« Le gouvernement est amené malgré lui à agir sur trois fronts »

Younès Djama, TSA, 17 Mars 2020

Quelle marge de manœuvre a le gouvernement pour sortir le pays indemne de la crise économique sur fond de chute du prix du pétrole corrélée à la pandémie du coronavirus ?

Brahim Guendouzi, professeur en économie. Le gouvernement est amené malgré lui à agir sur trois fronts. Tout d’abord, il y a lieu de terminer l’année 2020 dans de bonnes conditions en corrigeant les variables économiques contraignantes laissées par son prédécesseur, tout en faisant face à la crise sanitaire occasionnée par le coronavirus et qui s’est greffée ainsi que la brusque détérioration du marché pétrolier international.

A ce niveau, des mesures de court terme sont attendues, dont certaines sont déjà annoncées même si leur efficacité n’est pas toujours certaine. Il faut attendre surtout le contenu de la Loi de finances complémentaire pour se fixer sur la nature des ajustements que l’Exécutif compte mettre en œuvre.

En second lieu, le gouvernement est attendu sur l’épineux dossier des entreprises privées dont les patrons sont actuellement emprisonnés. Le sort de l’outil de production ainsi que celui des travailleurs est source d’inquiétude. Il n’y a pas pour le moment une démarche cohérente pour une solution économique à ce problème de fond.

En troisième lieu, le gouvernement a lancé un nouveau programme économique caractérisé par quelques nouveautés comme par exemple la transition énergétique, l’économie de la connaissance et la réforme du système financier et fiscal. A ce niveau, quelles sont les actions susceptibles d’être menées sur un horizon de moyen terme afin d’apporter le renouveau tant souhaité pour l’économie algérienne dans le sens de la diversification ?
Abdelmadjid Tebboune a rejeté le recours à l’endettement extérieur et au financement non conventionnel. Selon lui, malgré la crise induite par la chute des prix du pétrole, l’État dispose de moyens suffisants pour les années 2020 et 2021 pour ne pas subir des pénuries d’intrants industriels ou de produits nécessaires à la vie du citoyen. Pensez-vous que la situation est à ce point maîtrisée ?

Tout d’abord, si l’on considère le financement non conventionnel, et eu égard à l’expérience récente, il n’y a pas lieu d’y revenir pour la simple raison que son impact a plus porté sur une détérioration du niveau des réserves de change. Or la préoccupation actuelle, c’est leur préservation car cela constitue une importante garantie vis-à-vis des partenaires étrangers. S’agissant du recours à l’endettement extérieur, son rejet globalement n’est pas rationnel, car on peut trouver des financements auprès des institutions financières multilatérales dont l’Algérie est pays membre, et offrant des conditions avantageuses aussi bien en termes de remboursement que de rémunération. L’essentiel est de disposer de projets économiques structurant pour l’économie du pays. Evidemment, ce qui est rejeté c’est beaucoup plus les crédits commerciaux ainsi que les prêts financiers dont les conditions d’octroi peuvent s’avérer onéreuses pour la balance des paiements.

Cependant, les ressources disponibles actuellement aussi bien en devises que par rapport aux recettes publiques permettront au gouvernement de clôturer à l’aise l’année 2020. Le problème va se poser dès l’année prochaine si des réformes structurelles ne sont pas prises aujourd’hui, comment alors faire face aux importants déficits tant internes qu’externes ? Il est impératif de revoir la structure des dépenses publiques ainsi que celle de nos importations pour une plus grande rationalisation du fait que l’ère de l’aisance financière est révolue.
Le Premier ministre a rassuré que l’Etat compte maintenir ses engagements en matière de financement de développement, malgré l’impact de l’épidémie de coronavirus sur les prix du pétrole, tout en adoptant une gestion « prudente » des finances publiques. Les données sur terrain plaident-elles en faveur de cet optimisme ?

Les ressources disponibles actuellement permettront au gouvernement d’honorer ses engagements sur un horizon de court terme. Son programme économique devra logiquement générer de nouvelles ressources pour les années à venir. Si ce n’est pas le cas, alors ce serait l’échec. Tout dépendra en réalité de la nature et de l’intensité des réformes à mettre en œuvre et ce, le plus tôt possible, avec une vision stratégique et des moyens adéquats ainsi qu’un consensus politique. C’est justement le problème qui est posé aujourd’hui.
Les mesures prises sont-elles suffisantes pour contenir la crise? La pandémie du coronavirus n’est-elle finalement pas l’arbre qui cache la forêt ?

Nous sommes en l’état actuel dans la gestion du court terme. Des mesures existent pour faire face aussi bien à la crise sanitaire au stade où elle est, mais aussi par rapport aux contraintes de la situation économique, politique et sociale. Néanmoins, la conjoncture économique peut évoluer rapidement pour donner naissance à plus de contraintes. Tout est question en réalité de la réactivité des pouvoirs publics face aux nouveaux défis. D’où la nécessité d’une vision à moyen terme et long terme avec des instruments d’actions adéquats pour une meilleure gouvernance.

Quelles sont les mesures possibles pour le redressement de la situation financière ?

L’objectif sur le plan financier est de mobiliser l’épargne existante et consistante dans des circuits vers des utilisations productives pour servir essentiellement l’investissement et la création de nouvelles entreprises. Le schéma opérationnel existant actuellement a montré ses limites.

Le système bancaire par exemple est concentré pour 80% des actifs au niveau de cinq banques publiques seulement. Le marché financier est encore embryonnaire. L’inclusion financière et la bancarisation des agents économiques restent insuffisantes. Un secteur informel disposant de plus de 40% de la masse monétaire est omniprésent dans la société.

S’il y lieu de chercher des sources nouvelles de financement, il faut aller dans le sens de la réforme du système monétaire et financier. Il en est de même pour le système fiscal où existent des niches importantes susceptible d’améliorer sensiblement le niveau de collecte de l’impôt et donc des recettes publiques.