Figures influentes du hirak : Pourquoi sont-ils en prison ?

Hacen Ouali, El Watan, 02 février 2020

Leurs portraits continuent de dominer les mobilisations populaires chaque vendredi et des chants sont entonnés à leur gloire comme pour tenir la promesse de poursuivre le combat.

Mais surtout un serment fait pour se battre jusqu’à l’obtention de leur libération. «Il faut dire aux détenus que le peuple ne les a pas oubliés, on ne va pas les abandonner. Leur place est avec nous dans le hirak et pas derrière les barreaux… Ils sont nos héros, notre honneur», scandaient des manifestants dans le carré mené par l’épouse de Karim Tabbou, lors de ce 50e vendredi de la marche à Alger.

L’affaire des détenus du mouvement reste une tache sombre dans le peu glorieux bilan du pouvoir dans sa «gestion» de l’insurrection citoyenne. Pensant mettre un terme à la révolution démocratique en procédant à des arrestations massives, le pouvoir semble se tromper de manœuvre, tant ces détenus deviennent «l’essence» du mouvement populaire.

Persécutés et traqués par une ignominieuse campagne et désignés comme étant des «ennemis» de la nation, ils ont été jugés et condamnés avant même leur arrestation. Des arrestations opérées dans un climat de terreur. Leurs noms circulant sur les réseaux sociaux, relayés par les médias traditionnels comme étant de potentiels prisonniers.

Une méthode qui renvoie à la sinistre traque du maccarthisme. Figures influentes de la révolution démocratique, les Tabbou et ses compagnons de lutte avaient un poids certain au sein du «peuple de vendredi», connus pour la radicalité de leurs discours et l’intransigeance de leurs positions, ils se dressaient frontalement contre le chef d’état-major, feu Ahmed Gaïd Salah.

Incarcérés depuis le mois de septembre passé, dès que la décision de la tenue de l’élection présidentielle a été décidée, le sort des détenus politiques est demeuré énigmatique à ce jour. Leur calvaire carcéral se prolonge et cristallise la colère citoyenne.

L’indignation de leurs familles reste vive et leurs avocats ne cessent de plaider leur innocence et jugent leur emprisonnement arbitraire. Karim Tabbou, Fodil Boumala, Samir Benlarbi et Abdelwahab Fersaoui, Brahim Laalami sont les symboles d’une séquence d’humiliation citoyenne, alors que le pays vit sa période la plus exaltante. Si leur détention est totalement incompréhensible, leur maintien en détention l’est encore plus.

Pourquoi sont-ils encore gardés derrière les barreaux, alors que l’actuel locataire d’El Mouradia avait promis des mesures d’apaisement ? Accusés d’avoir «porté atteinte à la sécurité nationale et à l’unité nationale» – des chefs d’inculpation qui rappellent la période de glaciation des régimes staliniens – les détenus du hirak payent surtout leur engagement en faveur de la démocratisation du pays. Leur tort est de vouloir poursuivre la révolution au-delà de la chute du clan Bouteflika.

Farouches opposants au pouvoir politique, ils se retrouvent derrière les barreaux une fois que ce dernier est déchu. Absurde et drôle d’histoire pour ces opposants qui côtoient en prison la «bande» à Bouteflika à El Harrach. «J’ai comme l’impression que les centres de décision ne sont pas les mêmes. L’espoir suscité après la libération de la première vague le 2 janvier passé, le doute s’installe à nouveau.

Le cas de Karim Tabbou, à qui on vient de prolonger de quatre mois la détention, est révélateur de cet état d’esprit», s’inquiète le célèbre avocat Mustapha Bouchachi. «Le maintien de ces détenus en prison jette un sérieux discrédit sur l’action de la Présidence, j’ose espérer qu’il existe encore des hommes sages dans le système», soupire-t-il, tout en affirmant sa ferme détermination à se battre jusqu’à leur libération.

Le verdict que prononcera demain le juge du tribunal de Bir Mourad Raïs dans le dossier de Samir Benlarbi, jugé la semaine dernière, pourra donner une indication. Le procès de Fodil Boumala fixé pour le 9 février prochain sera également un signal. Mais il faut dire que pour l’heure, l’inquiétude prend toute la place.

Le dossier de Abdelwahab Fersaoui en détention depuis 110 jours est toujours en instruction au niveau de la 10e chambre du tribunal de Sidi M’hamed. Poursuivi dans le cadre des articles 74 et 79 du code pénal, il a été entendu à deux reprises sur le fond. Son avocate, Siham Hammache, estime que les articles en question «sont vagues, ambigus et sans définition, ce qui donne toute la latitude au juge d’en faire les interprétations qu’il veut…».

L’avocate n’omet pas de rappeler que le président du RAJ (Rassemblement Actions Jeunesse), dont toute la direction est décimée, est «détenu pour ses opinions et ses positions politiques». Abdelwahab Fersaoui qui était actif dans les initiatives de la société civile était loin d’être un «élément subversif». Les acteurs sociaux attestent tous de son implication dans la recherche d’une solution négociée de la crise.

En plus, ces quatre détenus sont devenus des héros d’une révolution salutaire pour le pays. Mais ils sont plusieurs à être envoyés au cachot pour avoir nourri avec leur engagement l’insurrection citoyenne. Ils sont de toutes les régions du pays, de toutes les extractions politiques et idéologiques.

Il y en a qui ont purgé leur peine – ceux de l’emblème amazigh – certains sont en attente d’un procès après avoir retrouvé leur liberté provisoire, d’autres sont encore en détention sans jugement. La nouvelle période politique qui s’ouvre doit impérativement clore ce chapitre répressif, si la volonté du chef de l’Etat est d’inaugurer une nouvelle page faite de liberté.