Le hirak boucle son 50e vendredi consécutif : «Notre flamme ne s’éteindra jamais»

Mustapha Benfodil, El Watan, 01 février 2020

Hirak, la 50e rugissante ! De fait, ce 31 janvier, le mouvement de contestation populaire a atteint la barre symbolique du 50e vendredi consécutif. Et ce chiffre en soi est un immense exploit.

La matinée, et pour la quatrième semaine d’affilée, Alger est ville morte. Aucune manif’ n’est tolérée avant la fin de la prière hebdomadaire. Les militants et activistes les plus en vue du hirak font tout pour éviter de tomber dans l’escarcelle des éléments de la police qui sont déployés en force.

Un dispositif impressionnant a pris position près du lycée Delacroix et au long de la rue Abdelkrim Khettabi jusqu’à la Grande-Poste. Sur la rue Didouche, une autre armada d’engins bleus encercle le siège régional du RCD. «La police a procédé à des fouilles près de la mosquée Errahma», témoignent des citoyens.

A l’approche de l’heure de la prière, c’est justement aux abords de cette mosquée centrale et dans les ruelles environnantes (Victor Hugo, Khelifa Boukahlfa, Réda Houhou, Ahmed Zabana, Mohalesd Chabani) que les manifestants, hommes et femmes, commencent à se rassembler dans l’attente de l’heure H.

13h37. Fin de la prière d’el djoumouâ. «Dawla madania, machi askaria !» (Etat civil, pas militaire), scande la foule fusant de la mosquée, et faisant bloc avec celle qui trépignait à l’extérieur pour ne former qu’un seul torrent qui déferle sur le boulevard Victor Hugo avant de se lancer sur la rue Didouche Mourad.

Un cordon de police se forme subrepticement et barre la rue Didouche à hauteur de l’agence Ooredoo. Les manifestants entonnent tour à tour : «Enkemlou fiha ghir be silmiya, we ennehou el askar mel Mouradia !» (On poursuivra notre combat pacifiquement, et on boutera les militaires hors du palais d’El Mouradia), «Qolna el îssaba t’roh ! Ya h’na ya entouma !» (On a dit : la bande doit partir. C’est ou bien nous, ou bien vous). «Ma t’khawfounache bel achriya, h’na rabatna el miziriya !» (Vous ne nous faites pas peur avec la décennie noire, on a grandi dans la misère), «Echaâb yourid el istiqlal !» (Le peuple veut l’indépendance)…

«Nous sommes la révolution et vous êtes la crise»

Sur les pancartes brandies, nous notons d’emblée quelques thèmes dominants : la libération des détenus, l’exigence d’un vrai changement ou encore le rejet du gaz de schiste. S’agissant des détenus, des dizaines de portraits, de posters, des banderoles sont conçus à l’effigie de Karim Tabbou, Samir Benlarbi, Fodil Boumala ou encore l’étudiante Nour El Houda Oggadi. On pouvait remarquer aussi le portrait de Abdelhamid Mehri hissé par plusieurs manifestants pour commémorer le 8e anniversaire de sa disparition, M. Mehri nous ayant quittés le 30 janvier 2012.

Sur le thème du changement, on pouvait lire : «Nous sommes la révolution et vous êtes la crise», «Période de transition !» «Notre révolution est une marche pacifique pour la liberté et la justice sociale», «Constitution par une constituante», «The hirak will continue untill change is achieved» (Le Hirak se poursuivra jusqu’à ce que le changement se réalise). Un manifestant écrit : «Le régime change de visage pour le même usage». Sur l’autre face de sa large feuille de papier, ces mots pleins de sagesse : «Perdre pour gagner, souffrir pour comprendre, tomber pour grandir, la plupart des grandes leçons de la vie s’apprennent dans la douleur».

Des jeunes forment une chaîne humaine avec leurs pancartes, et cela donnait : «Un seul mot d’ordre : organisation, unité, action. Chute de la tyrannie». Une autre chaîne de pancartes promet : «Notre flamme jamais ne s’éteindra».

Le rejet de l’exploitation du gaz de schiste est une nouvelle fois exprimé avec force comme l’illustrent ces messages : «On ne peut pas jouer avec la santé du peuple et du sol», «Pour la gloire de nos martyrs, l’Algérie n’est pas à vendre. Halte à la trahison. Non au gaz de schiste». On notera aussi la présence de nombreux messages de dénonciation du «contrat du siècle», le plan de Trump qui veut en finir avec la Palestine : «Non au hold-up du siècle. La Palestine est Arabe», «Vive la Palestine ! Honte et déshonneur aux traîtres», «Vive la lutte du peuple palestinien», «America belongs to native Americans. People, Jerusalem and Occupied territories belong to Palestians. Free Palestine !» (L’Amérique appartient aux autochtones américains. Le peuple, Jérusalem et les Territoires occupés appartiennent aux Palestiniens. Libérez la Palestine !)

«Libérez Sofiane Merrakchi !»

Près du cinéma l’Algeria, plusieurs confrères soutenus par des militants et des citoyens ont observé une action de solidarité avec le journaliste Sofiane Merrakchi, en détention à El Harrach depuis le 26 septembre, à l’appel du Collectif des journalistes algériens unis. Des portraits à l’effigie de Sofiane Merrakchi ont été brandis.

Correspondant de la chaîne libanaise Al Mayadeen, notre confrère emprisonné serait poursuivi pour une supposée «infraction douanière» relative à du matériel audiovisuel. Les journalistes protestataires entonnaient : «Sahafa horra dimocratia !» (Presse libre et démocratique), «Libérez Merrakchi !» «A bas la répression, liberté d’expression !»… Présent à cette action de soutien, Hakim Addad, qui a connu Sofiane lorsqu’il était lui-même en détention provisoire à El Harrach, nous déclare : «L’affaire Sofiane Merrakchi, c’est une affaire du hirak.

Pendant 90 jours, nos cellules étaient voisines. Nous, on était la ‘‘11’’, et lui et le journaliste Belkacem Djeri étaient à la ‘‘16’’, je crois. On partageait la cour tous les jours.

On discutait beaucoup. Je dois témoigner d’une chose : Merrakchi menait un travail de haute volée depuis le début du mouvement en couvrant en direct le hirak tous les vendredis. Je pense que c’est la vraie raison pour laquelle il a été arrêté, et pour laquelle il est en détention depuis plus de 4 mois.

Se mobiliser aujourd’hui, demain et les semaines à venir pour Sofiane Merrakchi, ce n’est pas se mobiliser que pour la liberté de la presse, mais pour un détenu du hirak. Un détenu qui, au même titre que les autres détenus, doit être libéré et doit au moins pouvoir se défendre devant un tribunal et voir son procès programmé.»

«Oui à l’innovation, non à la pollution»

La procession, de plus en plus dense, continue à défiler aux cris de : « Ahna ouled Amirouche, marche arrière ma n’ouellouche, djaybine el houriya !» (Nous sommes les enfants d’Amirouche, on ne ferra pas marche arrière, on arrachera la liberté), «Atalgou el massadjine, ma baouche el cocaïne !» (Libérez les prisonniers, ils n’ont pas vendu de cocaïne), «Hé viva l’Algérie yetnahawx ga3 !» (Qu’ils partent tous !). On pouvait entendre aussi ce slogan antigaz de schiste : «Makane la pétrole, la ghaz sakhri, goulou l’França edirha fi Paris !» (Il n’y a ni pétrole ni gaz de schiste, dites à la France de le faire à Paris).

Près de la Fac centrale, un couple porte deux panneaux aux messages très inspirés. Sur l’un d’eux, cette requête : «On veut exploiter le gisement de la matière grise, novatrice, et non le gisement de la matière noire, destructrice.

Oui à l’innovation, non à la pollution». Sur l’autre, arboré par une dame coiffée d’une casquette aux couleurs nationales, cette sentence corrosive : «On est sortis pour la dignité et la fondation d’un Etat de droit et non pour les patates, le lait et les artichauts». A côté d’eux, un citoyen soulève cet écriteau plein d’ironie :

«Coronavirus : Je ne rentrerai pas en Algérie, vous avez pire que moi : la junte militaire au pouvoir».
14h40. La rue Asselah Hocine est quadrillée par des dizaines de camions et véhicules de la police.

Des membres des forces antiémeute en casque, matraque et bouclier sont alignés sur les deux flancs de la chaussée. Un imposant cortège en provenance de Bab El Oued, La Casbah, Bologhine se déverse sur l’avenue dans une ambiance des plus ferventes. La marée humaine s’écrie : «Qolna el Issaba t’roh ! Ya h’na ya entouma !» (On a dit la bande doit partir.

C’est ou bien nous, ou bien vous), «Pouvoir assassin !» «Ya el îssaba, essahra machi lel biaâ !» (Hé les gangs, le Sahara n’est pas à vendre). Un jeune agite une magnifique bannière avec ce slogan : «Le cœur de la rue». Un marcheur s’est fendu de ce message caustique : «Le peuple veut un Président légitime qui amnistie les détenus politiques et libère la justice et les médias, pas le Président du lait et de la pomme de terre».

Un autre a repris sur un immense panneau cette citation de Churchill : «Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal, c’est le courage de continuer qui compte». Retenons pour finir cette banderole cinglante : «La libération de la Palestine passe par la libération d’Alger, Le Caire, Baghdad».


50e acte de la contestation à Constantine : Véritable plaidoyer pour un Etat civil

Naïma Djekhar, El Watan, 01 février 2020

Le hirak, qui soufflera sa première bougie dans trois semaines, ne montre aucun signe de relâchement dans la capitale de l’Est.

Cette dynamique, qui s’est emparée de la rue un certain 22 février 2019, maintient le cap de la résistance contre toutes les velléités d’infiltration du mouvement ou de sa déviation de sa trajectoire initiale. Hier encore, pour le 50e vendredi consécutif, la mobilisation était palpable. Les citoyens ont battu le pavé par centaines, réitérant ainsi leur attachement aux fondamentaux du soulèvement populaire.

La rupture irréversible avec le système et ses résidus est l’une de leurs aspirations majeures. «La îssaba yarhlou, ah yarhlou !» (La bande doit partir). Un slogan phare des premiers mois est brandi de nouveau, très significatif de la détermination des manifestants. «Nous apprenons chaque jour la nomination ou le retour aux affaires de certains caciques du système.

Ceux qui ont une responsabilité dans la gestion calamiteuse du pays n’ont pas de place dans la République que le peuple souhaite instaurer», dira Hocine, un irréductible du hirak, lors d’une courte halte effectuée au niveau du boulevard Belouizdad.

Et à lui et ses camarades de scander : «Tebboune mzawer, jabouh el askar, makanch echriaâ, Echaâb yekarrar, dawla madania !» Comprendre qu’il n’y a aucune négociation avec un pouvoir illégitime, et c’est au peuple de prendre sa destinée en main. Tel un leitmotiv, le choix du peuple est arboré : celui de l’avènement d’un Etat civil. La presse et les médias en particulier, qui ont failli à leur mission d’information envers le hirak, ont été pointés du doigt et leur allégeance au pouvoir dénoncée.

Et de vouer aux gémonies tous les symboles honnis auxquels on oppose des slogans appelant à l’instauration de la souveraineté populaire, consacrée par les articles 7 et 8 de la Loi fondamentale du pays. «Articles 7 et 8 de la Constitution, essolta li chaâb !» peut-on lire sur des écriteaux.

Attentifs à tous les développements, les marcheurs hebdomadaires se sont élevés contre la perspective de l’exploitation du gaz de schiste. Une actualité brûlante que bon nombre d’experts qualifie de fort préjudiciable à l’environnement et dont les retombées économiques restent hypothétiques.

Sur l’itinéraire traditionnel, les manifestants, hommes, femmes et enfants, ont démoli la thèse de la fin du hirak. A Constantine, la foule enthousiaste voit ses rangs grossir de plus en plus après quelques défections enregistrées à l’issue de l’élection présidentielle du 12 décembre. «Impossible de ne pas poursuivre le combat, les libertés sont confisquées, des détenus d’opinion sont toujours emprisonnés, des manifestations réprimées… aucun signe d’apaisement ne se profile à l’horizon», explique un activiste.

Sous le bruit strident d’un hélicoptère qui survole le centre-ville depuis quatre vendredis, les Constantinois ont sillonné les artères principales, clamant haut et fort leur attachement à l’avènement d’une Algérie nouvelle dont le socle n’est autre que la justice sociale, la séparation des pouvoirs et les libertés.

En attendant, ils continueront d’occuper la rue en scandant «Echaâb tharrar, howa li karrar, dawla madania !» (Le peuple s’est libéré, c’est lui qui décide, un Etat civil). Un véritable plaidoyer pour une IIe République.


50e acte de la contestation à Oran : Les jeunes en force pour ce vendredi du hirak

Akram El Kébir, El Watan, 01 février 2020

Hier à Oran, une ambiance particulière a déteint sur la manifestation populaire, celle-ci a, en effet, bouclé son 50e vendredi. Si la mobilisation n’était pas celle des grands jours (le nombre de manifestants, depuis la mi-décembre, a nettement diminué), il n’en demeure pas moins qu’elle se maintient au fil des vendredis et qu’elle dépasse, à chaque fois, largement les 3000 personnes. Hier, nous avons constaté un retour très remarqué des jeunes des quartiers populaires qui, en plus d’être venus en grand nombre, ont quasiment mené la procession hirakiste.

Comme de coutume, la marche s’est ébranlée de la place du 1er Novembre aux cris de : «Goulna el îssaba trouh, la hnania la ntouma !» (On a dit que la maffia doit déguerpir, ça sera soit vous soit nous). Tout en marchant le long de la rue Larbi Ben M’hidi, les jeunes manifestants ont crié ce nouveau slogan rageur : «Manach habssine jibou Erdogane w zidou Poutine !» (On ne s’arrêtera pas, amenez Erdogane et même Poutine), ou encore, pour répondre à ceux qui les taxent d’architectes du chaos dans le pays : «Ho hé ya nass ana machi bandit, ho hé, a3la bladi rani n’difendi !» (Je ne suis pas un bandit, je suis là pour défendre mon pays). Les médias, comme à chaque fois, en ont pris pour leur grade, et hier, c’était avec un nouveau slogan très ironique : «Ya sahafa bravo a3likoum wel îssaba teftakhar bikoum !» (Les médias, bravo à vous, et la mafia est fière de vous).

Beaucoup de banderoles et de pancartes étaient portées hier, sur lesquelles, on avait écrit : «Le hirak a chassé le régime, il démantèlera le système», «Au nom du peuple vous faites des lois, et au nom des lois, vous réprimez le peuple», «Celui qui prive les autres de leur liberté est lui-même prisonnier de la haine», «Non au suicide de nos enfants en mer», ou encore «Non à la hogra à la Sidi Bel Abbès». A propos du dernier slogan, il faut noter qu’à plusieurs reprises, les manifestants ont dénoncé la répression qui s’abat sur les hirakistes de Sidi Bel Abbès, et beaucoup ont promis de s’y rendre vendredi prochain en guise de solidarité.

La file de manifestants a ainsi battu le pavé jusqu’en face du siège de la wilaya, avant de faire le chemin inverse pour retourner à la place du 1er Novembre par le front de mer. A ce niveau-là, les jeunes manifestants des quartiers populaires ont entonné une nouvelle chanson du hirak, jusque-là inédite : «Joumhouria walet malkia, w raïs abonné ; wel wadd’ia li rani fiha, ma’nich n’risonné ; gal’3ou l’hiwar w dirou l’mada seb3a ; makach hiwar Makach li habsna ; na3rfou nssougou w makach li matalna, w li rkeb el mouja, goulou y baadna !»

Dont la traduction latérale donnerait : «La République est devenue un royaume où le Président y est abonné. La situation dans laquelle je suis, fait que je n’arrive plus à raisonner. Enlevez ce ‘‘dialogue’’ et appliquez l’article 7, pas de dialogue et personne ne nous arrête, et celui qui surfe sur la vague de l’opportunisme, il n’a qu’à s’éloigner de nous.»