Paroles de médecins

Des praticiens en première ligne se confient au Soir d’Algérie

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 2 avril 2020

Le jour et la nuit se confondent chez les blouses blanches algériennes. Le rythme qui ponctuait des journées déjà surchargées s’est inversé, suspendu à un redoutable ennemi venu envahir un quotidien fait de tension, d’appréhension, de peur que ces médecins, qui ont bien voulu témoigner, racontent ici…

Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Les entretiens se font naturellement par téléphone. Le déplacement aux hôpitaux est impossible, soumis à d’énormes conditions que chacun se doit absolument de respecter pour éviter la propagation du mal. «Nous ne recevons que les urgences», explique Karima Achour, cheffe de service à l’hôpital de Bab-el-Oued. Elle fournit aussi la définition d’urgences en ces temps de confusion où les retombées psychologiques de la situation en cours peuvent être très présentes. Les caractéristiques des patients admis dans cette catégorie sont cependant très strictes : «Il s’agit de patients ayant des rendez-vous pour le renouvellement de leur ordonnance, ceux concernés par le service oncologie, car ils ne peuvent être privés de leur séance de chimiothérapie, et tous ceux présentant des symptômes devant être traités de toute urgence (affection cardiaque….)».
Les allées et venues des citoyens, les queues interminables devant la porte des médecins ont cessé. Conscients des dangers, les citoyens évitent d’eux-mêmes de se déplacer. Ceux qui arrivent au CHU sont réceptionnés dans des conditions similaires à celles qui ont été mises en place à travers l’ensemble des hôpitaux algériens. Il y a l’entrée réservée aux patients ordinaires, et «l’autre», le «circuit réservé aux malades atteints au Covid-19». Il n’est pas question de laisser les deux catégories de malades emprunter un même couloir. Lorsque les questions s’orientent vers les personnes reçues dans le circuit coronavirus, Karima Achour répond sans détour : «Oui, le CHU reçoit des malades atteints au Covid-19, mais les chiffres ne m’intéressent pas.»
Le sujet sensible ne peut être officiellement abordé que par la commission de suivi de l’évolution de l’épidémie mise en place par le ministère de la Santé. C’est à elle qu’incombe la publication des bilans quotidiens. Karima Achour se dit cependant déçue «de l’inexistence de structures hospitalières dignes de ce nom dans le pays». «Quand on crie, on nous tabasse pourtant, la réalité est là», ajoute-t-elle. Son quotidien ? «Aujourd’hui, nous sommes dans la gestion, on doit gérer les urgences et le circuit réservé à l’épidémie.» L’ambiance ? «Morose, on ne s’approche plus, nous sommes confinés. Personnellement, j’ai pris la décision de me confiner loin de ma famille, il y a le téléphone, on prend des nouvelles de tout le monde et c’est tout ce que nous pouvons faire pour le moment. Notre quotidien est stressant, bien sûr…» Le matériel de protection des médecins : «Je porte des gants et une bavette, nous rêvons de posséder des combinaisons et tenues de protection comme on en a vu circuler à la télévision…» Toutes les tentatives de se rapprocher de médecins directement confrontés aux patients atteints au coronavirus dans les hôpitaux d’Alger se sont avérées vaines. Trop occupés, en isolation… Chaba Oualid, médecin à l’hôpital de Tigzirt, accepte lui de témoigner : «Nous avons quitté nos domiciles il y a une semaine, nous sommes confinés, d’autres sont en isolation après avoir été en contact avec des patients atteints.» Il fournit des chiffres : «Nous comptons six cas à Tigzirt, ils sont en isolation. Parmi le personnel médical, nous avons une infirmière en isolation, il y a aussi une anesthésiste, mais cette dernière a été en contact avec son père décédé ce matin (mardi). Il était atteint au coronavirus.» Comment l’a-t-il contracté ? «Il y a un foyer à Ikache, la contagion s’est faite durant un enterrement.» Chaba Oualid relativise, cependant : «Comparé aux autres régions, le nombre de malades atteints à Tigzirt est bas, il est dû au niveau de conscience des citoyens qui ont très rapidement pris conscience et répondu aux campagnes de sensibilisation que nous avons menées avec l’ensemble des associations de la région. Nous avions peur d’une plus large propagation du virus car il y a beaucoup d’allées et venues d’émigrés ici, mais en définitive, la conscience a pris le dessus.» Comme partout ailleurs, la cellule d’écoute mise en place est débordée par des appels de citoyens. «Ils ont reçu consigne de ne pas se déplacer à l’hôpital, les malades reçoivent des directives de médecins, ils font part de leurs symptômes et nous les orientons. Les urgences sont naturellement prises en charge au niveau du CHU, mais pour les malades atteints au Covid-19, c’est autre chose. Lorsqu’ils appellent, nous essayons d’obtenir un maximum d’informations, il s’agit de connaître les symptômes mais aussi et surtout de savoir s’ils ont été en contact avec les foyers contaminés ou mis en contact avec des personnes atteintes. Pour les cas urgents, ceux présentant des symptômes graves, nous envoyons un véhicule, on les isole, bavette et tout le nécessaire…» Ce médecin est affecté par le décès qui s’est produit ce mardi matin. Il explique aussi les conditions dans lesquelles se déroule l’inhumation : «Les enterrements sont soumis à un protocole qui existe déjà, celui des grandes contagions, le cercueil est scellé et seuls les membres les plus proches peuvent assister à la mise en terre.»
Ce mardi, la famille Ben Aknoun procède, elle aussi, à l’inhumation du père de famille. L’un des fils de la victime témoigne : «On nous a remis un cercueil scellé, mais la police n’a autorisé que mes frères et moi, nous sommes quatre, à assister à l’enterrement, ils nous ont dit qu’il valait mieux éviter la foule.» Ce matin, mercredi, lui et tous les autres membres de sa famille devront se rendre en milieu hospitalier pour se faire tester. «Nous avons été en contact avec mon défunt père sans savoir ce qu’il avait. Il souffrait de maladies chroniques depuis de longues années, mais son état a empiré ces derniers jours, il ne pouvait carrément plus respirer. Nous l’avons transporté dans plusieurs hôpitaux, cliniques privées, mais ils n’ont rien détecté. Il y a trois jours, un médecin a décidé de le tester et il s’est révélé positif au coronavirus. Il en est décédé quelques heures plus tard.» Dans la famille, l’inquiétude est à son comble.
Ancien chef de service à l’hôpital Birtraria d’Alger, le professeur Brouri appelle à effectuer de toute urgence un grand travail de sensibilisation «à entreprendre dans chaque service pour dédiaboliser la situation, il y a une peur qui ressurgit, elle est naturelle, mais il faut faire un travail partout, auprès du paramédical, de tout le personnel soignant, des femmes de ménage aussi. Il faut mettre en place de nouveaux gestes, réflexes, comportements, c’est un personnel susceptible d’être contaminé, il faut apprendre à ôter son matériel de protection, ses gants, sa bavette. Les femmes de ménage n’ont, par exemple, aucune formation dans le domaine, elles vont travailler et rentrer chez elles, elles seront en contact avec leurs familles, des gens dans la rue lors de leurs achats… Il faut aussi préparer les services à cette nouvelle situation.» Invité à donner son avis sur la situation en cours, il répond : «C’est une épidémie, c’est très sérieux, je ne peux pas donner un avis précis car nous n’effectuons pas assez de tests, nous sommes en dessous des cent tests, nous aurons une idée plus précise dans une ou deux semaines, mais lorsqu’on voit les wilayas touchées, on s’aperçoit qu’elles font face à de grosses difficultés, d’où la nécessité de préparer les services qui vont accueillir les malades (réanimation…) A présent, si la chloroquine parvient à diminuer la charge du mal, si cela se confirme, et bien, il faut préparer l’ordre de bataille.»
A. C.