L’Eniem à l’arrêt : retour sur la débâcle d’un ex-fleuron de l’industrie algérienne

Nadir. A, TSA, 30 Janvier 2020

L’Eniem replonge dans la crise. Après une petite accalmie, cette entreprise publique spécialisée dans la production d’appareils électroménagers, va cesser temporairement ses activités à partir du 2 février.

La majorité des employés de l’entreprise, soit 1700 seront mis en congé d’office, à défaut au chômage technique.

La décision d’opter pour un « arrêt technique d’activité » a été prise lors d’une réunion lundi 27 janvier en présence du conseil de direction et du partenaire social. Le lendemain, le PDG de l’Eniem, Djilali Mouazer, a signé une note diffusée en interne pour annoncer la nouvelle aux travailleurs. L’ « arrêt technique d’activité » prendra effet à compter de ce dimanche 2 février.

Les 1700 employés de l’entreprise seront, à l’exception de ceux qui sont concernés par la permanence, mis en congés d’office à compter de la même date.

Néanmoins, selon la même note, leur direction leur offre trois options : épuiser, en premier lieu, leurs reliquats de congés pour ceux qui en disposent, de consommer par anticipation les congés annuels 2020, en deuxième lieu, et comme troisième et ultime option, de se mettre en chômage techniques et percevoir, en conséquence, leurs salaires de base augmentés de la prime d’expérience professionnelle.

Dans la note en question, la direction de l’Eniem qui joue la carte de la transparence avec ses travailleurs a expliqué également les raisons de cet arrêt d’activité. Sans surprise, c’est encore la raison financière qui est à l’origine.

« Nous avons le regret de vous informer que toutes les démarches effectuées auprès de la BEA et de la tutelle pour débloquer la situation financière de l’entreprise afin d’assurer les approvisionnements nécessaires à l’activité de production demeurent à ce jour sans suite, et ce, malgré le plan de charge ambitieux présenté par l’entreprise. Cette situation a provoqué une rupture de stocks de matières premières et des collections CKD », est-il expliqué dans la note. Celle-ci précise aussi que « les quelques approvisionnements placés seront réceptionnés à partir de la deuxième quinzaine du mois de mars 2020 et ne couvrent que quelques journées d’activité ».

Cette situation n’est, à vrai dire, pas nouvelle pour l’Eniem qui a été déjà confrontée à la même situation durant l’été dernier. En juillet 2019, en effet, l’Eniem s’était déjà vu contrainte de mettre ses travailleurs en congé annuel anticipé.

À l’époque, le problème était la non obtention par l’Eniem des autorisations nécessaires à l’importation de kits CKD, indispensables pour la fabrication des appareils électroménagers.

Mais Djilali Mouazer n’avait pas tardé à recadrer la problématique en précisant que même avec ces fameuses autorisations d’importation, le problème de l’Eniem demeurerait.

« Ce qui nous a conduits à cette situation et qui nous a fait mal, ce n’est pas le problème des licences mais plutôt le blocage de la banque. Concernant le problème de licences, on avait anticipé le congé, au lieu de le prendre en août on l’a pris en juillet, et le temps de ce congé, nos licences étaient prêtes. Ce qui nous a posé problème ce sont les crédits que la BEA nous a bloqués depuis le début de l’année 2019 », détaille le patron de l’Eniem.

En juillet dernier, les négociations entamées par l’Eniem avec la BEA avaient abouti au déblocage de 600 millions de dinars au profit de l’entreprise.

L’Eniem a, alors repris son activité mais sa situation demeurait critique. « Cette somme reste insignifiante ! Ce n’était pas consistant comme fonds pour faire face aux besoins de l’entreprise : payer les fournisseurs. Pour acheter les matières premières, nous avions besoin de plus que ça d’autant qu’on avait une commande importante émanant notamment des institutions publiques telles que Sonatrach et ses filiales, et d’autres entreprises publiques encore que nous n’avions pas pu malheureusement satisfaire à cause de ce blocage », a déploré M. Mouazer.

En novembre dernier, ce même responsable a annoncé avoir déposé un dossier auprès du Conseil des participations de l’État (CPE).

« Nous avons introduit un dossier auprès du CPE qui a eu un écho favorable. Le gouvernement va nous aider par l’octroi d’un fonds de roulement pour financer les approvisionnements. Les démarches ont pris du temps mais le gouvernement a été sensible et nous accorde l’aide nécessaire. Notre dossier est passé en conseil interministériel et il a reçu un avis favorable, et à présent on attend uniquement que le CPE puisse statuer sur le rééchelonnement de la dette de l’Eniem », avait-il déclaré prévenant toutefois que faute de cette aide, l’entreprise allait être sous peu en rupture de stocks à nouveau.

Depuis, les dirigeants de l’Eniem ont renoué avec l’optimisme. Un nouveau plan de développement et une nouvelle stratégie de redéploiement sur le marché intérieur et extérieur ont été même ficelés par l’entreprise.

Le 18 janvier dernier encore, le PDG de l’Eniem qui inaugurait un nouveau showroom au centre-ville de Tizi Ouzou, assurait toujours que le dossier déposé auprès du CPE était « en bonne voie ». Quelques jours après, nouveau coup dur pour l’Eniem qui se retrouve à nouveau face à une crise financière.

Mais comment l’Eniem a pu se retrouver sans fonds de roulement ? D’autant qu’en 2010 déjà une somme de 2 milliards de dinars a été accordée à cette entreprise à titre de plan de développement portant précisément sur la mise à niveau de ses équipements.

Selon M. Mouazer, ces 2 milliards de DA ont suffi déjà à peine pour financer un plan de maintenance des équipements et des bâtiments, or, a-t-il expliqué, le goulot d’étranglement que vit l’entreprise aujourd’hui a deux causes principales.

« Cette situation est due au fait qu’il y a quelques années, l’Eniem a mis en place un projet de développement qui n’a pas réussi. C’était un échec, auquel se sont ajoutés les départs volontaires qui nous ont fait perdre beaucoup de compétences et d’argent avec. Ce qu’a payé l’Eniem comme indemnités de départ à la retraite depuis le début des retraites proportionnelles s’élève à 3,38 milliards de dinars, ce qui a siphonné notre fonds de roulement », a-t-il dit.

M. Mouazer cite également un projet d’investissement initié avec une entreprise italienne sous la direction d’une ancienne équipe dirigeante mais qui a été un échec total. « Ce projet nous a causé 5 ans de manque à gagner. Nous avions perdu et l’argent et le projet. Ceci nous a conduits à nous endetter auprès de la banque », a-t-il expliqué.

L’entreprise est-elle pour autant condamnée à disparaître ? « Si on avait obtenu les crédits nécessaires auprès de la banque on aurait pu déjà avoir des comptes équilibrés pour l’année 2019. L’Eniem aurait pu même améliorer son chiffre d’affaires d’au moins 30% car nous avons d’importantes commandes qu’on n’a pas pu satisfaire en 2019 », a répondu le patron de l’entreprise publique.