Sahel-Algérie : le brasier méridional

Mostefa Zeghlache(*), Le Soir d’Algérie, 19 janvier 2020
 
«Si vous n’avez pas de stratégie, c’est que vous faites partie de la stratégie de quelqu’un d’autre.»
(Alvin Toffler, écrivain, journaliste, sociologue et futurologue américain)

Depuis le début du XXIe siècle, le Sahel, jadis terre de paix, s’est transformé progressivement en une région où la violence terroriste est devenue récurrente et de plus en plus spectaculaire. Il ne se passe désormais pas un mois, voire une semaine sans que de nouvelles victimes viennent alourdir une liste déjà bien longue. Rien que pour 2018, les attaques de djihadistes se prévalant de la mouvance islamiste-salafiste se sont élevées à 465, surtout au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Le Nigeria, le Cameroun… en sont aussi les cibles. En ce début de l’année 2020, le Niger a encore été endeuillé par une attaque terroriste qui a coûté la vie à 89 militaires (Chinegodar). 
Aux difficultés politiques, socioéconomiques et climatiques inhérentes à la région, s’est donc greffé le phénomène terroriste devenu principale source de préoccupation tant pour les populations que les autorités nationales, les pays voisins, les organisations internationales et certains pays non africains agissant dans la région. Aujourd’hui, «la vulnérabilité et l’insécurité dans les États subsahariens (et la Libye) accélèrent les défaillances d’un espace sous-administré et sous-sécurisé ». Le Sahel « est devenu une nouvelle arène où se confrontent des puissances aux visées hégémoniques divergentes ». Et pourtant, face à la myriade d’organisations djihadistes armées, opèrent plusieurs forces armées du Sahel, françaises, américaines et onusiennes fortement équipées, sans oublier les groupes d’autodéfense qui aident les forces régulières dans une région des plus démunies au monde.
Dans ce contexte, les forces françaises sont les plus importantes. Fortes de 4 500 hommes, elles interviennent dans le cadre de l’opération Barkhane initiée en juillet-août 2014, en remplacement de l’opération Serval lancée le 11 janvier 2013 pour secourir l’Etat malien en déliquescence et en proie à une offensive terroriste d’envergure qui menaçait Bamako. Barkhane couvre l’ensemble des 5 pays qui forment le groupe dit G5 S, à savoir le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad. Créé à l’initiative de la France, en février 2014, le G5S est « un cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale en matière de politique de développement et de sécurité ». Outre ses forces armées conventionnelles, la France y déploie un nombre inconnu d’éléments des forces spéciales. Afin d’assurer la coordination de l’action et la mutualisation des moyens de lutte contre le terrorisme, les chefs d’Etat des pays du G5S ont créé, en juillet 2017, une force conjointe transfrontalière, la FC-G55. 
Néanmoins, sur le terrain, la force de frappe djihadiste semble désarçonner autant les forces militaires locales qu’étrangères notamment françaises qui ont perdu 44 éléments depuis 2013 dont 13 soldats dans un crash d’hélicoptères au Mali, le 25 novembre, « attaque »revendiquée par l’EI.
En même temps que les forces françaises, les USA déploient au Sahel, notamment au Niger, des forces spéciales et du matériel sophistiqué de surveillance de terrain et d’écoute dans une proportion tenue secrète. Ces forces qui mènent une véritable «guerre de l’ombre» contre les groupes djihadistes ont perdu 4 éléments tombés dans une embuscade au Niger, le 4 octobre 2017. Une base aérienne a été installée près d’Agadez pour servir de centre de lancement de drones dans le Sahel comme ailleurs dans la région nord-africaine, notamment en Libye et, semble-il, en Tunisie. Malgré l’ampleur des défis terroristes tant au Sahel qu’en Libye, les Américains, contrairement aux Français, ne montrent pas de disposition pour une importante présence armée dans la région, comme le rappelle le général Stephen Townsend, commandant des Forces américaines en Afrique (Africom) lors d’une visite effectuée dans la région en février 2019. Parlant du Niger, il a déclaré que certes, « les Etats-Unis sont présents dans le pays, mais je ne crois pas qu’il faille s’attendre à une présence militaire ou des troupes de combat sur le terrain comme c’est le cas avec certaines troupes françaises ». Evoquant le Burkina Faso, il a souligné avec réalisme que « les forces extérieures ou les partenaires peuvent soutenir le pays. Mais la solution doit venir des forces de défense et de sécurité du Burkina Faso ». 
Néanmoins, selon le New York Times, « les Etats-Unis pourraient bientôt réduire considérablement le nombre de leurs soldats présents en Afrique de l’Ouest, voire tous les retirer. Le Pentagone voudrait réorienter son dispositif vers la Chine et la Russie ». Les analystes estiment qu’ «un retrait américain d’Afrique de l’Ouest constituerait un coup dur pour les forces françaises qui combattent des groupes djihadistes »au Sahel. D’autant que la participation américaine « en matière notamment de renseignement et de logistique, coûte environ 45 millions de dollars au Pentagone ». Un tel retrait irait avec la vision du Président Trump s’agissant des deniers publics US.
Pour sa part, l’Union africaine s’était impliquée tôt dans le processus de sauvetage de l’Etat malien en mettant en place une force militaire dirigée par la Cedeao, appelée Mission internationale de soutien au Mali ou Misma pour un mandat d’un an. Le 1er juillet 2013, son mandat arriva à échéance et le relais a été pris par la Minusma ou Mission multidimensionnelle des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali. 
La Minusma composée de Casques bleus est une force de maintien de la paix créée par le Conseil de sécurité, dotée d’une force de 14.000 hommes dont 35% sont des pays du G5 S. La résolution 2391 du Conseil autorise la Minusma à « mettre en place un soutien logistique et opérationnel au bénéfice des unités de la FC-G5S opérant dans son périmètre d’action ». 
Aux forces locales et internationales concernées directement par la situation prévalant au Sahel, l’Union européenne (UE) se concentre essentiellement sur l’aide au développement. C’est la mission donnée à l’initiative dite « Alliance Sahel » lancée le 13 juillet 2017 à Paris sous l’impulsion de la France et de l’Allemagne. Elle compte 12 membres incluant l’UE, la BAD, le Pnud, la Banque mondiale… Ce sont les bailleurs de fonds destinés à près de 600 projets socio-économiques dans la région, pour un montant de 9 milliards d’euros. Néanmoins, sur le terrain et sur insistance française, quelques centaines d’officiers de l’UE encadrent et entraînent les éléments de la FC-G5S. Une des préoccupations de l’UE qui explique son engagement au Sahel est et demeure la crainte que la migration clandestine puisse s’accélérer du fait de la crise sécuritaire, conjuguée à la misère. Pour pallier cela, l’UE a créé, le 1er mars 2017, le Groupe d’action rapide – Surveillance et intervention au Sahel ou GAR-SI-Sahel. Sa mission officielle est de « permettre un contrôle effectif du territoire et d’élargir l’action de l’Etat de droit à l’ensemble du Sahel ». Traduite en termes plus simples, cette mission vise à endiguer l’émigration clandestine du Sahel vers l’Europe, sans plus. L’alarmisme européen n’a pour raison d’être que dans les propos du chef d’état-major français Lecointre qui a déclaré : « Si nous laissons le chaos s’installer, les Etats sahéliens vont s’effondrer sur eux-mêmes, laisser la place à l’Etat islamique. Ce qui provoquera une pression migratoire sur l’Europe ! ».  Mais la France ne semble pas se satisfaire de la contribution actuelle de l’UE. Aussi, le sommet du G5S « convoqué » par Macron à Pau a-t-il examiné la proposition française de création d’une unité de forces spéciales européennes « Sabre» (Takuba en tamasheq) à déployer au Mali. Devant la réticence des Allemands, il est à parier que ladite proposition est amenée à traîner en longueur.
Ajoutons, pour « embellir » la galerie des pays engagés dans l’aventure sahélienne, la participation arabe au financement du G5 S. Lors du sommet de Paris en décembre 2017, tenu à l’initiative de la France en quête de financement à « son projet » sahélien, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis se sont engagés successivement à verser 100 millions et 30 millions d’euros. L’engagement ne s’arrête pas là puisque récemment on a appris que le Président nigérien a donné son accord pour l’ouverture, dans son pays, d’une base militaire des Emirats arabes unis, « pas loin de l’Algérie ». 
Pour rappel, avant 2012-2013, la région du Sahel, à l’exception du Nord-Est du Nigeria et certains endroits où opérait Boko Haram, n’enregistrait que rarement des actions de nature terroriste et de « faible intensité ». Par contre, la rébellion touareg constituait le principal défi sécuritaire dans la région auquel s’ajoutaient, évidemment, la contrebande de grande envergure y compris le trafic d’armes, et progressivement, la migration irrégulière à destination de l’Europe via le nord de l’Afrique, notamment l’Algérie.
La chute du régime de Kadhafi en 2011, programmée et menée à terme par l’Occident, notamment l’OTAN, sous le couvert du Conseil de sécurité, a constitué un élément favorable à la propagation de la menace terroriste dans l’ensemble de la région sahélienne. Cette situation a poussé de nombreux Sahéliens qui étaient enrôlés dans l’armée de Kadhafi à retourner avec armes et bagages dans leurs foyers, accueillis par des chefs locaux de la rébellion touareg. Le refus des gouvernements d’engager de sérieuses négociations avec la rébellion, jusqu’à l’accord de 2015 qui connaît, lui aussi, de sérieuses difficultés de mise en œuvre, a poussé de nombreux rebelles à rejoindre les premières cellules terroristes présentes soit en tant qu’appendices de plus importants groupes venus de Libye, d’Algérie ou d’ailleurs, soit en tant que mouvements locaux déjà constitués. En proie à la guerre civile, la Libye est devenue «la principale source d’approvisionnement en armes des terroristes» comme le souligne le Président du Niger dans une interview accordée le 18 décembre à France 24. 
Epousant la thèse algérienne, il a rappelé que «c’est la communauté internationale qui a créé le chaos en Libye et ce qui se passe dans le Sahel est l’une des conséquences du chaos libyen ».
Parmi les nombreux groupes djihadistes armés opérant au Sahel, les plus importants sont l’Etat islamique au Grand Sahara, le Front de libération du Macina et le Groupe pour le salut des musulmans et de l’Islam qui a fédéré plusieurs autres groupes pour constituer, depuis mars 2017, « un front contre la FC-G5S et la présence française au Sahel ». Ce sont eux qui ont revendiqué les plus importantes attaques de ces derniers mois. 
La crise sécuritaire qui secoue le Sahel depuis près de 20 ans a pour sources, en sus du problème de gouvernance politico-administrative, la pauvreté (40% des habitants vivent sous le seuil de la pauvreté), les inégalités, la corruption, les exactions des forces militaires locales contre les citoyens accusés de soutenir les terroristes, l’injustice des dirigeants envers les populations du Nord, au Mali et au Niger… Dans les contrées isolées, l’Etat n’est que virtuellement présent. Il a été remplacé par les structures des djihadistes qui tiennent un discours « égalitaire », gèrent souvent les affaires de la collectivité mieux que l’Etat, et rendent une justice inspirée de la Charia qui paraît plus équitable pour les populations. Dans ces contrées, nombre de collectivités rurales et des petites villes, conscientes de l’incapacité du pouvoir central à assurer leur sécurité, ont constitué des milices d’auto-défense particulièrement au nord du Mali et au Burkina Faso, aggravant, par là même, les risques de tensions interethniques (nomades du Nord contre sédentaires du Sud).
D’autres facteurs et non des moindres ajoutent au climat de « pourrissement » de la situation sécuritaire au Sahel et dont on peut citer la méfiance des autochtones des forces étrangères en particulier françaises accusées d’ «entretenir l’insécurité » pour justifier leur présence.
En effet, un ressentiment anti-français s’est installé au sein des populations qui voient en les troupes étrangères, notamment françaises, des forces destinées à défendre les intérêts des puissances occidentales mais pas ceux des peuples du Sahel. Ce qui a poussé le Président français à exprimer son agacement de l’accusation de néo-colonialiste portée contre la France. Sa réplique aux dirigeants du G5S s’identifie à un « chantage » lorsqu’il déclare le 22 décembre (OTAN) : « Je vois dans trop de pays prospérer, sans condamnation politique claire, des sentiments anti-français. Je ne peux pas accepter d’envoyer nos soldats sur le terrain dans les pays où cette demande n’est pas clairement assumée .» Il ajoute : « J’attends d’eux qu’ils clarifient et formalisent leur demande à l’égard de la France… » Et pourtant, ces propos sont nuancés par le site du ministère français des Armées où il est écrit : « L’Afrique subsaharienne est un espace stratégique important pour la France, en raison de notre proximité politique, géographique et culturelle, de nos intérêts sur le continent et des crises ouvertes qui menacent la stabilité .» Voilà qui est plus clairement énoncé.
Quant à l’attitude de certains dirigeants sahéliens, le Président Macron ne devrait pas s’en inquiéter outre mesure. Le Président du Niger, par exemple, affirme que « pour combattre le terrorisme, nous avons besoin non pas de moins d’alliés, mais de plus d’alliés ! ».D’ailleurs, le sommet du GS5 « convoqué » par le Président français à Pau, le 13 janvier 2020, en témoigne. Alors que la veille, les manifestations anti-françaises du 10 janvier envahissaient la place de l’Indépendance à Bamako avec des slogans hostiles du genre « A bas la France! France dégage ! et Barkhane doit partir !… », la presse française soulignait que « les 5 dirigeants du Sahel ont exprimé le souhait de la poursuite de l’engagement militaire de la France au Sahel».
Par ailleurs, les 6 chefs d’Etat ont convenu de mettre en place «un nouveau cadre politique, stratégique et opérationnel baptisé «Coalition pour le Sahel», rassemblant le G5 Sahel, la force Barkhane et les pays partenaires». 
Enfin et comme pour « donner la réplique » aux manifestants de Bamako, Macron annonce, péremptoire : «J’ai décidé d’engager des capacités de combats supplémentaires. 220 militaires viendront renforcer les troupes de Barkhane !» 
Ainsi, les participants au sommet de Pau ont, non seulement éludé la question fondamentale du rejet de la présence armée française par les populations autochtones, mais la suite qui lui a été donnée par le Président français (220 soldats supplémentaires) s’identifie à un défi dont pourraient profiter les éléments les plus extrémistes de la population qui se sent abandonnée à son sort. De ce fait, le peu de crédit dont bénéficiait la présence militaire française au Sahel s’érode « jusqu’à l’os » et pire, cette présence « impériale » pourrait donner aux groupes terroristes davantage de sympathie auprès de certaines franges de la population sahélienne et inciterait ces groupes à envisager des représailles en Occident, notamment en France qui continue à s’imaginer que le Sahel est sa « chasse gardée ».
Et ce n’est pas le doigt accusateur de Macron en direction de Moscou, lorsqu’il déclare «les discours que j’ai pu entendre ces dernières semaines sont indignes (…) parce qu’ils servent d’autres intérêts, soit ceux des groupements terroristes (…), soit ceux d’autres puissances étrangères qui veulent simplement voir les Européens plus loin, parce qu’elles ont leur propre agenda, un agenda de mercenaires», qui donnera la légitimité qui lui manque au déploiement militaire français au Sahel.
Dans les faits, la prolifération des forces étrangères n’est pas circonscrite à la seule région du Sahel, mais s’étend à d’autres pays africains. Qu’on en juge, brièvement.
Hors Sahel, la présence militaire française se déploie à travers 2 bases, l’une à Djibouti, la plus importante, avec près de 1 500 éléments, l’autre en Côte d’Ivoire (900 hommes). Ce à quoi s’ajoutent « 2 pôles opérationnels de coopération à vocation régionale» l’un au Sénégal (350 hommes) et l’autre au Gabon (350).La marine française « pré-positionne depuis 1990 une mission permanente ou « Mission Corymbe » dans le golfe de Guinée avec pour mission de lutter contre la piraterie.
De leur côté, les Etats-Unis disposent d’une base dans le camp Lemonnier, une ancienne base française, proche de l’aéroport de Djibouti. Elle abrite 4 000 soldats et personnel civil. Elle est dotée d’une impressionnante infrastructure destinée à accueillir des avions gros porteurs et sert de point de lancement de drones militaires vers la Corne de l’Afrique et la péninsule Arabique. D’autres bases de moindre envergure sont disséminées à travers le continent, comme au Niger.
Mais depuis le début de ce siècle, la question des bases militaires étrangères en Afrique a pris un nouveau tournant lorsqu’en 2017, la Chine a inauguré sa première base à Djibouti. Cette présence chinoise inquiète les Américains qui en ont fait part aux autorités djiboutiennes. D’autres bases militaires ont été installées par l’Inde (Madagascar), le Japon (Djibouti) et Turquie (Somalie).
Moscou aussi ne veut pas rester en marge de ce processus. Au lieu de bases militaires, les Russes misent sur le renforcement des relations de défense et le commerce des armes notamment avec les anciens « alliés » de l’ex-URSS, comme l’Algérie, l’Angola ou le Mozambique ou même le Mali. Mais pas seulement. 
Le déploiement de « conseillers » militaires en Centrafrique a suscité le courroux de Paris et la présence à l’est de la Libye de « mercenaires » ou sociétés de sécurité russes, réputées proches du Kremlin, inquiète plus d’un, notamment le gouvernement d’Union nationale à Tripoli.
C’est sur ce terrain politiquement et socialement « piégé » que viennent se greffer artificiellement les « solutions clés-en-main »basées sur le « tout sécuritaire », mises en œuvre par les pays occidentaux et qui ont prouvé leur inefficacité. Le salut réside avant tout dans le dialogue intra-sahélien pour aboutir à une stratégie de sortie de crise, avec l’assistance de la communauté internationale. Il s’agit de créer les conditions politiques et sociales (contrat social) favorables à ce dialogue inclusif pour faire taire les armes, restaurer progressivement l’autorité et la crédibilité de l’Etat, relancer l’économie et réaliser la réconciliation nationale. Développement et sécurité allant de pair. Pourtant, le statu quo ne semble pas inquiéter outre mesure les responsables politiques sahéliens et ce, en dépit d’une situation sécuritaire plus que préoccupante où, outre le climat de terreur qui règne dans la majeure partie de la région avec un bilan élevé de victimes civiles et militaires dû aux frappes terroristes et aux conflits intercommunautaires, l’économie n’est remise à flots que grâce à l’aide internationale. Dans un récent rapport intitulé « Sahel : lutter contre les inégalités pour répondre aux défis du développement et de la sécurité », Oxfam parle d’«urgence humanitaire». La dégradation de la situation sécuritaire érode les modestes budgets de ces Etats qui, pour maintenir les dépenses de défense à un niveau essentiel, grignotent sur les dépenses sociales. Au Niger, par exemple, le budget consacré à la défense a connu une progression de +29%, alors que celui de l’éducation a baissé de -13%, sur la période 2016-2019 ! Tandis que l’aide au développement, elle, s’identifie souvent à de la charité destinée plus « à engraisser les responsables qu’à assister les citoyens à créer les conditions d’un développement endogène et pérenne ».
Dans ce contexte, le dialogue s’impose comme la voie la mieux indiquée pour établir la paix et se consacrer à la reconstruction du pays. Comme le souligne une étude effectuée par des chercheurs de l’International Crisis Group intitulée « Speaking with the bad guys : towards dialogue with Central Mali’s jihadists » (parler aux méchants : vers un dialogue avec les djihadistes du Centre du Mali). C’est, en tout cas, la vision de l’Algérie prônée depuis les premiers troubles communautaires des années soixante et concrétisée à travers son engagement constant envers les peuples du Sahel.
Apparemment non satisfaits de l’assistance d’Alger, certains dirigeants du Sahel joignent leurs voix à celles de leurs alliés occidentaux notamment français pour tenter d’impliquer militairement notre pays dans un conflit complexe de nature et rendu plus complexe encore par l’ingérence étrangère.
Pour rappel, au moment même où le pays était en proie à l’offensive intégriste qui a été à l’origine de la décennie noire, l’Algérie avait parrainé le processus de négociation entre la rébellion et le pouvoir central au Mali. 
Les efforts de la diplomatie algérienne avaient donné de sérieux résultats dont les plus saillants sont l’accord de Tamanrasset de 1991, le Pacte national de 1992, l’accord d’Alger de 2006 et enfin celui signé les 15 et 20 juin 2015 à Bamako dans le cadre du processus de paix d’Alger et dont l’Algérie pilote le comité de suivi.
S’agissant des structures opérationnelles de lutte antiterroriste, il y a lieu de rappeler que c’est à l’initiative de l’Algérie qu’a été créé, en avril 2010 à Tamanrasset, le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc).
Certains cercles au sein du G5 S estiment que le Cemoc n’a pas fonctionné et en font le reproche à l’Algérie. Ils rappellent à cet effet qu’en janvier 2012, lorsque le Mali était en proie à une déferlante terroriste qui menaçait jusqu’à la capitale Bamako, l’armée algérienne n’était pas intervenue laissant le champ libre à l’intervention française. Ils en veulent encore à l’Algérie de n’avoir pas « fait fonctionner » le Centre commun de partage du renseignement annoncé lors de la création du Cemoc. Ils parlent de « déception, voire de frustration du grand frère algérien ».
Parler en ces termes de l’engagement algérien au Sahel, c’est faire preuve de manque volontaire d’objectivité. Car en sus du soutien diplomatique dont ont bénéficié les Etats du Sahel, notamment lors de pourparlers de paix et de l’aide humanitaire évaluée à 100 millions de dollars sur 7 ans par l’ex-Premier ministre A. Ouyahia lors du sommet UA /UE en 2017, l’Algérie a et continue à fournir de l’aide militaire matérielle et d’information sécuritaire aux responsables sahéliens. Mais cette aide est autant discrète que conséquente comme le rappelait, à la même occasion, l’ex-MAE algérien, A. Messahel : « Nous formons des troupes d’élite au Mali, au Niger et dans d’autres pays de la région. Il s’agit de troupes spéciales formées à la lutte antiterroriste en milieu saharien .» 
Certes, les pays sahéliens souhaitent une implication physique des troupes algériennes prétextant que leurs armées ont besoin d’être soutenues dans leur effort de guerre. Mais, considérant la panoplie d’armées étrangères, en particulier françaises, déjà présentes dans la région, cette demande paraît répondre plutôt à une préoccupation des dirigeants occidentaux dont les armées sont embourbées dans un conflit où l’issue militaire prouve, chaque jour davantage, son inefficacité. Ces dirigeants occidentaux souhaitent désengager leurs troupes du Sahel au profit d’une armée aguerrie dans la lutte antiterroriste comme l’ANP algérienne. Sauf qu’à Alger, on ne l’entend pas de cette oreille. 
La question de la participation de l’ANP à des opérations militaires en dehors des frontières nationales n’est pas née avec la problématique sécuritaire au Sahel. A l’exception des guerres israélo-arabes de 1967 et 1973, aucun soldat algérien n’a jamais combattu hors du pays. Contrairement à ce que croient certains, cette « interdiction volontaire » ne relève pas d’une disposition constitutionnelle mais plutôt d’une pratique érigée, au fil du temps, en doctrine. Pour l’ex-MAE. « Les enfants de l’Algérie défendent leur pays. Notre armée a une vocation de défense nationale…C’est historique, c’est culturel… », avait-il déclaré à Addis Abeba en janvier 2018. Par contre, l’Algérie a accepté de faire partie du Processus de Nouakchott créé par l’Union africaine dans la capitale mauritanienne le 17 mars 2013. Chargé d’«articuler l’action africaine dans les domaines de la sécurité, de la gouvernance et du développement des pays du Sahel », toujours en berne. 
Par contre, s’agissant de l’idée d’intégrer notre pays au G5S, elle n’était simplement pas réalisable et ce, pour plusieurs raisons. D’abord l’Algérie refuse le leadership « importé » des puissances extra-africaines sur ses troupes. Ensuite, la création du G5S est venue « miner » le processus naissant du Cemoc. Et enfin, les dirigeants algériens n’envisagent pas que notre armée serve de chair à canon à des stratégies conçues et réalisées par des officines étrangères. 
Mais, est-ce un hasard si le Cemoc et le Processus de Nouakchott sont à l’ « abandon » ? Cette situation n’est pas fortuite mais relève comme d’une volonté occidentale de saper toute initiative exclusivement africaine. Volonté à laquelle il s’avère que certains dirigeants du Sahel adhèrent en endossant la stratégie du « tout sécuritaire » aux dépens d’une approche globale intégrant les perspectives d’un réel développement socio-économique allié à une volonté politique de dialogue avec les éléments les plus réceptifs de la mouvance djihadiste. 
Les dirigeants sahéliens auraient tout à gagner à compter d’abord sur eux-mêmes, c’est-à-dire leurs peuples pour faire face à l’hydre terroriste, comme le fit l’Algérie. Une disposition qui semble tarder à s’ancrer dans les esprits. C’est ainsi que lors du 2e Forum sur la paix tenu à Paris du 11 au 13 novembre 2019, on a entendu un chef d’Etat du Sahel déclarer « nous sommes esseulés. On nous écoute avec un petit sourire entendu, mais à l’arrivée, il n’y a pas grand-chose ! ». De même, lors de la 6ème édition du Forum de Dakar le 18 novembre, certains ont tenté d’éluder la réalité, en pointant du doigt l’Algérie et la Libye comme étant la « source d’émanation » du terrorisme au Sahel. Ils font mine d’ignorer la rapide «indigénation » des groupes terroristes dont les éléments, y compris les leaders, sont d’authentiques natifs du Sahel. Sans oublier les milices communautaires locales et leurs effets sur la dégradation de la situation sécuritaire. La présente réalité est attestée par une étude de l’Ifri sur le djihadisme au Sahel où l’auteur écrit que « loin de représenter un mouvement uniforme d’essence religieuse, le djihad sahélien résulte de l’agglomération de foyers insurrectionnels locaux construits sur des fractures sociales, politiques ou économiques – parfois très anciennes qui ont sédimenté ». Le djihadisme n’est donc pas forcément un « produit d’importation ».
Compter sur soi. Les propos de l’ex-MAE algérien méritent le rappel lorsqu’il déclarait, en marge du sommet de l’UA/UE que « l’Algérie a compté sur ses propres forces pour s’en sortir. Compter sur soi est un facteur extrêmement important. On ne peut pas faire face au terrorisme, s’il n’y a pas de véritable mobilisation à l’interne ». 
Résoudre la problématique terroriste au Sahel, c’est d’abord mettre en application l’accord de paix et de réconciliation de 2015 issu du processus d’Alger, signé à Bamako. Le Conseil de sécurité a déjà sonné l’alarme à ce sujet en 2018 et a été poussé à sanctionner certains responsables locaux jugés hostiles à l’accord.
La dégradation de la situation sécuritaire au Sahel comme en Libye, l’implantation de bases militaires et le déploiement de forces étrangères à la frontière méridionale du pays concernent et inquiètent au plus haut point l’Algérie qui n’a jamais renié sa solidarité avec les pays voisins du Sahel. Aussi et si une initiative africaine et/ou onusienne venait à être prise pour régler politiquement la crise actuelle au Sahel, les partenaires sahéliens trouveraient, certainement et comme toujours, une disponibilité entière et agissante de notre pays. Pour peu que la décision soit endogène, africaine et soutenue par la communauté internationale dont et y compris la France. Autrement, il y a lieu de craindre que le terrorisme au Sahel soit parti pour durer et que tant que les dirigeants du G5S n’ont pas de stratégie commune de lutte antiterroriste et de développement, ils feront toujours partie de… la stratégie de «quelqu’un d’autre» !  
M. Z.
(*) Ancien diplomate.