Règlement des conflits en Afrique : Al Sissi a-t-il sciemment neutralisé l’UA ?

Zine Cherfaoui, El Watan, 10 février 2020

C’est aujourd’hui que s’ouvriront à Addis-Abeba les travaux du 33e sommet ordinaire de l’Union africaine, au cours duquel les chefs d’Etat africains auront à faire le point, deux jours durant, sur la situation politique, économique et sécuritaire qui prévaut sur le continent.

Le moins que l’on puisse dire est que de nombreux pays sont impatients de voir l’Egypte – qui a assuré la présidence de l’UA l’année écoulée – passer le témoin à l’Afrique du Sud. Pourquoi une telle impatience ? Beaucoup considèrent que la présidence égyptienne ne s’est pas beaucoup impliquée dans le règlement des problèmes de l’Afrique et qu’«elle s’est davantage occupée de ses propres problèmes, comme les négociations autour du barrage de la Renaissance en Ethiopie et la crise en Libye». Et même dans ces deux dossiers, il est reproché à l’Egypte – qui était pourtant à la tête de l’UA – d’avoir tout fait pour ne pas impliquer les mécanismes africains dans la recherche de la paix.

Le constat est pleinement partagé par Ibrahima Kane, chargé des relations avec les organes de l’Union africaine à la fondation Open Society. Pourquoi l’Egypte a tout fait pour tenir à l’écart l’UA ? Ibrahima Kane rappelle dans un entretien accordé cette semaine à RFI qu’«en Libye, l’Egypte s’est rangée du côté d’une faction qui n’est pas reconnue par l’UA, à savoir celle dirigée par le maréchal Khalifa Haftar».

Il fait remarquer, en outre, que «la première réunion sur cette crise libyenne a été organisée hors du continent alors que la présidence égyptienne aurait dû tout faire pour impliquer les mécanismes africains», ajoutant que «l’absence d’Al Sissi à la récente réunion de Brazzaville ne fait que confirmer» l’idée que Le Caire voulait effectivement neutraliser l’organisation panafricaine.

Pour Ibrahima Kane, «le président Al Sissi n’a tout simplement pas tenu ses engagements, surtout qu’au début de sa présidence, il avait décliné un certain nombre de priorités, dont la lutte contre le terrorisme et la recherche de la paix dans la région du Sahel». «Rien n’a été couronné de succès, cette présidence n’a pas été un succès.

Le rôle du président en exercice, c’est d’être toujours en alerte et présent où se discutent les questions importantes du continent. Et Abdelfattah Al Sissi n’a pas été là», regrette Ibrahima Kane. «Pour moi, le pire, c’est le peu d’intérêt qu’il a attaché à la gestion des conflits en Afrique. Quand le Mali ou le Burkina Faso brûlaient, il n’y a pas eu de communiqué de la présidence ni de délégation de ministres qui s’y est déplacée», se plaint-il encore.

Désintérêt égyptien

Et justement, des conflits en Afrique, il en sera beaucoup question lors de ce 33e sommet de l’organisation panafricaine. Les dirigeants africains consacreront en effet l’essentiel de leur temps à discuter des différentes crises qui ensanglantent le continent, notamment en Libye et au Sahel.

Lors de leur session, prévue aujourd’hui et demain, «les dirigeants africains s’emploieront à trouver les moyens de faire taire les armes», indique la commission de l’UA. Et le plus vite possible. Le président de la commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, a prévenu jeudi à ce propos que les efforts menés pour sauvegarder la paix en Afrique sont «anéantis» par la menace terroriste. M. Faki Mahamat attire l’attention sur le fait que «les Etats du Sahel risquent l’effondrement» si rien n’est fait à moyen terme pour stopper les tueries. Aussi, a-t-il appelé à une urgente «réévaluation de la doctrine de sécurité de l’Union africaine».

L’ancien ministre tchadien des Affaires étrangères, qui s’exprimait au Conseil exécutif de l’UA, a insisté sur l’idée que «la progression des attaques terroristes dans la région du Sahel et le conflit en Libye constituaient une source de préoccupation majeure pour le continent». «(…) Nous avons besoin d’une solution de paix innovante et inclusive», a déclaré Moussa Faki Mahamat lors de cette réunion ministérielle de deux jours consacrée à l’agenda du sommet des chefs d’Etat africains.

C’est au Conseil paix et sécurité de l’UA (CPS) qu’il revient maintenant de proposer un projet de feuille de route pour régler les principaux conflits qui minent la stabilité de l’Afrique. La structure, présidée par Smail Chergui, s’est d’ailleurs réunie hier à Addis-Abeba en sommet pour arrêter une stratégie et des actions concrètes devant permettre aux Africains de parler à l’unisson sur les dossiers brûlant du Sahel et de la Libye et surtout de peser davantage pour ce qui est de leur règlement.

Pour atteindre ses objectifs, l’UA peut compter sur l’Afrique du Sud et l’Algérie, deux pays qui sont souvent sur les mêmes longueurs d’onde et qui sont partisans de solutions africaines aux problèmes de l’Afrique. Néanmoins, tout le monde convient que rien ne pourra se faire sans une mobilisation de l’ensemble des pays africains.