Plusieurs dizaines de détenus en prison et sans procès : Quelles sont les arrière-pensées des autorités ?

Iddir Nadir, El Watan, 18 janvier 2020

Plusieurs dizaines de détenus du mouvement populaire sont toujours en prison. La décision de remettre en libération provisoire, le 2 janvier, 76 prisonniers, dont le commandant de la Wilaya IV historique, Lakhdar Bouregaâ, n’a pas été suivie d’autres actions.

Malgré les annonces du pouvoir et de ses soutiens de la mise en place «rapide» de «mesures d’apaisement», des détenus, à l’instar de Karim Tabbou, Fodil Boumala, Samir Benlarbi, Abdelwahab Fersaoui, sont toujours incarcérés. Pourquoi vouloir maintenir en détention provisoire des prévenus considérés comme des «otages» d’un système aux abois ? Pourquoi avoir reporté leurs procès ? Quelles sont les arrière-pensées des pouvoirs publics qui continuent d’exécuter leur feuille de route ? Les activistes ont dénoncé la dernière décision de la justice : rejet par la chambre d’accusation près la cour d’Alger de la demande de libération provisoire de Fersaoui Abdelwahab, président du Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ).

Dans un communiqué rendu public, le bureau national de l’association a dénoncé «une détention arbitraire et en totale violation des règles élémentaires du droit». «Le camarade Abdelwahab est poursuivi pour des chefs d’inculpation imaginaires et totalement infondés sur la base des articles 74 et 79 du code pénal, en l’occurrence, atteinte à l’intégrité territoriale et incitation à violence. Le seul qui représente une atteinte à l’unité et l’intégrité territoriales est le régime en place par son entêtement et son incapacité à évoluer et à être à l’écoute des aspirations populaires.

Notre attachement reste indéfectible aux luttes pacifiques et pour la libération et l’acquittement de tous les détenu(e)s d’opinion et les prisonniers politiques injustement incarcérés», dénonce l’organisation. Pour le RAJ, la justice a démontrée son «aliénation et son instrumentalisation par le régime comme un outil de répression par excellence». Au moins une centaine de détenus d’opinion sont toujours incarcérés à travers le territoire national.

«Le pouvoir cherche à gagner du temps»

«Il y aurait au moins 120 détenus à travers le territoire national. Personne n’a de chiffre exact», signale Kaci Tansaout, coordinateur du Comité national pour la libération des détenus (CNLD). La chambre d’accusation (cour d’Alger) vient de rendre son verdict dans l’affaire des deux détenus Saeddedine Youcef Islam et Zohir Houari (affaire du camion de la police, de la Grande-Poste, et le policier qui a gazé les manifestants) : requalification de l’affaire de criminelle à correctionnelle. «La demande de la libération provisoire a été rejetée. Donc, le procès sera programmé prochainement», signale le CNLD.

Durant les prochains jours, la justice a programmé les procès de plusieurs détenus, parmi lesquels des animateurs en vue du mouvement. Le procès du détenu Brahim Daouadji, placé sous mandat de dépôt le 13 octobre, est prévu demain au tribunal de Mostaganem. Samir Benlarbi voit son procès programmé pour le lundi 27 janvier au tribunal de Bir Mourad Raïs. Les procès des 13 détenus arrêtés le 1er mars 2019 auront lieu jeudi 12 mars (10 détenus) et lundi 16 mars (3 détenus), annonce le CNLD. «Ces détenus arrêtés lors du 2e vendredi de la révolution sont poursuivis pour des accusations de ‘‘destruction de biens publics’’ (hôtel Saint-Georges).

L’un des accusés est même maître d’hôtel (Hamza Djouab), un autre est un brillant étudiant en Master 1, ayant réussi au concours d’officier de police (Larbi Mohamed Raouf). D’autres encore sont ingénieurs et techniciens en informatique. Ces détenus sont en grève de la faim depuis le début de la semaine dernière afin d’exiger un procès équitable, puisque leur dossier est resté dans l’ombre depuis 10 mois», dénonce le CNLD.

Ces derniers jours, les services de sécurité ont procédé à plusieurs arrestations. Ainsi, le militant des droits de l’homme, membre de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) de Médéa, Rafik Diaf, a été placé en garde à vue en attendant sa présentation prochainement devant le procureur, a signalé le CNLD.

Les procès et les remises en liberté sont programmés au «compte-gouttes», dénonce Saïd Salhi, vice-président de la LADDH qui affirme que le pouvoir «fait du chantage et exerce une pression psychologique» sur les détenus eux-mêmes pour l’abandon de la revendication du changement du système. «En gardant nos amis en détention et ceux qui sont sortis en liberté provisoire, le pouvoir cherche à gagner du temps.

Il veut d’abord appliquer sa feuille de route, garder l’initiative avant de libérer le reste des détenus», estime-t-il.
Dans la matinée d’hier, plusieurs personnes ont également été arrêtées à la rue Didouche (Alger) : Bibi Mourad (frère de l’ex-détenu Makhlouf), Amrouche Boussad, Mouhraouche Hamza et Ouhrouche Nacer.