Alger-Abou Dhabi : Les Emirats, ce partenaire «encombrant»

M. B., El Watan, 28 janvier 2020

La visite du ministre des Affaires étrangères émirien est l’occasion de faire le point sur l’état des relations entre les deux pays. Si au niveau populaire, et tout particulièrement au sein du hirak, les Emirats, il faut le dire, ne sont pas en odeur de sainteté, au niveau officiel, les relations sont plutôt cordiales.

Alors que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, poursuivait hier sa visite officielle en Algérie, le chef de la diplomatie émiratie, cheikh Abdallah Ben Zayed Al Nahyane, lui emboîtait le pas en débarquant à son tour à Alger pour une «visite de travail». Abdallah Ben Zayed a principalement rencontré son homologue algérien, Sabri Boukadoum. Il a été également reçu par le Premier ministre, Abdelaziz Djerad.

La rencontre a été l’occasion de «procéder à une évaluation de la coopération bilatérale dans les différents domaines d’activité et d’examiner les perspectives de son renforcement, notamment en matière de partenariat et d’investissement», a indiqué un communiqué des services du Premier ministre, relayé par l’APS.

Dans l’agenda des discussions figure immanquablement le dossier libyen «au vu des derniers développements intervenus». Sur ce même sujet, un précédent communiqué du ministère des AE mettait l’accent sur «les efforts consentis par l’Algérie et les parties prenantes internationales afin de trouver un règlement politique mettant un terme à la crise à travers le dialogue inclusif entre les parties libyennes, loin de toute ingérence étrangère».

La visite du ministre des Affaires étrangères émirien est l’occasion de faire le point sur l’état des relations entre les deux pays. Si au niveau populaire, et tout particulièrement au sein du hirak, les Emirats, il faut le dire, ne sont pas en odeur de sainteté, au niveau officiel, les relations sont plutôt cordiales. Dans le paysage économique notamment, la présence émiratie est de plus en plus visible.

On le voit dans la gestion des ports d’Alger et de Djendjen (Jijel), via le groupe Dubaï Port Word. On le voit aussi dans l’immobilier, à travers le groupe Emiral ou encore dans la production de tabac, en partenariat avec l’ex-SNTA.

10 milliards de dollars d’investissement en Algérie

Lors du Forum d’investissement algéro-émirati, qui s’est tenu le 21 novembre 2016 à Alger, le ministre des Finances des Emirats arabes unis (EAU), Obaid Ben Humaid Al Tayer, avait assuré que les investissements émiratis en Algérie s’élevaient à 10 milliards de dollars.

Et à la faveur de la tenue de la 14e session de la commission mixte algéro-émiratie, les 17 et 18 septembre 2018 à Alger, les autorités des deux pays avaient exprimé leur volonté de «porter la valeur de leurs investissements à près de 20 milliards de dollars à moyen terme», rapportait l’APS (dépêche datée du 16 septembre 2018). On apprenait dans la foulée que «plus de 200 entreprises algériennes activent aux EAU».

Les Algériens ont investi, notamment, dans «les services, l’immobilier, le commerce, les transports et la logistique». En retour, « plus de 15 entreprises émiraties activent en Algérie» (APS du 16 septembre 2018).

Parmi les projets engagés par les EAU dans notre pays : l’industrie mécanique. C’est ainsi qu’en 2012, trois sociétés à capitaux mixtes ont vu le jour : «La Société de production de poids lourds de marque Mercedes-Benz/SPA à Rouiba, celle de fabrication de véhicules de marque Mercedes-Benz/SPA à Tiaret et celle de fabrication de moteurs de marque allemande (Mercedes-Benz, Deutz et MTU/ SPA) à Oued Hamimine (Constantine).»

Retenons également l’usine algéro-émiratie de fabrication et de transformation de l’acier de Relizane. «Ce projet de 300 millions de dollars produit annuellement plus d’un million de tonnes d’acier.» Il faut mentionner aussi la société mixte Emirate Dzayer Steel. Celle-ci jouit d’un accord de partenariat industriel avec le complexe d’El Hadjar où elle s’est engagée à investir «160 milliards de dinars pour réaliser de nouvelles productions sidérurgiques».

«Faites les élections aux Emirats !»

Malgré cette embellie des relations algéro-émiraties sur le plan économique, force est de constater, comme nous le disions, que les Emirats, dans l’imaginaire collectif, ne jouissent pas d’une image positive, surtout depuis le début du soulèvement populaire. «El Imarate» se trouvent ainsi associés aux mots «ingérence», «intrigue», «lobbying malsain», «contre-révolution»… Les Emirats sont soupçonnés de manœuvrer pour étouffer le hirak, spécialement après les visites de feu Gaïd Salah à Abou Dhabi.

Quand il était question d’organiser une élection présidentielle, on pouvait entendre dans la bouche des hirakistes : «Dirou el intikhabate fel imarate !» (Tenez les élections aux Emirats). Il convient de rappeler d’ailleurs que trois jours à peine avant le soulèvement du 22 Février, le défunt chef d’état-major de l’ANP effectuait une visite aux Emirats.

Dans une tribune publiée en juillet dernier sur les colonnes d’El Watan sous le titre : «Algérie, les dangereuses liaisons émiraties», le géographe et spécialiste des questions géopolitiques, Ali Bensaâd, écrit : «L’influence émiratie en Algérie, peu connue du grand public et gérée avec opacité par les cercles du pouvoir en raison de ce qu’elle recèle d’accommodements douteux, est une des influences extérieures les plus importantes et les plus efficaces.» L’auteur souligne que cette influence «a été favorisée par Bouteflika qui a offert aux Emiratis une pénétration plus large dans les arcanes du pouvoir algérien où ils se sont constitués de solides relais» (El Watan du 21 juillet 2019).

Sur le plan militaire, les Emiratis «ont réussi, contre toute logique, à devenir les fournisseurs obligés pour l’armée algérienne d’armes parmi les plus sophistiquées et les plus chères, concurrençant miraculeusement les grands pays industriels et militaires», affirme Ali Bensaâd, avant d’apporter cette précision : «(Les Emirats sont) non seulement devenus un des principaux fournisseurs de l’armée algérienne, mais ils la fournissent en armes qu’ils ne produisent pas et que l’Algérie aurait pu tout autant, voire mieux, acquérir à la source, mais qui lui sont libellées au nom de sociétés émiraties fictivement productrices.»

«Contre-révolution»

Et de s’interroger : «Quelle utilité y avait-il pour l’Algérie de lier son sort, et notamment le sort de son armée et de son armement, à un pays qui ne lui est d’aucun apport technologique et qui joue un rôle régional trouble et déstabilisateur, et le plus souvent contraire aux intérêts algériens, comme on le constate en Libye, mais aussi en Tunisie et au Maroc ?»

Dans une autre tribune intitulée «Les Emirats, maître de la contre-révolution arabe», publiée dans l’hebdomadaire Le Point par Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé à l’université libre de Bruxelles, la petite monarchie belliqueuse est accusée de vouloir saper les dynamiques de démocratisation des sociétés de la région.

«A voir ce qui se passe depuis plusieurs semaines dans le monde méditerranéen musulman, de l’Egypte à l’Algérie en passant par le Soudan, bien mal inspiré celui qui pourrait donner un pronostic sur les chances de démocratisation de cette région en grande difficulté. Pourtant, les Emirats arabes unis s’érigent aujourd’hui en médiateur idéal dans les situations de crise et appliquent le même remède partout : l’étouffement démocratique», estime le politiste (Le Point du 23 mai 2019).

L’auteur poursuit : «Les Emirats ne font pas que préparer le lancement d’une sonde sur Mars, ils s’acharnent également à étendre leur influence dans le monde et à mener une campagne contre-révolutionnaire de plus en plus active et radicale. C’est le plan mis en place par Mohamed Ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi, pour externaliser et ‘‘glocaliser’’ sa doctrine sécuritaire dans tous les pays qui ont espéré la démocratisation. Cette ‘‘doctrine MBZ’’ a déjà transformé en partie le pays en ‘‘petite Sparte’’ du Golfe, certes puissante sous l’Antiquité, mais bien peu réputée pour son pacifisme.» Pour Sébastien Boussois, le «projet émirien» vise à «dessiner une carte avec de nouveaux pouvoirs autoritaires partout dans la région et empêcher la démocratisation, source de bien trop d’instabilités, par tous les moyens ».