Procès de l’ex-patron de la police Abdelghani Hamel : Révélations sur les biens des Hamel sur fond de larmes et d’émotion

Salima Tlemcani, El Watan, 14 mars 2020

La juge entame l’audience de jeudi dernier avec Salima Anani, l’épouse de Abdelghani Hamel, à laquelle elle demande d’expliquer comment elle a obtenu auprès de l’OPGI de Hussein Dey les neuf locaux commerciaux d’une superficie de 700 m2 situés à Ouled Fayet.

«Je voulais faire un projet humanitaire, aider les femmes qui travaillent à assurer une prise en charge adéquate à leurs enfants, dans une garderie bien aménagée. Mes enfants m’ont beaucoup aidée. Mourad m’a emmenée voir les locaux. Je les ai trouvés dans un état lamentable. De plus, je voulais une superficie plus grande pour assurer la meilleure prestation possible. Les locaux se trouvaient dans une cité non encore habitée et manquaient de sécurité. Mes enfants voulaient que je les garde. Quelque temps plus tard, j’ai eu un problème de santé. Je n’ai pas pu terminer le projet.»

La juge : «A quel prix les avez-vous achetés ?» La prévenue : «22 000 DA le m2.» La juge : «Ailleurs, les mêmes terrains sont vendus à 120 000 DA le m2. Avez-vous une explication ?»

La prévenue n’a pas de réponse. La présidente l’interroge sur l’acquisition d’un appartement à Sétif, auprès de l’agence foncière. Elle répond : «Je l’ai acheté pour ma mère et avec son argent. Mon mari s’est chargé des travaux de réaménagement.» Sur le montant de 7000 euros qu’elle détient dans son compte, elle affirme que cet argent lui a été versé par ses enfants, mais elle dit qu’elle ignorait son statut d’actionnaire dans la SARL Haleb, de l’un de ses fils.

La juge appelle Amyar Hamel, qui comparait avec le représentant de ses sociétés, poursuivies en tant que personnes morales. Il rejette toutes les inculpations : «J’avais 19 ans quand j’ai commencé en 2003 dans le commerce. Tout ce que je possède vient de mes activités.» La juge l’interroge sur la villa de deux étages, d’une superficie de 130 m2, située à Bouchaoui, Alger, qu’il a achetée au prix de 346 millions de dinars.

Le prévenu : «C’est une villa type C, triplex. Je l’ai achetée sur plan que je n’ai pas encore payée.» La juge cite trois terrains à Tlemcen, d’une superficie de 284 m2, de 271 m2 et 299 m2 , acquis en 2004, alors que le prévenu n’avait que 19 ans, puis l’interroge sur cette concession agricole de 3 ha, acquise en 2013, au prix de 4 millions de dinars. Le prévenu confirme : «Je l’ai achetée avec Bakhouch Adda. Ce dernier a fini par se désister en contrepartie d’un appartement à la rue Ben M’hidi, à Oran.»

La juge évoque un autre appartement à Oran, et Amyar confirme et précise qu’il s’agit d’un F2 de 44 m2, acheté à 1,6 million de dinars. A propos de la concession de 5920 m2, toujours à Oran, le prévenu affirme l’avoir obtenue, après avoir introduit une demande à la direction de l’industrie et de l’investissement entre 2013 et 2014. «J’ai déposé un dossier pour le projet d’un complexe hôtelier avec une station-service. J’ai obtenu une concession de 19 900 m2, mais ce terrain posait problème en raison de la présence d’habitations. J’ai préféré garder juste la station-service, avec un terrain plus petit. Mon dossier a été accepté. J’ai bénéficié d’une assiette de 5920 m2», souligne Hamel Amyar.

«Chaque investissement en ramène un autre»

La juge : «Saviez-vous que des gens habitaient sur ce terrain ? » Le prévenu : «Je ne pouvais pas le savoir. J’a vu qu’il y avait un bidonville. J’ai préféré me retirer. J’avais tout payé. On m’a fait un échéancier de remboursement jusqu’à 2021.» La juge évoque aussi un terrain de 3100 m2 situé à Es Senia (Oran), acquis en 2013, une maison à Ain Turck, achetée en 2004, au prix de 1,3 million de dinars, alors qu’il n’avait que 20 ans (payé, selon lui, par tranches jusqu’en 2008), avant de lui demander comment il est passé de l’activité immobilière à celle de l’agriculture. «J’aime beaucoup la terre», répond-il.

Il affirme avoir acheté, en 2017, une concession agricole de 17 ha à Gdyel (Oran), précisant : «Au début, je pensais que c’était une propriété privée, mais ce n’était pas le cas. J’ai saisi les services de l’agriculture qui m’ont expliqué que je pouvais acquérir la concession. J’ai parlé avec Hadj Ahmed, il a accepté et on a signé un contrat de partenariat. On y travaille à ce jour. Nous avons planté des oliviers et des grenadiers.»

La juge : «Parlez-nous de ces 16 locaux commerciaux de Bir El Djir à Oran, achetés en 2013.» Amyar Hamel : «J’ai déposé ma demande comme un simple citoyen. On m’a répondu et j’ai payé mes droits comme tout le monde. Mieux encore. Sur le cahier des charges, le loyer mensuel est arrêté à 10 000 DA, alors qu’on m’a imposé un loyer de 67 000 DA par mois.» La juge : «Pourquoi accepter de payer un tel montant ?»

Le prévenu : «On m’a dit de payer ou de sortir. J’ai payé pour ne pas le perdre.» A propos du terrain de 5 ha, acquis en 2013 à Aïn Témouchent, le prévenu affirme qu’il est en litige, parce qu’il est dans l’indivision et qu’il n’a toujours pas récupéré son argent. Sur le terrain situé à Remchi, acheté pour 6 millions de dinars, avec ses deux frères Mourad et Chafik, Amyar explique qu’entre 2003 et 2004, il avait présenté un dossier pour le projet d’une huilerie qui a pris beaucoup de temps pour se mettre en place. La présidente : «Votre frère Chafik n’avait que 16 ans…»

Amyar : «J’ai exposé la situation aux responsables et ils m’ont expliqué que cela ne posait pas de problème, il suffit juste de présenter une autorisation paternelle à Ghazaouet. Mes frères n’ont été ajoutés que par le nom. Je n’ai eu l’acte de propriété qu’après avoir versé toutes les échéances.»

Pour ce qui est de ses investissements, il cite la station-service, réalisée entre 2013 et 2014, une huilerie, pour laquelle il a obtenu un crédit de 34 millions de dinars, une société de transport de marchandises et une autre de production d’aliment de bétail, et d’élevage de volaille, créée en 2018 à Oran.

Et de préciser : «Chaque investissement en apporte un autre. Mes sociétés étaient majoritairement bénéficiaires.» Amyar est formel : «Jamais le wali de Tlemcen, Bensbain, ou celui d’Oran, Boudiaf ou Zaalane, et encore moins mon père, n’ont intervenu pour moi. Je travaille depuis l’âge de 20 ans. Mon père n’a aucun lien avec ma réussite. J’ai 5 sociétés et deux crédits, l’un de 200 millions de dinars que j’ai remboursés et l’autre de 38 millions de dinars en cours de remboursement.» Le procureur : «Avez-vous un bien à vous au nom de votre père ? » Le prévenu : «J’en ai un seul. Je l’ai acheté auprès du promoteur Hasnaoui. Avec mes frères, nous voulions lui faire un cadeau. Nous l’avions acheté à trois pour lui.»

Un logement social pour un salaire de 100 000 DA

La juge appelle Mourad Hamel et commence par lui énoncer les biens qu’il possède. D’abord cet appartement de 155 m2 à Garidi, Alger, acheté à 7 millions de dinars, puis revendu. «C’est mon frère Chafik qui m’a prêté cet argent, qu’il a lui-même emprunté auprès de ses amis.»

La villa de deux étages, située à Staouéli, dit-il, a été achetée par tranches, en 2014, au prix de 31,680 millions de dinars, grâce aux dividendes de ses entreprises, alors que le F4 de Mansourah (Tlemcen) d’une superficie de 151 m2, il l’a eu en 2002, comme cadeau de sa famille, après son accident de voiture. La juge : «En 2002, vous aviez à peine 17 ans…» Le prévenu : «C’était juste pour m’aider parce que j’étais malade.» La juge l’interroge sur le terrain de 14 431 m2 qu’il a obtenu en 2011.

Le prévenu : «C’était dans le cadre d’un investissement pour un entrepôt public, à Oran. J’ai présenté un dossier et après 7 mois, j’ai eu une réponse positive.» Il reconnaît aussi l’obtention, en 2015, d’un local commercial à Bir El Djir, Oran : «C’était au début de mes activités commerciales, mais que les autorités ont récupéré en 2018.» Mourad, cite quelques entreprises dont il est actionnaire, comme cette société de produits pharmaceutiques, créée avec son frère Chakib en 2016, du Centre de diagnostic médical, en affirmant que parmi les nombreuses sociétés qu’il avait, seulement trois sont encore en activité.

Il cède sa place à son frère Chafik, qui affirme à propos de la villa à Staouéli, d’une superficie de 264 m2, que c’est le bien d’Amyar, mais que l’appartement de 137 m2, situé à Garidi, lui appartient. Il l’a acheté en 2014, pour le prix de 7 millions de dinars, puis revendu en 2016 pour 16 millions de dinars, pour acquérir un local transformé en appartement. La juge l’interroge sur ce logement social de 78 m2, situé aux Bananiers, à Alger, acquis auprès de l’OPGI de Hussein Dey.

Il déclare : «J’allais me marier. J’avais besoin d’un logement à Alger. J’ai déposé une demande. L’OPGI m’a convoqué.» La juge : «Quel salaire aviez-vous sur la fiche de paie mise dans le dossier ?» Le prévenu : «J’avais un salaire de 100 000 DA.» La juge : «C’est un salaire qui ne vous donne pas droit au logement social.» Le prévenu : «Je l’ignorais.» La juge cite encore une liste de biens : un F5 à Saïd Hamdine d’une superficie de 273 m2, acheté pour 5 millions de dinars, un F4 de 100 m2 à Oran, acheté auprès de Hasnaoui, et une concession de 60 000 m2, à Oran, pour un projet d’investissement.

La juge lui demande pourquoi autant de sociétés et de biens et le prévenu répond : «Mes dettes sont plus importantes que la valeur de mes biens. Mon père n’a aucun lien avec mes activités.» Sa sœur Chahinez le remplace à la barre. La présidente lui fait état de ses biens : un F5 à la cité Malki, à Alger, acheté en 2012 pour 12 millions de dinars.

Elle déclare : «Je n’ai versé que 5 millions de dinars. Je n’ai pas terminé le paiement.» La juge: «Vous aviez à peine 22 ans.» La prévenue : «Mes frères m’ont aidée à l’acheter.» La juge : «Vous avez acheté, en 2015, un F4 pour 17,9 millions de dinars à Chéraga, alors que vous n’aviez que 25 ans.»

La prévenue : «J’étais conseillère chez le promoteur Bali. Je voulais acheter un logement. Il m’a permis de payer par tranches. J’ai avancé 10 millions de dinars. Mais cet appartement est en litige. Tout est bloqué.» Pour ce qui est du F4 situé à Ouled Fayet, la prévenue explique qu’elle l’a obtenu auprès de l’OPGI de Hussein Dey, dans le cadre de la formule LSP (logement social participatif). La juge : «Vous aviez déjà un appartement, vous n’étiez pas déclarée chez le promoteur et vous n’avez pas l’aide de la CNL. Comment avez-vous pu obtenir la formule LSP ?» La prévenue : «Je suis la seule fille. Tout le monde m’aidait…»

«Je n’ai jamais vu une famille entière placée en détention»

La juge remarque les gestes de la main de Abdelghani Hamel. «Vous voulez répondre à sa place ? Allez-y !» Hamel : «Elle n’a pas bénéficié de l’aide de la CNL. Elle a payé la totalité du prix de l’appartement, soit 2,1 millions de dinars.» La juge se tourne vers Chahinez : «D’où viennent les 7000 euros que vous avez dans votre compte ?»

La prévenue : «Depuis que j’étais petite, étant la seule fille, je recevais beaucoup de cadeaux que je cachais.» Sur ses activités commerciales, elle affirme qu’en 2014, elle a voulu lancer un projet de construction d’une tour.

Elle a déposé son dossier et elle a obtenu une concession de 7000 m2 à Bab Ezzouar, qu’elle a clôturée pour 3 millions de dinars, puis signé une convention d’emprunt avec la société de son frère. Son problème de santé et sa grossesse ont retardé la réalisation de son projet. Le 21 janvier 2020, après des mises en demeure, elle a reçu une décision de retrait de la concession.

La juge : «On vous l’a enlevée parce que vous n’aviez pas respecté les délais de réalisation.» Chahinez éclate en sanglots : «Je ne pouvais rien faire. Cette affaire était comme une forte tempête qui s’est abattue sur nous. J’ai été la plus touchée. J’ai envie de parler, de vous dire combien nous avons souffert. Ce n’est pas facile. Lorsque j’ai été placée en détention, ma mère était comme une folle. Je n’ai jamais vu une famille entière mise en prison. Mon frère a laissé une femme et des enfants sans rien. Cela fait 9 mois que je n’ai pas vu mon père. Le juge nous refuse la visite…».

La juge appelle Mohamed Rehaimia, ancien directeur général de l’OPGI de Hussein Dey, poursuivi pour «octroi d’indus privilèges et abus de fonction». Il rejette les griefs et précise que l’épouse de Hamel a bénéficié des locaux de Ouled Fayet dans le cadre du «strict respect de la loi comme de nombreux citoyens».

Pour lui, s’ils sont moins chers que les autres locaux, c’est qu’ils ne sont pas situés du côté de la route. Interrogé sur une éventuelle intervention de Hamel, il déclare : «Hamel est un ami depuis 1976. Je ne me rappelle pas l’avoir entendu parler de ces locaux.» A propos du logement LSP de Chahinez, il affirme : «Le logement était déjà prêt. Il faisait partie de la deuxième tranche de l’opération. Elle n’a pas bénéficié de l’aide du CNL. Je sais que c’était complexe. L’aide était lente, et les gens qui déposaient leurs dossiers obtenaient même le logement et la décision arrivait bien après.»

Le prévenu est cependant formel : «On ne peut obtenir un logement CNL sans aide de la CNL.» Les auditions reprendront demain avec d’autres prévenus.