Aux origines de l’affaire Chakib Khelil

L’ex-ministre aurait reçu 287 millions de dollars de pots-de-vin

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 9 février 2020

Les langues se délient à Alger, mettant peu à peu à nu les incroyables pratiques des hommes qui évoluaient à l’ombre de la fratrie Bouteflika. Au centre d’une large toile tissée pour asseoir un pouvoir absolu, se trouvait un personnage, Chakib Khelil brillant docteur en ingénierie pétrolière, diplômé de la prestigieuse Texas ASM University et aujourd’hui considéré comme étant l’un des anciens ministres s’étant surpassés en matière de corruption et d’intrigues politico-économiques dont les effets ont secoué y compris son principal protecteur : Abdelaziz Bouteflika.

Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Les faits qui s’échappent de la bouche même de ceux que Chakib Khelil a approchés pour tenter de faire les nœuds de la nasse qui le menaçait laissent sans voix. La première information capitale concerne le montant d’une partie des détournements pour lesquels est aujourd’hui poursuivi l’ancien ministre de l’Energie. Ils s’élèvent à… 287 millions de dollars, une fortune principalement accumulée durant ses différentes fonctions.

Des fonctions sensibles qui le mettent directement en affaires avec le monde des hydrocarbures. Président-directeur général de Sonatrach, dès 2001, il préside également l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et le Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG).

Chakib Khelil est bien entendu aussi ministre de l’Energie et des Mines. «Ces 287 millions constituent le montant des richesses amassées sur la base des pots-de-vin versés par les sociétés désireuses d’investir dans les hydrocarbures en Algérie», affirment des sources proches du dossier. L’une d’entre elles est très connue par les Algériens, la société italienne Saipem.

Une enquête judiciaire, menée discrètement dans les années 2000 par des parties algériennes alors hostiles aux pratiques qui se déroulaient, a permis de recueillir des témoignages accablants de responsables de cette entreprise. Une rencontre entre ces derniers et des professionnels algériens s’est déroulée au sein d’un cabinet britannique de droit international établi à Paris. Sur les lieux, les dirigeants de Saipem avouent : «Nous avons versé des pots-de-vin qui s’élèvent à des millions de dollars, nous ne l’avons pas fait de gaîté de cœur, nous étions au pied du mur, c’était payer fort, ou rien.»

Le dossier Chakib Khelil a été remis à Bouteflika par le général Toufik

Tous les propos des responsables de Saipem sont contenus dans un rapport accablant transmis au président de la République. Le document contient aussi et surtout les conclusions d’une enquête beaucoup plus large diligentée par l’ancien patron du DRS actuellement incarcéré à la prison militaire de Blida.

Le général Toufik le remet personnellement à Abdelaziz Bouteflika qui est, nous dit-on, saisi d’un malaise à la vue des sommes dont s’est emparé son ami d’enfance, celui en lequel «il avait grande confiance». Les révélations des évènements qui se produisent lors de cette entrevue sont faites par l’ancien patron du DRS à des proches. «A ce moment, Bouteflika a été pris d’un violent malaise, il a sombré dans l’inconscience et a dû être très vite évacué.»

Le général Toufik, qui se trouvait en tête-à-tête avec le Président, donne l’alerte et Bouteflika est immédiatement entouré d’une équipe médicale. Le général confiera ensuite à ses proches : «Le plus gros problème qu’il y avait entre Bouteflika et moi, c’est Chakib Khelil, il n’y a jamais rien eu d’autre.» Nous sommes en avril 2013, le chef de l’Etat est transféré au Val-de-Grâce.

Les informations en notre possession indiquent, encore une fois, que les 287 millions de dollars acquis par l’ancien ministre de l’Energie ne sont qu’une partie de la fortune acquise grâce à la corruption. Les détails sont contenus dans le dossier se trouvant au niveau de la Cour suprême qui a réactivé le mandat d’arrêt lancé contre Chakib Khelil. L’homme avait pourtant tout tenté pour éloigner de lui et sa famille les ennuis judiciaires qui les menaçaient.

Pour se débarrasser du premier mandat d’arrêt lancé le 12 août 2013 par Belkacem Zeghmati (il occupait alors le poste de procureur général d’Alger), il tente le tout pour le tout. Ses premières actions, nous dit-on, vont en direction du monde de la justice. Par le biais d’intermédiaires dont le nom sera plus tard révélé par l’ancien ministre de la Justice, Mohamed Charfi, en poste lors de ces évènements.

Dans une lettre publiée en 2014 dans le quotidien El-Watan, il évoque publiquement le rôle joué par Ammar Saâdani, ancien secrétaire général du FLN (de 2013 à 2016). «Si Ammar, écrit-il, vous êtes venu, le jour même de votre installation à la tête du FLN, me proposer amicalement de préserver mon poste de ministre de la Justice en m’engageant à extirper M. Chakib Khelil de l’affaire Sonatrach 2, comme on extirpe un cheveu d’une pâte, selon votre expression. Ma réponse, vous le savez, fut de fermer mon portable jusqu’à après la fête de l’Aïd el-Adha.»

Tayeb Louh a agi pour annuler le mandat d’arrêt international qui ciblait Chakib Khelil
Pendant ce temps, l’ancien ministre de l’Energie et des Mines refuse de répondre à la convocation de la justice en prétextant des ennuis de santé. Il s’entoure de grands avocats auxquels il demande conseil. Dans la conjoncture politique qui sévissait alors, ces derniers lui répondent que son sort dépend de la décision que prendra le président de la République. Chakib Khelil n’ignore, cependant, pas la réaction qu’a eue Abdelaziz Bouteflika en lisant son dossier. Il n’ignore pas aussi que le chef d’Etat est gravement malade et qu’il a délégué les pleins pouvoirs à son jeune frère Saïd. C’est donc vers lui qu’il se dirige. En novembre 2013, le mandat d’arrêt lancé contre lui, sa femme et ses deux enfants est annulé pour vice de procédure.

L’explication fournie à l’opinion est que le mandat d’arrêt international aurait dû être lancé par le président de la Cour suprême et non par le parquet, en raison de son statut de ministre. La parade est trouvée par Tayeb Louh qui accède à ce moment au poste de ministre de la Justice. «L’une des raisons de son accession à cette fonction réside dans sa disponibilité à couvrir les activités de corruption des hommes de Bouteflika», avouent des sources proches de ce dossier. Louh met rapidement en place des réseaux sur lesquels il s’appuie pour régler les dossiers juridiques des responsables inquiétés par la justice. Un juge et un procureur aujourd’hui ciblés par des enquêtes judiciaires sont chargés d’annuler le fameux mandat d’arrêt international.

Le premier magistrat n’est autre que celui qui avait été chargé de l’affaire Kamel Chikhi, principal accusé dans l’affaire des 701 kg de cocaïne découverts au port d’Oran en 2018. Des témoignages des confrères du procureur mis en cause affirment avoir vu le fils de Chakib Khelil sortir du bureau quelques heures avant son départ à l’étranger, situation qui aurait été impossible en cas de maintien du mandat d’arrêt.

Mars 2016, Belkacem Zeghmati est limogé par décret présidentiel et le mandat d’arrêt retiré. L’ancien ministre et sa famille, qui se trouvaient en fuite sous d’autres cieux, font un retour inattendu le 17 du même mois et de la même année. Il débarque à l’aéroport d’Oran où il est accueilli avec les honneurs par des officiels de cette wilaya, dirigée alors par un certain Abdelghani Zaâlane. Il évolue à l’ombre de Saïd Bouteflika jusqu’au fameux 22 février 2019. La révolte qui s’empare des Algériens inverse la tendance. La suite est connue. Effrayé par l’opération anti-corruption déclenchée dans le pays, il prend la fuite en direction des États-Unis où il apprend qu’un nouveau mandat d’arrêt international le cible.
Convoqué par la Cour suprême le 14 juillet dernier, il prétexte à nouveau des ennuis de santé l’empêchant de voyager. Des sources proches du dossier affirment qu’il a depuis entamé des démarches pour l’obtention de la nationalité américaine, un pays auquel il a «rendu d’énormes services et qui le lui rend bien en le laissant tranquille pour l’instant».
A. C.