Khenchela, un 19 février 2019 : Le jour où le «cadre» est tombé

Nouredine Nesrouche, El Watan, 19 février 2020

Quand le 9 février 2019, les adorateurs du temple Bouteflika finirent de sculpter le veau d’or au sein de la Coupole, le fétichisme atteignit son point de rupture avec le peuple qui rejette indiscutablement cette nouvelle religion.

Ce fut à Khenchela, dix jours plus tard, que l’iconoclasme populaire détruit l’idole lors d’une folle journée qui allait donner le ton au sens révolutionnaire du 22 février.

Dans cette ville du pays chaoui, jadis citadelle de la Guerre de Libération nationale, puis marginalisée par le pouvoir jacobin et stigmatisée pour ses traits d’arriération, personne n’osait miser un kopeck sur ce qui allait arriver ce 19 février 2019.

On savait la population khenchelie capable de soulèvement violent pour des revendications purement sociales, comme l’atteste l’épisode inoubliable de juin 2001, mais le scénario parfait de ce jour-là surprit toute la population locale et réduisit les analyses des experts à de vulgaires préjugés.

Nuit blanche à Maskula

Comme partout en Algérie, l’agression de Rachid Nekkaz à Tlemcen par de lâches nervis du pouvoir provoqua la colère des Khenchelis, et un sentiment de solidarité avec le candidat à la candidature à la présidentielle. Quand deux jours après, il publia un post Facebook pour annoncer son choix d’entamer sa tournée à l’Est, à partir de Khenchela (Maskula, de son nom romain), ni lui ni personne ne savait que l’Algérie était sur le point de basculer, même si quelques jours avant, des manifestations anti 5e mandat étaient signalées dans plusieurs villes, notamment à Kherrata.

Le post publié dans la matinée du 18 février fut accueilli favorablement par des internautes de la ville qui lui souhaitèrent la bienvenue. Rien à signaler d’exceptionnel… jusqu’au soir. La nuit, en effet, ne porta pas conseil au maire de la ville, Kamel Hachouf, qui comme guidé par un mauvais esprit ou simplement grisé par le sentiment de superpuissance et d’impunité qui caractérise les serviteurs du système, saisit lui aussi son clavier pour taper une phrase fatale. «Le soir à 23h, le maire publie un post incluant sa photo avec Nacer Bouteflika, et prononce la fâcheuse phrase : “Je suis avec son excellence le président de la République, je soutiens le 5e mandat et l’homme fi Khenchela i’ tazi lel baladiya”», se souvient Me Hachem Saci, activiste et témoin des événements.

Traduction de sa phrase : le maire, en effet, défie les Khenchelis, population pour qui l’honneur du masculin est une ligne rouge, de s’approcher du siège de la commune où Nekkaz compte atterrir le lendemain. A l’instar de son idole, le pauvre maire, d’obédience FLN, décrète en fait :

«Khenchela, c’est moi !»

Le post fait l’effet d’une bombe. La provocation est de trop. Le réseau Facebook local s’enflamme, les Khenchelis ne sont pas fans de Nekkaz forcément, mais n’admettent pas qu’un candidat soit mal traité par une institution censée être neutre. La hogra agit comme la goutte qui fait déborder le vase du 5e mandat. «Le nif chaoui s’interpose, aucun hôte de Khenchela ne mérite d’être traité mal, c’en est trop avec cette îssaba qui piétine la dignité des Algériens et leurs droits», explique Me Saci.

«Tazi»

A 2 h du matin, une autre vidéo vient alimenter le chaudron. Un citoyen se filme devant le siège de l’APC et s’adresse au maire : «Je suis là, je suis venu Kamel, rani tazit, la commune n’est pas ta propriété, c’est le bien des Khenchelis.» Une autre traduction s’impose : le verbe «tazi» est d’origine berbère. Ici et dans plusieurs villes de l’Est, il signifie s’approcher ou s’éloigner de quelqu’un ou quelque chose, selon le contexte. L’internaute nocturne l’emploie pour défier le maire et lui dire qu’il s’est approché de la mairie et qu’il n’a pas peur. Ce mot anodin deviendra le slogan d’une révolte et le signe de tout un mouvement local.

L’information se propage comme une traînée de poudre. La population attend le jour avec impatience, et à la première heure, des gens commencent à se rassembler sur le parvis de la mairie. Le maire, toujours enfermé dans sa tour d’ivoire, verse de l’huile sur le feu et dans un ultime acte de provocation, habille la façade gigantesque de l’hôtel de ville d’un portrait géant de Bouteflika à côté de l’emblème national. Sur la porte d’entrée du service de l’état civil, il accroche un autre portrait d’environ 2 m² qui vous oblige à vous pencher pour franchir le seuil de l’institution. Il ignore bêtement qu’il vient d’offrir un cadeau précieux à la révolution.

Coup de théâtre

La foule grossit au fur et à mesure et commence à appeler le maire à sortir. «Rana tazina, viens nous faire face !» crie-t-on. Mais les portes de la mairie restent fermées, malgré la foule agrippée au grillage métallique, exigeant l’ouverture pour que Nekkaz puisse y accéder à son arrivée. Vers 10h, la place est envahie par plusieurs milliers de Khenchelis en colère. Les débats s’étaient déplacés vers la politique, avec le 5e mandat comme sujet cristallisant le rejet. La police se déploie, mais n’agit pas.

Mais alors que le rassemblement a lieu dans le calme, un fait inattendu intervient. Un acte inédit transforme la manifestation contre la bêtise du maire en un acte révolutionnaire contre le 5e mandat et contre le système Bouteflika incarné dans son image et son nom. Des jeunes parmi le groupe, surchauffés et agrippés à la porte du service de l’état civil, arrachent le poster du président de la République.

La foule prenant conscience de sa puissance brise le mur de la peur et en quelques secondes, l’empire Bouteflika et sa puissance tyrannique se font écraser par des jeunes. Le poster change de mains et en bas de l’escalier, il se retrouve par terre. Deux hommes immortalisés par les images des smartphones piétinent le portrait. Dans leur geste, s’incarne la haine que voue le peuple à l’autocrate et son clan, le geste qui tue le père pour s’en affranchir.

La scène est transmise en direct sur les réseaux sociaux ; les statistiques explosent entre nombre de vus, de partages et de commentaires. Toute l’Algérie aurait aimé être à Khenchela ce matin-là, et prendre part à cette matinée révolutionnaire. Nous sommes le mardi 19 février, et ce qui vient de se passer rend un immense service aux appels pour sortir le vendredi 22 contre le 5e mandat.

Silmiya

Ce jour-là, on a vu aussi tomber un solide préjugé pour découvrir une maturité inespérée chez les jeunes, et Khenchela était un échantillon de ce nouveau peuple qui n’avait pas conscience de soi, ni confiance en lui. «Le plus remarquable, c’est que les jeunes et avant d’entrer en action, ont commencé à insister pour agir pacifiquement dans leurs échanges sur internet ; ce sont des jeunes non partisans et non habitués à l’action politique.

Dans une discussion que j’ai filmée, un jeune disait : »Nous on va commencer aujourd’hui, mais il faut garder en tête cette date du 22 février »», souligne Farid Ferhati, un activiste connu et respecté dans la ville. Selon lui, Bouteflika a créé un désert à la place de la scène politique, et faisant son mea culpa, il reconnaît que les générations des aînés étaient convaincues que si un jour il y a un changement, il ne viendrait pas de la nouvelle génération. «Ces jeunes qui manifestaient parfois capricieusement pour des revendications sociales, et fermaient une route quand l’eau était coupée, insistaient ce jour-là pour changer le système politique, mais avec la silmiya !

Il fallait voir ces volontaires créer une chaîne humaine comme un mur entre les manifestants et les forces de sécurité, pour empêcher d’éventuels accrochages», poursuit notre témoin.

Et cerise sur le gâteau, un autre groupe de jeunes a surpris encore en prenant l’initiative à la fin de la manifestation pour nettoyer la place après le départ de la foule. Un acte citoyen venu clôturer cette journée historique, une touche finale d’une rare beauté, forcément structurante pour la mentalité qui marquera le hirak.

Cellule de crise

Mohamed Taïbi, correspondant d’El Watan à Khenchela et témoin lui aussi des événements, nous livre ici une image de l’état d’esprit des autorités face à cette manifestation inédite. «Dans son cabinet, le wali Kamel Nouicer avait créé une cellule de crise et envoyé ses cadres s’enquérir de près des événements. L’un d’eux était venu me voir pour connaître mon opinion sur ce qui se passait.

Je lui ai dit une seule chose : »Attention, évitez la répression. Nekkaz va venir ramasser des signatures et la journée va passer sans problème, mais s’il y a un mort ou des blessés, ce sera fatal pour vous. » Devant moi, il a appelé son chef et lui a transmis ce que j’ai dit.» Le wali suivait les événements en live dans son bureau, entouré de ses collaborateurs et des membres du conseil de sécurité local.

Ils étaient inquiets, malgré les rapports de police qui affirmaient que la foule était contrôlée grâce à la présence de l’élite de la ville, notamment des avocats, des médecins et des enseignants. Selon une source journalistique citée par notre correspondant, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur suivaient eux aussi à partir de leurs bureaux les minutes de cette folle journée. Des mesures d’apaisement sont prises par le wali. Le représentant local de la Hiise (Haute instance indépendante de surveillance des élections) est dépêché chez le maire pour lui enjoindre de respecter les règles de la campagne électorale et enlever le portrait de Bouteflika.

«Décroche le portrait, mais pas le drapeau»

Les voix de la sagesse ont réussi, laborieusement, à calmer les jeunes qui voulaient décrocher le poster géant. Mais après l’intervention de la Hiise, c’est un employé de la mairie qui monte sur le toit pour décrocher le portrait, scène filmée par des dizaines de smartphones et regardée en direct par des millions d’Algériens médusés et euphoriques. Un autre fait hautement symbolique vient clôturer cette victoire : quand ce même employé a commencé à décrocher l’emblème national, toute la foule s’insurge et commence à crier à l’unisson : «Nehhi la photo w khali la’ lam !» (Enlève le portrait, mais laisse le drapeau).

Ce cri affecte les millions de spectateurs algériens par sa symbolique ; il deviendra un slogan des premiers vendredis du hirak. «Bouteflika avait lié l’Algérie à sa personne, il disait que l’Etat c’est moi, et c’était la première fois qu’un acte populaire aussi puissant venait séparer, comme par un acte chirurgical, l’homme, de la patrie des Algériens», explique Ferhati.

Les bureaux de la commune seront ouverts à Rachid Nekkaz vers midi, mais il ne récoltera pas plus de 200 signatures. Les Khenchelis étaient là pour le protéger, protéger son droit, et surtout frapper le système dans son arrogance. Le wali signe vers 17h la suspension conservatoire du maire. Une décision politique destinée à calmer les esprits, ce qui n’échappe pas à l’intelligence populaire.

D’aucuns insistent sur la spontanéité du rassemblement et qu’au fur et à mesure, la confiance en soi enflait et poussait les manifestants à faire preuve d’audace. En fin de journée, ces dizaines de milliers de Khenchelis formaient un échantillon de ce que sera l’Algérie de l’après-22 Février.

«Ce qui a résulté de l’intifada de Khenchela a déterminé la réussite du 22, il a donné beaucoup de courage aux Algériens pour sortir contre le 5e mandat et de manière pacifique. Je me souviens d’un commentaire qui disait que si Khenchela (stigmatisée par le stéréotype d’une population peu civilisée et encline à la violence) a réussi la silmya, la marche du 22 Février serait aussi pacifique partout», conclut Me Saci.