La défense d’Ouyahia et de Sellal pointe du doigt Bouchouareb : «C’est le pouvoir réel qui a détruit l’Algérie»

Salima Tlemcani, El Watan, 11 mars 2020

Ouvert depuis une semaine devant la 1re chambre pénale près la cour d’Alger, le procès en appel des hauts fonctionnaires de l’Etat et des hommes d’affaires liés aux «indus avantages» accordés dans le cadre du montage automobile et au «financement occulte» de la campagne électorale du Président déchu pour un 5e mandat n’a pas livré tous ses secrets.

Les dernières plaidoiries des avocats des deux anciens Premiers ministres, Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia, se sont terminées très tard dans la nuit de dimanche à lundi, dans une salle bondée de policiers et de journalistes. Composée de deux avocats, la défense de Abdelmalek Sellal clame «l’innocence» de son mandant et demande la relaxe.

Pour elle, «la poursuite engagée contre ce commis de l’Etat est politique. Elle ne relève pas du droit. Tous les articles de la loi sur la corruption lui ont été collés. C’est un acharnement judiciaire.» Me Amine Sidhoum commence par dénoncer «cette armada d’inculpations, pour lesquelles le parquet a requis 20 ans de prison, sans apporter une seule preuve matérielle ou logique. Il a parlé de tout, du hirak, de la maladie du Président, de la situation du pays mais pas un mot sur le droit. Il va jusqu’à dire que les prévenus ont trahi le pays. C’est très grave…».

L’avocat revient au contexte dans lequel exerçait son mandant. «Ne nous voilons pas la face. Tout le monde sait qu’en 2013, c’était le groupe des cinq, plus précisément le G5 (les deux frères Kouninef, Saïd Bouteflika, Ali Haddad et Bouchouareb, ndlr) qui gérait et décidait, lors de ses réunions sur les hauteurs d’Alger, de l’avenir du pays. Le problème de l’Algérie n’est pas avec les personnes mais avec le système. C’est la triste réalité. Nous sommes devant un règlement de comptes entre des clans au pouvoir», lâche-t-il avant de revenir aux faits.

Il évoque le cahier des charges qu’il présente comme «une note interne du ministère de l’Industrie, n’ayant aucun ancrage juridique», puis déclare : «Ne confondez pas les concepts juste pour plaire à ceux qui étaient dans la sphère dirigeante de l’époque ou qui le sont toujours.» Il revient encore une fois sur le contexte du 4e mandat : «Abdessalem Bouchouareb faisait partie du G5, ce groupe fermé et on ne veut pas le dire. Il a été désigné par le Président et n’obéissait à personne.

Il ne faisait que bloquer son Premier ministre, Abdelmalek Sellal. Le CNI (Conseil national de l’investissement) est certes présidé par Sellal, mais ses décisions sont prises sans réserves par les 12 ministres qui le composent. Pourquoi ne pas les ramener tous ici ?» L’avocat exhibe une lettre de l’actuel Premier ministre, Abdelaziz Djerad, où il demande «le maintien» des avantages accordés aux industries du montage automobile, après avis technique.

«Il y avait un pouvoir réel et un pouvoir de vitrine, qui est ici dans le box»

Sur la campagne électorale du Président déchu, l’avocat se demande : «De quel financement parle-t-on ? D’un parti politique ou d’une campagne électorale ? S’il s’agit d’un parti, il n’est mentionné nulle part dans l’ordonnance de renvoi. Bouteflika était président d’honneur d’un parti qui n’avait aucune prérogative. Lui-même s’est toujours présenté en tant que candidat libre.» Me Mourad Khadir revient, quant à lui, à «l’incompétence» de la juridiction à juger l’ex-chef de l’Exécutif qui, selon lui, relève «de la Haute Cour prévue par la Constitution» et souligne : «La seule exception qui existe, c’est le fait que deux ex-Premiers ministres soient jugés par un tribunal ordinaire.»

L’avocat affirme que «ces dossiers ont été préfabriqués pour cacher autre chose» et s’interroge : «Comment peut-on poursuivre uniquement le Premier ministre sans les autres membres de son gouvernement ? Comment peut-on le poursuivre dans une vingtaine d’affaires et ordonner contre lui une vingtaine de mandats de dépôt ? C’est scandaleux !»

Il exhibe une lettre de Abdelmalek Sellal, datée du 11 mai 2014 et adressée au ministre de l’Industrie Abdessalem Bouchouareb, dans laquelle il l’instruit de «mettre un terme temporairement» à l’industrie automobile, parce qu’elle «met en péril le Trésor public». «Avec un tel courrier, peut-on dire que Sellal est un corrompu ? Le CNI (Conseil national d’investissement) est composé de 12 ministres, dont ceux des Finances, de la Défense nationale, de l’Industrie… Ces décisions sont prises à l’unanimité. Pourquoi ne sont-ils pas là ? Le CNI a délivré les mêmes agréments aux représentants de Renault, Mercedes, Sovac et Hyundai.

Pourquoi ne sont-ils pas là ?» Abondant dans le même sens, la défense d’Ahmed Ouyahia crée la surprise en mettant à la disposition des magistrats un nouveau document lié aux relevés du compte bancaire qui «le disculpent des délits de corruption et de blanchiment».

Me Laifa Ouyahia affirme qu’«après plus de 40 ans en tant qu’ambassadeur, ministre et Premier ministre, Ahmed Ouyahia n’a que deux maisons et ne possède absolument rien à l’étranger. Toutes les commissions rogatoires sur ses biens sont revenues négatives». Il se demande «pourquoi la banque n’a pas fait de déclaration de soupçons sur le compte personnel du prévenu, lorsqu’il était en fonction et pourquoi à aucun moment de l’enquête il n’y a eu un relevé de compte ?»

L’avocat rappelle les «circonstances» dans lesquelles exerçait l’ex-Premier ministre, en citant les propos de Sellal devant le tribunal. Il avait dit ici : «Vous ne pouvez pas imaginer le poids que j’avais sur le dos. Le Président était malade et Bouchouareb n’écoutait pas son Premier ministre. Il y avait un pouvoir réel et un pouvoir de vitrine, qui est ici dans le box.

C’est le pouvoir réel qui a détruit l’Algérie. Lorsque des décisions ont été prises pour lancer l’industrie du montage, ce même pouvoir a dit : »Vous voulez les véhicules ? On va vous détruire ». La dernière loi de finances a réintroduit l’importation des véhicules de moins de trois ans.

D’où ? Principalement de France. Je vous laisse le soin de déduire.» Les autres avocats, Mes Ifri, Fetnassi et Benkrablia, abondent dans le même sens et dénoncent eux aussi les propos du procureur général, accusant le prévenu d’avoir trahi le pays, en disant : «C’est scandaleux d’entendre de telles accusations. Ouyahia est un homme d’Etat. Il a assumé des postes de responsabilité durant les années de terrorisme.

Comment peut-il trahir son pays ? Lorsqu’il a reçu sa convocation par le JT de 20 heures, il a dit : »Je me présente ». Il n’a même pas répondu à ses détracteurs qui l’ont sacrifié dès sa démission.

Son seul souci, c’était l’intérêt l’Algérie.» Le juge appelle les prévenus un à un pour leur demander un dernier mot. Très affaibli, Ahmed Ouyahia se lève et lance : «Je ne fais pas partie de la »îssaba » (la bande). Je suis innocent.»

Puis, Abdelmalek Sellal, la mine fatiguée qui déclare : «J’ai travaillé honnêtement durant des années. Je ne connais pas le mensonge et je n’ai peur de personne. Je vous demande de me rendre justice.» Mahdjoub Bedda réclame la relaxe, Abdelghani Zaalane demande la confirmation de sa relaxe en précisant que la justice est son «dernier refuge», alors que Youcef Yousfi clame son innocence et Aboud Achour, l’ex-PDG de la BNA, demande la relaxe et sa réhabilitation.

Hacène Arbaoui déclare : «Rendez-moi ma liberté et laissez-moi terminer mes investissements et je vous promets que je ferai baisser les prix des véhicules à un point inimaginable». Le juge : «à 1.0 ou moins ?» «Je vous promets que les voitures seront bien équipées et à la portée de tous.» Mohamed Bairi, Ahmed Mazouz et Ali Haddad clament eux aussi la relaxe, avant que le juge ne renvoie le délibéré de l’affaire au 25 mars courant.