Abdelmadjid Tebboune à Berlin Premiers pas à l’étranger

Brahim Taouchichet, Le Soir d’Algérie, 19 janvier 2020

Baptême du feu pour le nouveau président de la République Abdelmadjid Tebboune sur l’arène internationale à la faveur de la conférence de Berlin sur la crise libyenne. Le premier magistrat du pays aura la lourde tâche de réitérer avec force la position constante de l’Algérie vis-à-vis de la guerre fratricide en Libye devant le gotha des nations représentées dans la capitale allemande et surtout contribuer à explorer les voies et moyens de règlement pacifique de ce conflit interlibyen qui entre dans sa neuvième année.
La tâche n’est guère aisée pour tous les participants parce que nombreux sont les intérêts contradictoires et multiples, les interventions qui violent la souveraineté du pays. La présence à Berlin du chef de l’Etat est aussi l’occasion pour les premiers responsables de l’Algérie et de l’Allemagne de se pencher sur l’actualité de leurs relations économiques et d’autres grands dossiers d’intérêts communs. Parmi ces derniers, certains fâchent d’autres incitent à l’optimisme dans la mesure où il est espéré une relance pour un nouvel élan. L’Allemagne est le quatrième fournisseur de l’Algérie (plus de 3,5 milliards $), sachant que pas moins de 200 entreprises allemandes activent dans notre pays.
La chancelière allemande est presque une habituée des visites en Algérie nonobstant le raté de celle de décembre 2017 annulée pour des raisons, officiellement, liées à la maladie de l’ancien Président. La coopération phare – parce qu’elle intéresse directement le grand public — entre l’Algérie et l’Allemagne est le secteur de l’assemblage automobile.
Partenaire exclusif de Volkswagen à travers ses filières Audi, Seat, Skoda, Mourad Eulmi est emprisonné et, du coup, les Allemands annoncent l’arrêt de leur usine. L’autre sujet qui fâche est en rapport avec les 4 000 Algériens en situation irrégulière qui a trouvé un début de solution avec la dernière visite de la chancelière allemande à Alger. Par contre, les regards sont tournés vers l’immense projet de production d’énergie solaire, Desertec, de l’entreprise allemande DII Desert Energy où l’on est en attente de la signature d’un mémorandum d’entente. De nombreux opérateurs algériens sont impliqués dans ce gigantesque projet.
La visite officielle d’Abdelmadjid Tebboune, en marge de la conférence de Berlin, sera-t-elle un prélude à la mise en œuvre d’une nouvelle dynamique économique entre les deux pays. Des deux côtés, c’est un vœu. C’est dire aussi que le Président Tebboune a du pain sur la planche dans cette première sortie en pays étranger et européen. Il reste que le motif premier de son déplacement est de mettre la main à la pâte s’agissant du dossier libyen.
L’occasion également pour le chef de l’Etat algérien de rencontrer ses homologues de divers continents arabes, Asie, Europe, Amérique, appelés à Berlin pour plancher sur un règlement réel de la crise libyenne. En effet, chacun des pays représentés défendra ses thèses et tentera de ne pas se laisser doubler quant à la défense de ses intérêts en Libye de quelque nature qu’ils soient. Car ce n’est pas inventer le fil à couper le beurre que de voir les plus puissants vouloir pour eux-mêmes une part du « gâteau » libyen la plus conséquente possible. Il est vrai également qu’à l’image de Vladimir Poutine, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo ou le bruyant Président turc Tayyip Erdogan chacun voudra se prévaloir de son bon droit. A un degré moindre, Emmanuel Macron, vu que le Président français se retrouve englué au Sahel et est, depuis quelque temps, confronté à la fronde des populations de cette région d’Afrique qui dénoncent une présence militaire française nuisible. Bien évidemment, à Berlin, il s’agira de sauver les apparences à travers une certaine unanimité pour un cessez-le-feu à consolider sur la base de clauses pertinentes et dûment avalisées par les deux belligérants, en l’occurrence Fayez El-Serraj et le maréchal Khalifa Haftar qui domine les deux tiers du territoire libyen.
Berlin parviendra-t-elle à les rapprocher et conclure un accord de paix avec une poignée de mains symbolique, voire historique des deux rivaux ? Cela paraît utopique certes mais pas improbable car le premier gagnant est, bien sûr, la paix et le grand bénéficiaire le peuple libyen.
Les débats promettent d’être tendus dans la mesure où il ne sera pas facile de convaincre le maréchal à lâcher prise sur le terrain conquis, lui qui ne semble pas craindre l’affrontement direct avec les soldats turcs sur place qui plus est renforcés par les nouveaux contingents dépêchés par Erdogan qui soutient mordicus qu’il agit dans la légalité en volant au secours du gouvernement El-Serraj. Hier, il a brandi le spectre du terrorisme en cas de chute du gouvernement El-Serraj. Ses élucubrations ne font qu’enrager davantage le maréchal et ses alliés égyptiens et émiratis, notamment. De la rencontre de Berlin, les résultats attendus sont cruciaux pour l’avenir de cette région de la Méditerranée orientale. Il faut, par ailleurs, espérer un impact positif du parrainage de la rencontre internationale dans la capitale allemande par l’organisation onusienne, structure héritée de la Seconde Guerre mondiale. Mais cette dernière a montré au grand jour ses limites dans la résolution des conflits malgré les appels au Conseil de sécurité, et c’est pourquoi l’Algérie milite pour une réforme. Les pays arabes membres sont divisés, (Égypte, Emirats arabes unis, Arabie Saoudite pour Haftar ; Qatar, Tunisie pour El-Serraj. Dans le puzzle des alliances, la donne turque aura sans doute été la plus révélatrice de la course au partage de zones d’influence et a fait braquer sur Erdogan les adversaires déterminés à ne pas le laisser agir en terrain conquis du fait des accords signés avec El Serraj.
Devant tant de voix discordantes, que sortira-t-il de Berlin ? Faut-il imaginer une paix basée sur un compromis qui pourrait résister aux premières salves tirées d’un camp ou de l’autre ?
Le silence des armes est de toute évidence la voie la plus indiquée vers une paix réaliste et surtout durable. L’Algérie y a également intérêt, des milliers de djounoud veillent sur les frontières contre tout débordement au cas où la paix ne sera pas au rendez-vous à Berlin.
Khalifa Haftar a exprimé sa volonté de signer le cessez-le-feu. Angela Merkel appréciera…
Brahim Taouchichet