Iran états-Unis : vers un chemin de paix !

Etat géopolitique d’un monde qui bouge

Larbi Tarik, El Watan, 21 janvier 2020

Cela est bien connu, nous menons la politique de notre géographie. De Rome à Carthage, revue aujourd’hui sous la caricature Orient-Occident, de l’Empire perse qui porte aujourd’hui le nom d’Iran, de la Russie tsariste, ennemi naturel de l’Empire ottoman qui s’allie aujourd’hui avec la Turquie d’Erdogan, à la Chine impériale qui redonne vie à la Route de la soie en se connectant à l’Eurasie et à l’Europe. Malgré les apparences, rien n’a changé.

Il sera question ici d’une lecture globale de la politique mondiale en s’appuyant sur des données géopolitiques et géostratégiques des nations qui font le jeu des relations internationales d’aujourd’hui en restituant tout acteur dans son rôle stratégique et historique.

Tout comme en immobilier, en politique, plus nous nous rapprochons du centre, plus nous avons de la valeur. Dans la politique mondiale, il y a un centre et une périphérie. Pour illustrer le centre, nous pourrions prendre l’image des cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’Onu (USA, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France). Ils sont le centre, autour d’eux gravitent dans la périphérie du monde vassaux et alliés.

Si personne ne semble remettre en question l’hégémonie militaire de ces cinq nations, il semble par contre y avoir deux visions du monde qui s’opposent.

La première est celle des Etats-Unis d’Amérique, elle se fixe depuis la fin de la guerre froide à une vision unipolaire, être un empire seul et unique qui règne de manière globale à travers sa doctrine Full Spectral Dominance les obligeant ainsi, pour leurs intérêts, d’être partout et premiers en tout. Sa conception des alliés est propre à celle de tout empire, ce sont ses vassaux au mieux ses partenaires jusqu’à ce que l’intérêt s’épuise et qu’ils deviennent des vassaux.

La deuxième vision est une vision multipolaire défendue par les seuls contrepoids possibles à cette superpuissance que sont la Russie et la Chine.

Le jeu politique mondial est mené par les Etats-Unis et ses auxiliaires qui ne sont en finalité que des caisses de résonance des intérêts de l’empire global américain.

Pour paraphraser Malek Bennabi, nous pouvons diviser la géopolitique mondiale actuelle à travers des sphères historiques de civilisation, dans chacune de ces sphères, il y a le coefficient étasunien présent. Car, comme le soulignait très bien le président russe Vladimir Poutine dans un entretien, les Etats-Unis ont des intérêts un peu partout dans le monde. Mais quel intérêt pousse une nation à produire dans l’esprit des gens l’idée d’une imminente Troisième guerre mondiale ?

La mort de Quassem Suleimani. Minute Papillon !

Tout a commencé par l’assassinat du général iranien Qassem Sulaimani, militaire de terrain dont le champ d’activité sur le temps et l’espace s’est élaboré depuis la guerre imposée par l’Irak entre 1980-1988, ensuite présent aux côtés du Libanais Hassan Nasrallah et du général syrien Hassan Turkmani à Beyrouth, face à l’attaque israélienne en 2006.

Perçu comme farouche ennemi de Daech dans la région, si le regard veut bien considérer Daesh comme outil de guerre par proxy des Etats-Unis, comme l’avoue Hilary Clinton dans son livre Hard Choices. Tout comme l’était d’ailleurs le Groupe Ahlnosra pour le gouvernement français sous le président Hollande. Alors, il était normal de voir les Etats-Unis se positionner contre ce général.

Depuis le retrait des accords nucléaires de 2015 et la désignation de l’organisation des Gardiens de la révolution comme groupe terroriste en 2018 par l’administration Trump, il ne fut autorisé à se battre qu’aux côtés des communautés chiites.

L’assassinat de Qassem Suleimani semble être une conclusion tragique mais logique. Au-delà de cela, sa mort a provisoirement réunifié les deux pouvoirs politiques iraniens dans un unique appel au ralliement autour du drapeau, car malgré les apparences, le pouvoir en Iran est tout aussi fragile qu’aux Etats-Unis.

Si l’obligation de réaction de la part de l’Autorité iranienne ne s’est pas faite attendre, elle a eu lieu, mais à proportion gardée. Pour dire vrai, c’était une non réaction. Les Iraniens devaient la peser, et dans l’intérêt suprême de leur nation, ils l’ont fait. Car en réalité, aucun de ces deux belligérants ne veut la guerre. Donald Trump le sait, attaquer l’Iran ne veut pas dire attaquer uniquement l’Iran, c’est attaquer l’Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen, les Azzara en Afghanistan.

L’Iran n’a aucun intérêt à vivre une escalade et les Etats-Unis non plus, car intervenir en Iran, c’est la garantie de voir la Russie intervenir, cela ne se produira pas. L’opération militaire à grande échelle est inconcevable, due à la géographie de l’Iran en premier lieu.

Si l’Irak, c’est du plat, l’Iran est montagneux de par son relief, subir une attaque directe est peu probable. Mais cela est aussi dû aux deux acteurs qui s’opposent que sont la Chine avec laquelle un système de troc économique qui contourne les sanctions américaines a été établi et la Russie qui a doté l’aviation iranienne de son système de défense S-700 voulant dire que les Iraniens aussi sont très bien armés malgré tout.

En titillant les intérêts américains par l’attaque, les actifs saoudiens, de la manière la plus indirecte certes en soutenant les Houthis au sud de l’Arabie Saoudite, en intervenant dans golfe d’Aden et le détroit d’Ormuz et surtout au Moyen-Orient, l’Iran s’attendait à une riposte de la part des Américains. Une action ayant engendré une réaction, maintenant, les vraies questions semblent se diriger vers une table des négociations, mais avant semble s’établir un jeu d’attente qui va assurément mener à des négociations dans lesquelles les Iraniens seront en position de force.

Négociation qui semble être le leitmotiv de ce brouhaha géopolitique mené par Donald Trump à travers son mode opératoire déjà vu avec la Corée du Nord il y a bientôt deux ans de cela, consistant à harceler son adversaire en brusquant le rapport de force afin de rompre le silence et de rentrer en phase de dialogue. La fin d’allocution du président américain, lors de son expression sur l’offensive iranienne, dénote de cette volonté.

Ce dernier a envoyé un message sur l’aptitude des Etats-Unis à négocier pour trouver une solution de paix. Donald Trump ne cherche pas la guerre, même si dans son action à travers la stratégie de choc et du chien enragé, inflige une pression constante aux Iraniens pour revenir à la table des négociations. Le but cherché serait peut-être la démilitarisation conjointe de ces deux forces de la région.

A qui profite le crime ?

Le pouvoir iranien sort grand vainqueur en se consolidant autour du ralliement autour du drapeau, car la nation est menacée et cela de façon directe, mais aussi d’étouffer une contestation due à la rigueur qu’infligent les sanctions économiques américaines dans un pays où 60% de la population a moins de 30 ans.

 
L’Iran a consolidé son pouvoir de nuisance régionale et est favorisée, car diplomatiquement et régionalement jusqu’à cet instant, l’Iran sort vainqueur et renforcé de cette crise régionale. L’économie iranienne étant coulée. La réaction d’empathie internationale à l’assassinat illégal du général Soleimani lui permet d’aborder ces négociations en position de force.

Quant à Trump, il n’est pas populaire médiatiquement, il va utiliser cette attaque pour se galvaniser auprès de son électorat. Au plan de la politique intérieure américaine et iranienne, la mort de ce personnage est du pain béni à un Exécutif attaqué de tous bords et le plus récemment par une procédure de destitution.

Tout comme la mort de Baghdadi nous a offert un Ben Laden bis à la veille d’élection présidentielle, Donald Trump aura marqué un nouveau point auprès de l’électorat américain. Cela a pour effet aussi de rendre le pouvoir iranien plus populaire, l’occupation de l’Irak encore moins impopulaire et de faire basculer définitivement Baghdad du côté de Téhéran.

C’est un renversement géopolitique qui s’accompagne aussi d’un futur retrait militaire qui coïncide avec l’annulation des accords 5+1 de 2015. Cet accord est approuvé par le Conseil de sécurité de l’ONU. L’Iran le considérait comme une loi gravée dans le marbre. Or, Donald Trump l’a mis à la poubelle. En réaction, l’Iran a annoncé ne plus respecter l’accord 5+1, tandis que les députés chiites irakiens ont exigé le départ des troupes états-uniennes de leur pays.

Ces deux décisions n’étaient pas des surenchères, mais des offres de paix. L’accord 5+1 n’existe plus depuis le retrait US, et l’Iran le reconnaît après avoir vainement tenté de le sauver. Le départ des troupes US non seulement d’Irak mais de tout le Moyen-Orient est un engagement pris par Donald Trump durant sa campagne présidentielle. De son côté, au-delà de ce que n’aiment pas les gens chez Donald Trump, il y a une leçon d’efficacité en politique qui est enregistrée ici. A noter aussi que les manifestations anti-irakiennes au Liban et en Irak et contre le régime en Iran ont brusquement cessé et sont convertis en manifestation de soutien pour l’Iran.

Historique des relations américano-iraniennes

Depuis le coup d’Etat anglo-américain porté par Kermitt Roosevelt sous le nom de l’opération Ajax pour destituer Mohammed Mossadegh, les relations entre l’Iran et les Etats-Unis n’ont pas connu de répit. Dès sa création, la monarchie d’Arabie Saoudite se crée une alliance directe avec les Etats-Unis. A travers les accords de Quincy, la République islamique d’Iran se crée dans son essence en représailles contre le Shah et des Etats-Unis qui étaient déjà à l’origine du renversement de Mossadegh, et ça, les Iraniens ne l’ont pas oublié.

Donald Trump lui non plus n’oublie pas. A la suite de l’assassinat de Suleimani, il a accompli son devoir de mémoire en rappelant la prise d’otages de diplomates américains qui n’a jamais eu lieu, car, en effet, pour les Iraniens à l’époque, le personnel diplomatique américain qui a été fait prisonnier a été arrêté en flagrant délit d’espionnage. L’ambassade de Téhéran était le quartier général de la CIA pour tout le Moyen-Orient.

Mais dès lors vont s’élaborer les premières sanctions américaines déjà : gel des avoirs financiers dès 1980, embargo sur les armes depuis 1984, puis sur le pétrole en 1995 et interdiction de toute coopération scientifique en 2004. L’Iran a cessé toute recherche sur l’arme atomique, en 1988, lorsque l’imam Khomeiny a déclaré les armes de destruction massive incompatibles avec sa vision de l’Islam. C’est l’entité sioniste qui va faire le forcing sur la question nucléaire, car elle y voit un danger vital à son existence.

Pendant plus de dix ans, la question du nucléaire iranien est sur la table des grandes chancelleries et revient quotidiennement sur la table des Nations unies et du Conseil de sécurité jusqu’aux accords de Vienne de juillet 2015 qui mènent à une réduction des sanctions.

Géographie de l’Iran et stratégie régionale

L’Iran dérange en premier, car les guerres se font au nom du commerce et des routes commerciales. L’Iran a la tragique chance d’être au milieu de ces routes. Elle en occupe un territoire de 1,5 million de kilomètres carrés Ses frontières avec l’Arménie, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan au Nord, avec la Turquie et l’Irak à l’Ouest avec l’Afghanistan et le Pakistan à l’Est.

Au Sud-Ouest, une côte de 2000 km leur donne pour voisinage le Bahreïn, le Koweït, le Qatar du sultanat d’Oman, des Emirats arabes unis et de l’Arabie Saoudite. Donc, du Golfe persique se font face deux puissances régionales que tout oppose : la langue, la religion, le régime politique et les alliances géostratégiques.

Pour comprendre pourquoi cette région est la source de tant de soucis, revenons à Halford Mackinder, qui appelait la région où est située l’Iran le pivot géographique du monde où se situe la croisée des routes commerçantes, l’Iran aujourd’hui est en plein carrefour des routes pétrolières.

L’Iran dérange, car il constitue un ennemi direct pour les alliés des Américains que sont l’Arabie Saoudite et Israël. Même si les intérêts iraniens et israéliens ne sont pas irréconciliables dans la mesure où ils exploitent le pipeline Eilat-Ashkelon, propriété commune des deux Etats. Ce qui laisse cet élément être un agent perturbateur et belliqueux dans cette région du monde.

Chose confirmée par Moshe Dayan et Martin Van Crevald, théoriciens de l’attitude israélienne vis-à-vis du monde, pour durer dans le temps, doit être comme un chien enragé, trop folle pour qu’on s’approche d’elle.

Stratégie régionale de l’Iran

La guerre contre Daech a permis à l’Iran de se repositionner dans la région. En soutenant les Kurdes d’Erbil, ils ont pu aussi apaiser les tensions historiques avec Baghdad concrétisée par une visite de Hassan Rohani en mars 2019 depuis la première guerre de 80-88. Ils ont aussi renforcé leurs liens avec Damas et consolidé les opérations en Syrie et avec le Hezbollah au Liban.

En 2017, Hassan Rohani est présent à Astana où se signent les accords censés mettre fin au conflit syrien. A cet instant, une alliance se crée entre Moscou, Istanbul et Téhéran. Chose qui ne manque pas de faire tousser une autre alliance triangulaire de la région que sont les Etats-Unis Israël et l’Arabie Saoudite.

En effet, pour l’Arabie Saoudite, du fait d’être cantonnée dans deux Etats où l’Iran a déjà pied avec pour voisinage des appuis à Téhéran incluant le Qatar. Pour Israël, c’est à sa frontière Nord, près du plateau du Golan en Syrie où sont stationnées des troupes iraniennes et au Nord avec le Hezbollah au Liban. Tout le monde se plaint de l’Iran qui est en train de devenir le nouveau pilier du Moyen-Orient.

Même si ses espoirs d’ouverture vers l’Ouest à court terme sont anéantis par les blocages et sanctions américains, l’Iran ne reste pas moins deuxième en stock de gaz au monde et le quatrième en pétrole. L’Union européenne qui n’existe plus à travers des Etats souverains, mais à travers le bloc de l’Union européenne subit les sanctions américaines en perdant le marché iranien en silence. Car les Etats d’Europe ont vraiment perdu toute souveraineté en question de relations internationales à travers l’Union européenne. Mais ceci est une autre question que nous verrons dans un autre papier.