Mohamed Achir. Docteur en économie : «Nous sommes dans un état d’urgence économique»

Said Rabia, El Watan, 24 mars 2020

– Réduire les importations de 10 milliards de dollars, faire l’économie des bureaux d’études étrangers (7 milliards de dollars), diviser par deux les investissements de Sonatrach pour freiner la consommation des réserves de change. Est-ce que le plan d’austérité tel que décliné par le Conseil des ministres est à même de sortir le pays de la crise ?

Je pense que la situation financière du pays est dans le rouge et ne reste au gouvernement que des arbitrages douloureux. Le Conseil des ministres a annoncé des mesures importantes, mais pas facile à concrétiser. Réduire les importations d’une valeur de 10 milliards de dollars en une année représente une thérapie de choc pour le commerce extérieur du pays.

En tout cas, le gouvernement n’a pas d’autre choix pour garantir, dans cette situation de crise, pour au moins durant une dizaine de mois une solvabilité d’importation des produits de bases incompressibles et des inputs nécessaires à la continuité de l’activité économique. La décision de différer la réalisation des projets d’équipements publics non lancés réduira la pression des dépenses d’équipement sur le budget de l’Etat.

Nous sommes dans un état d’urgence économique marqué par une crise financière très grave. Cette situation nécessite non seulement la fixation de ratios de stabilisation, mais un effort national et une large adhésion du peuple pour pouvoir accepter le coût de la transition économique. Un débat national sur les subventions directes et indirectes doit être lancé pour rationnaliser les dépenses et mieux cibler les catégories éligibles.

– Le prix du pétrole est passé sous la barre de 30 dollars le baril. En raison de la pandémie du nouveau coronavirus et de la récession mondiale qui s’annonce, pensez-vous que les réponses à la crise algérienne sont uniquement au niveau macroéconomique ?

La crise de l’économie algérienne est structurelle. Elle est très peu diversifiée et très fortement dépendante des hydrocarbures. Les équilibres macroéconomiques ou macro-financiers du pays ont été maintenus artificiellement grâce à la rente pétrolière durant plusieurs années. Et, durant ces années, on voulait nous faire croire qu’il s’agissait d’une performance économique.

Le problème est dans la sphère réelle de notre économie qui n’arrive pas à se diversifier et à augmenter l’offre de production nationale. Autrement dit, l’enjeu est de passer d’une économie d’allocation et de distribution de la rente à une économie de production et de redistribution des revenus. D’où l’impératif de recourir à des réformes économiques structurelles et institutionnelles qui nécessitent préalablement des réformes d’ordre politique et juridique.

Je pense qu’il faudrait prévoir la constitutionnalisation d’une règle d’or budgétaire concernant les revenus du pétrole. La rente pétrolière doit être affectée exclusivement aux secteurs de la santé, de l’éducation, de la formation, de la culture, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, et des technologies de défense.

– Quelles sont, selon vous, les perspectives économiques nationales à court et à moyen termes dans un contexte national et international marqué par l’arrêt de la machine de production ?

Les répercussions de la crise sanitaire et économique mondiale sur l’économie algérienne seront très sèvères du fait de la faiblesse de ses capacités de résilience économique et financière. Les perspectives de redressement des prix du pétrole sont à écarter à court et moyen termes. Il reste encore environ 60 milliards de dollars dans les réserves de change, c’est une solvabilité et une garantie du pays envers l’extérieur.

C’est pour cette raison qu’il est judicieux de rationnaliser encore davantage les importations des biens et des services, même si une telle mesure n’est pas sans conséquences sur la machine de production et la consommation des ménages. Plus des deux tiers de la chaîne économique nationale est dépendante des approvisionnements de l’extérieur.

Mais il y a bien entendu des choix à faire en économie pour éviter une dégradation continue des positions financières extérieures et intérieures. L’Etat doit éviter une faillite budgétaire et procéder à une restructuration du niveau des dépenses de fonctionnement et d’équipement, qui sont arrêtées à 8200 milliards de dinars dans la loi de finances 2020.

Avec la baisse certaine des recettes de la fiscalité pétrolière et de la fiscalité ordinaire, il serait irrationnel de ne pas procéder à des arbitrages, car la dette publique avoisine déjà les 50% du PIB.