47e mardi de mobilisation : Les étudiants font de la résistance

Mustapha Benfodil, El Watan, 15 janvier 2020

Alger, 14 janvier 2020. 47e acte du hirak étudiant. Place des Martyrs. Il est un peu plus de 10h. La place commence à se remplir sous un soleil idyllique. Nous rencontrons d’emblée Hakim Addad brandissant un portrait à l’effigie de Abdelwahab Fersaoui, arrêté le 10 octobre et qui est toujours en détention à El Harrach.

Bientôt, Hakim défilera avec deux portraits, car en plus de celui du président du RAJ, il arbore fièrement celui de l’étudiante Nour El Houda Oggadi de Tlemcen, en détention depuis le 19 décembre. Son portrait sera hissé, en outre, par plusieurs manifestants tout au long de la marche.

10h50. Après avoir fait quelques pas, la foule se prépare comme de tradition à entonner Qassaman. A côté de nous, Hakim Addad continue à recevoir, pour son premier mardi post-libération, les témoignages de sympathie de nombreux hirakistes. A un moment, il échange une chaleureuse accolade avec un jeune coiffé d’une casquette et drapé de l’emblème national.

C’est l’ex-détenu Nabil Alloun, fraîchement libéré lui aussi, et très heureux de renouer avec la ferveur des manifs. «Nous continuerons le combat jusqu’à ce que tous les détenus soient relâchés et que l’Algérie soit libérée. Nous exigeons l’acquittement pour tous les prisonniers politiques et d’opinion», martèle Hakim Addad. Lorsque la foule entonne Qassaman, Nabil scande l’hymne national à tue-tête, avec ses tripes. Frissons.

«Présidentielle anticipée»

L’Université populaire du hirak, comme il nous plaît de l’appeler, entame sa marche hebdomadaire aux cris de «Dawla madania, machi askaria !» (Etat civil, pas militaire), «Essem’oû essem’oû ya ness, Abane khella oussaya, dawla madania, machi askaria !» (Ecoutez bien, Abane a laissé un testament, Etat civil, pas militaire), «Enkemlou fiha ghir be silmiya, we ennehou el askar mel Mouradia !» (On poursuivra notre combat pacifiquement, et on boutera les militaires du palais d’El Mouradia)… Sur les pancartes, on peut lire : «Assegas amegaz au hirak», «Liberté à tous les détenus d’opinion», «Nous sommes tous Nour El Houda (Oggadi)».

Un universitaire écrit : «Election présidentielle anticipée. Le hirak ne négociera qu’avec un Président dignement élu». Un autre manifestant avance cette réflexion : «C’est la révolution d’un peuple, non un foyer de troubles. La révolution continue jusqu’à satisfaction des revendications». Sur l’autre face de son écriteau, il ajoute : «Non à l’anarchie organisée. Non à la répression méthodique. Nous sommes sortis pour la patrie». Une citoyenne détaille pour sa part : «Ouach rana habbine (qu’est-ce qu’on demande) : une justice sociale, le droit d’avoir des droits, une vie digne sans répression, une presse libre, une justice indépendante, et vive l’Algérie !» Une étudiante émet, quant à elle, cette prière : «Nous sommes face à une chance de construire la patrie, ne la gâchons pas».

Les destins croisés des deux Nour El Houda

A l’orée du square Port-Saïd, les manifestants s’écrient : «Siyada chaâbiya, marhala intiqaliya !» (Souveraineté populaire, période de transition). A l’entame de la rue Ali Boumendjel, une immense banderole est déployée. Une véritable plateforme de revendications y est déclinée en 14 points : «Ouverture politique et médiatique», «Séparation des pouvoirs», «Réduction des prérogatives du Président», «Révision du code électoral, du code communal, de la loi sur les partis et les associations», «Dissolution du Parlement, des APW et des APC», «Organisation d’élections législatives et communales anticipées», «Dissolution du FLN et du RND, du syndicat du pouvoir, et accréditation de nouvelles formations politiques et syndicales», «Indépendance de la justice et suppression du principe de la désignation par décret présidentiel», «Suppression du titre de Premier magistrat du pays». Dans la foulée, la plateforme exhorte l’institution militaire à se «contenter d’accompagner le parcours que choisira et décidera le peuple». Notons enfin, parmi cette batterie de propositions, la «révision des lois votées en 2019».

A hauteur du jardin Khemisti, nous reconnaissons Nour El Houda Dahmani, l’étudiante arrêtée le 17 septembre 2019 et libérée le 25 novembre dernier. Elle est saluée par plusieurs manifestants qui, pendant des semaines, arboraient son portrait pour exiger sa libération. Et voilà que c’est elle à présent qui se mobilise pour la libération d’une autre Nour El Houda, l’étudiante Oggadi dont elle serre affectueusement le portrait.

La foule redouble d’exaltation en passant près de la Fac centrale. Miguel, un Portugais marié depuis une dizaine d’années à une Algérienne, est aux anges. «C’est une école en plein air ! C’est ce qu’on a gagné avec ces jeunes», lance-t-il, charmé par la qualité de la manif’. La procession suit le parcours habituel via le boulevard Amirouche, la rue Mustapha Ferroukhi avant de déboucher sur la place Audin.

Malheureusement, il a fallu que la police vienne gâcher ce beau moment de communion quand les forces antiémeute se sont décidées à disperser brutalement la manif’ alors que la marche se dirigeait tranquillement vers son point de chute habituel. Une nouvelle fois, ces violences policières viennent ainsi d’un coup de matraque faire voler en éclats toutes les pieuses promesses de M.Tebboune.