de nouvelles mœurs et habitudes, malgré eux, depuis que la pandémie de Covid-19 s’est déclarée, avant de se propager progressivement dans plusieurs wilayas du pays. Peu à peu, depuis exactement un mois et dès la décision des autorités de fermer les établissements scolaires, les centres de formation professionnelle et les universités, les Algériens qui jusque-là regardaient avec un peu de détachement la situation dans d’autres pays, au cœur de l’essentiel de l’actualité dans les médias, sont contraints de changer leurs habitudes, fortement ancrées, et à se conformer à de nouvelles attitudes qu’impose la conjoncture. Premier grand tournant : le formidable mouvement populaire qui, une année durant, n’a pas cessé d’envahir les rues dans de nombreuses wilayas du pays pour réclamer un changement radical du système, décide une semaine plus tard, à l’appel de nombreux acteurs politiques, de figures de la société civile et de “hirakistes”, relayés sur les réseaux sociaux, d’observer une trêve.
Alors que les animateurs du hirak se livraient déjà aux spéculations sur l’avenir du mouvement en appelant à exploiter l’opportunité pour explorer de nouvelles formes de lutte, la présidence de la République, sans doute avisée de l’évolution de la pandémie, annonce les premières mesures dont l’interdiction des marches et des rassemblements, mais surtout, la fermeture des mosquées.
Une première dans l’histoire du pays d’autant qu’elle a été entourée plus tôt de quelques tergiversations de la part du ministère de tutelle et de la commission de la fetwa. Si elle a été saluée par les plus pragmatiques et les plus rationnels, la mesure n’a pas manqué de susciter l’ire de certaines figures de l’islamisme algérien à l’image d’Abdallah Djabballah, président du FJD. Mais, c’est sans doute les mesures décidées le 22 mars et le lendemain qui provoquent un véritable chamboulement des habitudes des Algériens, une espèce de mini-séisme dans les consciences. Outre la suspension de tous les moyens de transport en commun à l’intérieur des villes et inter-wilayas ainsi que le trafic ferroviaire, la démobilisation de 50% des employés, les autorités décident le confinement total de la wilaya de Blida, épicentre de la pandémie, le confinement partiel de la capitale entre 19h et 7h du matin, la fermeture de tous les commerces, restaurants et cafés à travers tout le territoire national avec interdiction de circulation pour les taxis. Autre mesure : interdiction des rassemblements de plus de deux personnes. Résultat des courses : Les Algériens, gagnés par l’inquiétude, se résignent, la mort dans l’âme, à découvrir la vie du confinement.

Tandis que certains se découvrent de nouvelles vocations, d’autres se livrent à d’autres activités “intra-muros”, quand d’autres encore s’investissent dans l’organisation de la solidarité dont certaines actions sont entreprises par des villages entiers, comme en Kabylie, en dehors du circuit étatique. Effet paradoxal : c’est au moment où la rupture avec l’espace public s’est opérée que l’esprit collectif se manifeste, mais également dans les actions de solidarité. Quand ils sont appelés à sortir, pour ceux qui sont tenus encore de travailler — même si le télétravail a été adopté par de nombreuses entreprises — ou à faire leurs emplettes, ils s’astreignent aux mesures barrières, dont l’évitement des salutations, inimaginables jusqu’ici pour un pays aux traditions méditerranéennes. Certains, insouciants, réfractaires ou contraints par la promiscuité, continuent cependant à défier les mesures en se regroupant au bas des immeubles ou dans certaines contrées isolées.
Autres conséquences collatérales du confinement : la circulation est devenue très fluide, avec comme corollaire une grande diminution des accidents, et un surcroît de violences conjugales, à se fier au cri d’alarme de certaines associations féministes. “Le temps imposé par le confinement a contraint les Algéiens à se réappropier l’univers domestique et à repenser les rapports au temps et à l’espace”, analyse le sociologue Karim Khaled de l’Université d’Alger.

Les incertitudes du lendemain

Ce repli collectif, s’il a provoqué une forme de paralysie au niveau politique, entraîne cependant de nombreuses conséquences, particulièrement sur le plan économique, culturel et sportif. Vivant de l’informel, de nombreux jeunes sont contraints de prendre leur mal en patience en comptant sur la solidarité. Etouffées par l’endettement et contraintes de libérer leurs travailleurs, de nombreuses entreprises sont en passe de mettre la clé sous le paillasson si les pouvoirs publics ne leur viennent pas à la rescousse. Sort similaire pour certaines activités de services, commerciales et d’autres établissements hôteliers.

Cette situation qui induit une forme de stress collectif n’est pas de bon augure dans un contexte marqué par le spectre d’une grave crise économique en dépit des assurances des autorités. De l’avis de beaucoup, elle risque d’accentuer davantage les inégalités sociales dont l’indice le plus probant est cette ruée des plus démunis sur la semoule.

Mais au-delà du chamboulement dans les habitudes, lesquelles sont probablement appelées à durer, et les changements auxquels elle donnera inévitablement lieu, la crise sanitaire a sans doute cela de particulier : elle a mis à nu le mode de gouvernance. Elle révèle la désinstitutionalisation des institutions, la mise à mort de la société civile et la mise à mort de la recherche scientifique et globalement du rôle primordial de l’université. Dès lors la question est de savoir si le pays adoptera une nouvelle vision à travers une refonte profonde de l’école, du système de santé et de la sphère économique en général ou se résignera à la fatalité contre laquelle le mouvement populaire, qui n’a pas encore atteint ses objectifs, a constitué une formidable antidote. Un choix tributaire d’une nouvelle vision politique en rupture radicale avec les mœurs de la gouvernance actuelle.

Karim Kebir