Alger et Ankara, partenaires de choix malgré des divergences

Une coopération économique en plein essor et des désaccords en matière de politique internationale

Amel Blidi, El Watan, 27 janvier 2020

Les intérêts économiques convergent, les positions géopolitiques divergent. C’est ainsi que l’on pourrait résumer les relations entre l’Algérie et la Turquie.

Si la Turquie est l’un des partenaires économiques privilégiés de l’Algérie dans la construction, les services ou le commerce, les deux pays ont des visions opposées en matière de politique étrangère, notamment en ce qui concerne la Libye, la Syrie et le Sahara occidental.

Dans sa conquête économique du monde arabe, la Turquie a beaucoup investi dans le Maghreb, pièce maîtresse de sa stratégie, tissant avec l’Algérie, qui reste indéniablement le marché le plus intéressant de la région, des liens économiques solides. Une dynamique particulière caractérise ainsi les relations économiques ces dernières années, marquée par plusieurs partenariats industriels et un renforcement des échanges commerciaux.

Des centaines de sociétés turques (elles seraient au nombre de 796) sont présentes en Algérie, notamment dans la construction, le textile, les services et le commerce, employant pas moins de 28 000 personnes. Les échanges commerciaux algéro-turcs ont également connu un certain essor pour s’établir à plus de 4 milliards de dollars en 2019, mais avec une balance commerciale en défaveur de l’Algérie.

A cela s’ajoute le commerce informel (communément appelé le «cabas») entre l’Algérie et la Turquie qui, bien que difficile à quantifier, aurait une part non négligeable dans les importations algériennes. La Turquie est ainsi le premier investisseur en Algérie en termes de volume, avec 128 projets, d’une valeur de 474 milliards de dollars, notamment dans les travaux publics et l’industrie.

Les deux pays, qui sont liés par un traité d’amitié et de coopération depuis mai 2006, envisagent d’approfondir encore plus leurs relations commerciales. Mais cela reste en deçà des aspirations d’Erdogan qui affirmait, en février 2018, vouloir «passer à 5 milliards de dollars, voire 10 dans les années à venir».

Lors de la dernière visite du président turc à Alger, en février 2018, il était question de créer une instance qui aura pour mission de définir et de gérer ce qui devrait être un «partenariat d’exception» : le Haut Conseil de coopération stratégique algéro-turc.

Reçu par le ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, en octobre 2019, à l’aéroport international d’Alger Houari Boumediène, M. Cavusoglu a affirmé, dans une déclaration à la presse, que «la Turquie accorde un intérêt particulier à ses relations avec l’Algérie», se disant «être réjoui de la présence de centaines d’entreprises qui investissent en Algérie, tout en remerciant l’Etat algérien pour la confiance qu’il a en nous». La Turquie «insiste toujours sur la présence de l’Algérie dans les événements internationaux», a-t-il déclaré, saluant par la même le rôle «crucial» de l’Algérie aussi bien dans la solution de la crise libyenne que dans la région ou encore dans le monde islamique.

Dans le but de se sortir de la dépendance du pétrole et du gaz iraniens, la Turquie a ainsi fait de l’Algérie un partenaire économique de choix. «Le domaine de l’énergie est une partie importante de notre relation avec l’Algérie», expliquait l’ambassadeur turc à Alger dans un entretien à la revue à Oil and Gas Business. «Nous importons du gaz (GNL) et l’Algérie est notre principal fournisseur de gaz naturel après la Russie, l’Iran et l’Azerbaïdjan (…). L’Algérie est un fournisseur fiable. C’est très important pour la Turquie qui souhaite diversifier un peu ses fournisseurs, afin de garantir une certaine sécurité au niveau de l’énergie. Les besoins de la Turquie sont en gaz et en pétrole. Il faut savoir que le gaz algérien représente 8% de la consommation turque», a-t-il ajouté

Les questions qui fâchent

Pour autant, les relations ne sont pas idylliques. Hier, au cours de leur entretien à Alger, les présidents Abdelmadjid Tebboune et Recep Tayyip Erdogan ont eu à discuter des désaccords politiques qui continuent d’entraver les relations algéro-turques. Le fait est que les principes de non-ingérence d’Alger se heurtent à la politique étrangère interventionniste à laquelle le président turc se livre depuis 2014.

Depuis quelques semaines, le conflit libyen, opposant le gouvernement de Tripoli de Fayez Al Sarraj à l’Ouest et les forces du maréchal Haftar à l’Est, attise la tension entre Alger et Ankara.

La volonté d’Ankara d’envoyer des troupes aux côtés de l’armée de Tripoli n’étant pas du goût d’Alger qui a réaffirmé, à travers son ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, son refus de toute forme d’intervention étrangère près de ses frontières. «L’Algérie n’accepte aucune présence étrangère sur le sol du pays voisin, quel que soit le pays qui veut intervenir», a-t-il indiqué, soulignant que «la langue de l’artillerie ne peut être la solution. Cette dernière réside dans un dialogue sérieux entre les belligérants avec l’aide des pays voisins, notamment l’Algérie».

L’Algérie, qui partage près de 1000 kilomètres de frontières avec la Libye, a multiplié, ces dernières semaines, les consultations pour tenter d’œuvrer au règlement politique d’un conflit qui menace la stabilité régionale.

Les positions sont également contradictoires en ce qui concerne la question du Sahara occidental dans laquelle Ankara apporte son appui à la monarchie marocaine. Une position qui serait alimentée par le conflit kurde en Turquie. En contrepartie, le président Erdogan bénéficie du soutien du roi Mohammed VI en ce qui concerne la question chypriote.

Un modèle qui attire

Sur le plan social, force est de constater que le modèle turc, porté par les feuilletons, la mode et le «turkish way of life», fascine nos compatriotes. Le pays, dirigé par Recep Tayyip Erdogan, récolte ainsi les fruits de son «soft power». En peu de temps, la Turquie est ainsi devenue une destination phare des Algériens, avec environ 300 000 visiteurs algériens en 2018, faisant de ce pays la deuxième destination touristique après la Tunisie.

En tout et pour tout, les compagnies aériennes assurent 50 vols hebdomadaires de l’Algérie vers la Turquie. L’ancien empire ottoman s’est également investi dans une entreprise de réhabilitation des vestiges, témoins de sa présence dans nos contrées.

Le gouvernement turc s’est investi, notamment, dans la réhabilitation de la mosquée Ketchaoua d’Alger (les dépenses se sont élevées à 7 millions d’euros) et du palais El Bey à Oran et a financé la réalisation d’une statue en bronze de Baba Arroudj, personnage controversé ayant péri à Aïn Témouchent.

Clés :

796 entreprises turques, employant plus de 28 000 personnes, sont présentes en
Algérie, selon les données officielles.
la Turquie est le 6e client de l’Algérie et son 7e fournisseur.
la Turquie est le 1er investisseur en Algérie en termes de volume, avec 128 projets, d’une valeur de 474 milliards de dollars, notamment dans les travaux publics et l’industrie.
Les échanges commerciaux algéro-turcs s’établissent à près de 4 milliards de dollars mais avec une balance commerciale en défaveur de l’Algérie.